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 Les deux peintres

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Fred
Commandant de Bord


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Birthday : 22/10/1998
Âge : 18
Où suis-je ? : (...) là.

MessageSujet: Les deux peintres   Mer 29 Mai - 18:48

Je propose ça =>


Prologue


Quand je regarde la toile, c'est la toile qui m'observe. Elle me fige dans son grand œil lisse et rectangle. Elle attend que j'esquisse un mouvement pour le reproduire à l'identique, à la verticale du tableau. C'est beau, quand c'est encore blanc, quand rien n'est venu altérer la pureté de la surface graineuse. À ce moment-là, le tableau est dans ma tête, l'œil est dans ma tête et d'ailleurs j'y suis aussi. À cet endroit-là, la toile me fait face et je n'ai plus de corps. Je suis une bouche, je remue mes lèvres sèches, ma langue pâteuse. C'est difficile pour moi, je ne sais pas parler. Mais je fais l'effort. Enfin, ma voix surgit. Tonnante, basse, presque monstrueuse. Elle coule, elle gît, elle écume, et chaque son est une tâche sur le tableau. Ma voix continue son chemin douloureux. Les tâches déformées et sombres se multiplient et la peinture durcit comme une roche. Ma voix trébuche. Une longue traînée noire scinde alors la toile. Je module ma voix ; elle se relève, s'époussette, sonde rapidement l'horizon et reprend sa course. Le tableau est assaillit de couleurs vives qui montent en intensité. La course s'accélère. Des tâches bigarrées pleuvent de plus en plus violemment ; motifs piqués. Ma voix. s'envole. C'est mon rêve.

Quand je regarde ma toile, je vois ma gorge. Je ferme les yeux, j'entends la folie. Je relève les paupières, je pleure.



Chapitre I


Déjà deux heures que je la toise, le pinceau en main. Elle est posée sur le chevalet et sa blancheur me nargue, m’obstine. J’ai beau me creuser la tête, rien ne vient. C’est la première fois que je connais ce blocage, ressens cette frustration qui commence à me ronger de l’intérieur. D’habitude pourtant, et ce depuis tout petit, il me suffit de balayer les alentours du regard pour trouver quoi peindre mais là... Là c’est le vide.
Ma fenêtre est grand ouverte ce qui me permet de voir et d’entendre ce qui se passe dans la rue ; source d’inspiration généralement. La plupart de mes tableaux sont venus de ce que les images ou les bruits environnants me font ressentir : j’ai peint le caprice d’un enfant, imaginé le gâteau au chocolat et à la framboise qu’il désirait tant ; j’ai peint le regard de sa mère qui ne pouvait le lui offrir, étant obligée de faire attention à ses dépenses ; j’ai peint un mendiant partageant un pain avec son chien et les quelques euros que certains passants avaient déposés ; j’ai peint la cruauté d’une femme qui dictait à son fils de ne « jamais s’approcher des gens comme ça » ; j’ai peint le grand jeté du danseur qui aime s’entrainer en plein air, sa légèreté naturelle ; j’ai peint les inconnus qui ont croisé mon chemin, un vol d’oiseau, un nuage semblable à une tortue et tellement d’autres choses encore ! Cependant là je bloque. Le marchand cherchant à vendre ses Mara-des-bois ne m'inspire pas et sa pub incessante et quotidienne m’ennuie d’ailleurs, la vieille qui donne des miettes de pain aux pigeons est trop lente, ne déclenche rien, l’arbre qui refleurit non plus et de toutes manières inutile de continuer je crois que j’ai fini par me lasser de tout ici.
J’essaie. Je tends la main, mets un coup de pinceau me disant que peut-être une forme ou quelque chose provoquerais un déclic mais rien, rien. Juste un trait rouge vaguement courbé au coin supérieur gauche de ma toile.
Je me tiens immobile, le regard fixé sur mon pinceau, perdu. Tout me désespère. Je m’embrouille, je m’emmêle et il y a cette voix dans ma tête qui tente de me secouer, « bouge toi, bouge toi, ne reste pas comme ça ! Réagis, fais quelque chose ! » ; oui mais quoi ? Je pense à mon frère et à sa femme qui ont toujours tenté de m’arracher à ma ville, à mon art, au moins le temps d’un week-end pour que j’aille les voir. Je me lève, rince machinalement mon pinceau et le range avec les autres dans ma mallette. Je fourre cette dernière ainsi que quelques affaires dans ma voiture, hésite quelque peu à prévenir de ma venue puis me dit qu’une surprise leur ferait surement très plaisir (de plus, mon téléphone se trouve au fin fond du coffre).

Après deux heures de voyage tout-à-fait ennuyeuses et un achat de bouquet de fleurs, j’arrive enfin. Face à ces cris de surprise et de joie, je m’en veux un peu de ne pas être venu plus tôt. Mon frère me demande si j’ai bien mangé sur la route et s’excuse mille fois parce qu’il ne reste plus rien de leur repas.

Mon frère Célestin, cet être attentionné et posé qui ne s’énerve presque jamais ; sa femme Marie, toujours souriante mais qu’il faut éviter d’embêter. Ils ont chaleureux, souvent emplis de bonne humeur et mènent leur petite vie dans leur petit village éloignés de tout et heureux ainsi. Ils se sont rencontrés il y a huit ans et se sont mariés il y a trois ans. Ils ont songé à avoir des enfants mais comme tout n’est jamais parfait (même si sur le coup on aurait pu le croire), l’un d’eux s’est révélé être stérile. J’ai l’impression que mon frère ne se le pardonnera jamais et culpabilise vingt-quatre heures sur vingt-quatre à cause de cela ; ce qui les plonge d’ailleurs dans une spirale interminable, Marie se sentant coupable qu’il se sente lui même coupable à cause d’elle... C’est triste d’un côté. On dirait qu’ils voient l’autre comme de la porcelaine qu’il ne faut surtout pas brusquer sans quoi elle se briserait en dix mille morceaux et demeurerait irréparable. Mais c’est adorable, d’un autre.
Nous sommes posés dans leur jardin parce que nous sommes dimanche et que Marie pense que ce jour doit être consacré non pas à une quelconque puissance divine, mais au repos ou aux activités conviviales. Ainsi cette dernière est allongée sur un transat – le soleil est de retour, ils veulent profiter – et son mari essaie tant bien que mal de faire  tenir le parasol de telle manière que son ombre puisse recouvrir le maximum d’espace depuis une demie heure (parce que monsieur a du réparer la baleine qui transperçait la toile aussi). Mon frère, cette étrange personne maniaque et pointilleuse au possible et ce depuis sa plus tendre enfance. Je me souviens, quand il était au collège même son cahier d’exercices de mathématiques était parfait – un cahier d’exos de maths, qui sait tenir un cahier d’exos de maths ? Il n’y a qu’en peinture que je l’ai surpassé. J’étais l’artiste et lui était l’être intelligent ; bien sur je savais calculer le nombre de mole d’atomes de fer dans telle quantité de tel produit et lui savait dessiner un arbre, mais il me fallait longtemps pour ce et il était incapable de choisir les nuances adéquates. Un peu comme moi, maintenant. J’ai peur depuis la dernière fois, de reprendre le pinceau. Célestin est venu vers moi pourtant, me demander si cela ne m’intéressait pas de dessiner telle plante ou telle fenêtre mais je n’ai pas envie de me sentir incompétent en essayant de faire ce que je fais depuis toujours. Ca me tétanise.



Cette peinture, je la jette. Oui, maintenant, là, en ce moment même. Je ne veux plus la voir. Elle est moche, elle est laide, accumule les échecs. Plus rien ne me vient, elle m'obsède. Elle m'obsède parce que je l'aime. Elle est douce elle est belle, intelligente, universelle. Je voudrais tant qu'elle soit mienne. Comment faire comprendre que sans elle je ne suis pas égal aux autres Hommes ? Chaque fois que j'ai voulu protester contre des moqueries ou paroles malsaines, elle me laissait seul, en position inférieure au monde. J'aurais peut-être dû ne jamais y penser, ne jamais songer à cette bouche, à ces cordes vocales d'aucune utilité ? Les autres sont ceux qui sont anormaux. Moi je suis fier, moi j'ai de l'audace et de la modestie. C'est beau ? Non, c'est moche. Je suis seul, seul parce que pas même un chat ne comprendrait que je détiens en moi des sentiments humains. Moi aussi j'aime, je pleure, j'ai peur. Quand vient la nuit parfois, dans mon désespoir immense, je perçois un autre moi. Il n'a pas une toile blanche et immense devant lui. Cette énorme toile qui toujours le poursuit. Il est furieux, pas très grand et nonchalant. Il tient entre ses mains, entre ses doigts ce que je ne suis pas. Pourquoi ne pas renoncer ? Pourquoi croire à un rêve non exaucé ? Bouche, bouche, toi qui parles, toi qui guides ta pensée par la rhétorique, pense qu'un jour je saurais plus fort que toi.
Cette toile je la jette. Elle est moche, elle est vilaine. A présent lorsque je la regarde, elle ne représente plus rien. Pour moi tu n'es qu'échec. Apprends donc à peintre, saperlipopette !



Chapitre II


__- Et n'oublie pas, me dit Célestin, troisième rue à gauche!
Je lui fais un signe de la main pour approuver, puis je m'éloigne et descends la rue. Je n'ai pas l'habitude; ici tout est silencieux et je marche avec pour seule compagnie le bruit de la nature environnante. C'est tout aussi reposant qu'angoissant, je trouve.
Le chemine dans le village sans un mot en repensant à mes peintures. J'ai fini par avouer à mon frère que je ne trouvais plus l'inspiration. Il a d'abord eu l'air surpris, puis son visage a pris un air sincèrement désolé. Après avoir engagé une longue conversation à ce propos, il m'a parlé d'un homme qui peignait dans la rue et qu'il croisait souvent.
__- Tu verras, m'avait-il dit, il est un peu bizarre mais qui sait, il t'apportera peut-être quelque chose?
Il avait sûrement raison. Et c'est pour cela que je marche dans le village maintenant: je veux rencontrer le rencontrer.

Bien décidé à le trouver, je prends la troisième rue à gauche comme me l'a indiqué Célestin et déboule sur une sorte de petite place. Là, je vois un homme assis au soleil, pinceau à la main. Un chevalet lui fait face et sa main s'active dessus avec des gestes rapides et précis. Je m'approche doucement, persuadé que l'étrange artiste qui me fait face est celui dont on m'avait parlé la veille.
Je m'arrête à un mètre de lui et l'observe. Il ne m'a pas encore remarqué, redresse d'une main le chapeau de paille qui protège ses yeux du soleil. Puis il trempe son pinceau sur sa palette tâchée de peinture qui se mélange en volutes colorées. Doucement, il trace des touches orangées sur sa toile, traces qui s'animent et qui donnent un camaïeu chaleureux. Puis il change de couleur, en choisit une plus foncée qui s'étale et fait paraître sur la toile une envolée d'oiseaux. Les traits sont légers et les couleurs sont si harmonieuses qu'on croirait qu'elles jouent ensemble et s'assemblent pour créer quelque chose de merveilleux. Porté par sa verve, le peintre donne vie à un paysage qui semble donner pour moi un ballet de couleurs, de sensations, de matières.
Tout est tellement beau et tellement vivant que je ne parviendrais pas à détacher mes yeux de la toile quand bien même je le voudrais (et quelle étrange idée serait-ce de le vouloir).

C'est alors que le peintre pose son pinceau, se tourne vers moi et me fixe de ses yeux clairs. Une lueur indescriptible s'allume dans son regard; quelque chose de doux et d'amical. Je remarque que les traits de son visage sont agréables, quoi qu'il ait l'air bien plus jeune que ce que je pensais. Là, je réalise que cet homme n'est pas comme tout les autres. Il semble lui manquer quelque chose.


C'est revenu avec le soleil. Le sourire aux lèvres j'ai descendu les marches, mon bois et ma toile sous un bras, mes couleurs dans l'autre. Celle dont les cheveux sont de ficelle m'a ouvert la porte en silence et la chaleur subite m'a embrasé les poumons.

Ce qui est bien ici c'est que ça donne directement sur la Ronde et que c'est là que je travaille. Comme toujours, elle est pleine de vieux pavés brûlants de bras agités et de questions sur les récoltes - les gens d'ici sont des péquenauds. En prime on trouve quelques sales souvenirs qui se traînent dans les recoins, à la porte de l'école primaire et devant chez le boulanger. C'est ça d'être vraiment du pays. Oui définitivement, s'il y a un endroit que j'exècre c'est bien là ; ça tombe bien, je travaille toujours mieux dans l'hostilité.

Je fais jaillir du bleu du rouge du jaune du blanc. Mon tube de noir est mort, il faudra penser à envoyer celle dont les cheveux sont de ficelle m'en chercher un nouveau un de ces jours. Les pinceaux sont là, les mélanges se font, tout est prêt. Il n'y a plus qu'à fixer le village qui palpite, et puis laisser monter, laisser grossir dedans le flux de dégoût de rage et de mépris qui grandit à chaque fois, encore et encore jusqu'à l'envie de hurler -

Et l'explosion. Les mains fébriles qui tracent et repassent des formes fantastiques dont je n'ai su rêvé, qui me dessinent l'échappatoire dont je ne peux pas parler, volutes chatoyantes, libres et loin, si loin de cette médiocrité.

C'est en reposant le pinceau que je vois l'homme orange. Il me fixe avec une sorte d'émerveillement touchant. Comme s'il pouvait comprendre, cet imbécile heureux.
Je lui souris quand même, à cause du soulagement. Quand je viens de peindre je me sens comme après des heures entre les vagues: épuisé mais satisfait. Ca me rend plutôt bienveillant. Et puis sa couleur me trouble. C'est rare un orange d'une telle fougue, il y en a jusque sur les sourcils et les bras.

- Bonjour, excusez-moi je. J'admire beaucoup ce que vous faites, Monsieur, euh..?

Même ses lèvres sont orange sanguine.

Voyant que je ne lui réponds pas, il me fixe d'un air curieux. Ses sourcils se plissent, un coin de ses lèvres monte sur sa joue. Tout en lui ne cesse de poser les mêmes questions muettes : "Comment faites-vous pour encore trouver de l'inspiration, comment faites-vous pour peindre de si belles choses, comment faites-vous ?". Sa curiosité maladive ne me plait pas du tout. Mais je n'ai nulle part où fuir, où me cacher et je ne veux pas mentir.

Parce que oui, mon inspiration ne cesse de dégringoler et m'échappe. Je vois les couleurs comme un non-initié, je les vois tel que je les voyais alors que je n'étais qu'un enfant et que je n'y connaissais rien. Je me perds. Même si ce que je dessine semble avoir un sens pour les passants et pour cet homme, cela ne signifie plus rien pour moi. Si je pouvais je hurlerais, je crierais ma frustration et je jetterais ma toile. La venue de cet étranger m'a ramené à mon humeur morose, m'a ramené à ma triste réalité.

- Excusez-moi, je ne voulais pas vous déranger monsieur...

Je le fixe un temps mais il ne semble toujours pas comprendre. Qui aurait pu savoir qui j'étais vraiment ? Qui aurait pu savoir l'angoisse que je vivais ? Qui aurait pu m'apporter ce qui me manquait ? Certainement pas cet homme-là en tout cas.

En continuant à l'observer, je remarque quelques détails qui m'avaient échappé. Le bas de sa chemise est quelque peu retroussé. J'ai l'impression d'y déceler quelques traces de peinture mais je n'en suis pas sur. Ses mains ne ressemblent pas à celles des paysans que je fréquente presque tous les jours : elles sont fines, sensibles et toujours en mouvement. Il doit aimer le travail manuel mais le genre de tache qui ne faisait pas mal aux mains mais qui les animait de mouvements paisibles, demandant une certaine précision ou un certain savoir-faire. Je n'ose croire que j'avais un autre peintre devant moi.

Sans que je sache pourquoi, il me rend nerveux. Je n'arrive plus à peindre, je m'arrête. Je le fixe toujours. Le sourire qui encadre alors son visage m'agace. Je n'ai rien d'un artiste, je ne suis qu'une personne banale et pourtant il vient vers moi comme si j'étais celui qu'il attendait depuis longtemps.


Aucune réponse. Il pose ses yeux sur sa peinture après m’avoir légèrement dévisagé comme pour s’échapper. Je me demande si je dois partir ; il n’a visiblement pas envie de discuter avec moi, ni même de me dire bonjour. Pourtant quelque chose m’oblige presque à rester ici. J’ai l’impression qu’il pourrait être ma dernière chance, aussi cul-cul que cela puisse paraître. Je me sens idiot d’ailleurs, à m’éterniser ici en espérant qu’il arrête de m’ignorer. Je toussote de manière à le faire réagir comme les personnes acharnées à vouloir se faire remarquer. Il lève son regard, ferme quelques instant les yeux en se concentrant et semble prendre une décision, se lève puis se met à marcher en direction d’une maison qui doit être la sienne puisqu’il y rentre librement. Il en ressort une ou deux minutes plus tard, avec un paquet en papier kraft contenant sans doute une toile. Il la pose sur son chevalet en posant l’autre sur le kraft. Je soupire et décide de me retirer ; je n’obtiendrais surement rien de lui. Je me retourne et me mets à marche lorsque l’on me tapote sur l’épaule. Je croise alors son regard. Il est semblable au mien, j’ai l’impression. On peut y lire une envie inassouvie, comme un manque qui ne sera jamais comblé. Pour moi, il s’agit de l’absence d’inspiration, mais pour lui ? D’un signe de tête il me demande de le suivre et d’observer la toile qu’il a rapportée. Y est peint son visage auquel il manque des lèvres.
Il dévisage sa propre peinture en crispant ses lèvres et serrant les poings. Je vois alors sa rage de ne pouvoir rien faire contre son silence éternel. Il demeure ainsi et je devine qu’il m’a déjà oublié. Alors que je me mets en route, il s’écroule sur son siège et se frotte le visage. Il a toujours connu ce que je vis maintenant et m’a d’ailleurs amené ici. Comment lui expliquer ce qui m’arrive ? Car oui, j’ai besoin de le lui dire. J’ai la niaise impression qu’on pourrait s’entraider.
Je rentre chez mon frère, me pose à la table de la salle à manger. Je me mets à lui écrire une lettre et demain, je la lui apporterai.


C’est entré par la boite à papiers. Une lettre, pas plus grande qu’une rangée de timbres, déposée dans la paume de ma main. J’ai senti le frêle papier frémir sous mes doigts humides, la porte se refermer sur l’extérieur, les couleurs du ciel me quitter. La froideur du silence m’a glacé la mâchoire, glissant dans chacune de mes vertèbres l’envie de lâcher ce carré blanc et d’aller retrouver mes couleurs dans l’agitation des feuilles et des écureuils.
« Hé attend, regarde, là : orange »
Je me fige. Rare que ma Voix intérieure surgissent soudainement. D’habitude, les petite voix se cachent dans les profondeurs dissociées de ma conscience et ne se présentent que pour baragouiner des protestations sauvages - incomprises. Ma Voix intérieure est, de celle-ci, la plus embusquée : dotée de jambes courant d’un bout à l’autre de ma tête, d’oreilles plus attentives que les miennes, d’yeux voyant dans le noir, de mains trieuses d’informations, aux aguets, indupable, c’est ma bouche silencieuse.
Penchée au-dessus de moi comme un sixième sens, elle me conduisit jusqu’aux carreaux de la fenêtre filtrant le crépuscule orangé. J’eus un moment de béate admiration devant les teintes-ondulations ocres-brunes- dorées. Puis la lumière devint une table, à laquelle je m’assis.
La lettre vibrait comme un être tout près de la naissance. On sentait son cœur de fœtus battre, irrégulier. Cette fragilité m’émut étrangement (à croire que tout ce qui se passait aujourd’hui avait pour vocation d’être étrange) au point que je versais quelques larmes intérieures. Cette belle stupeur s’acheva rapidement : la vie d’une lettre ne dure qu’un instant et l’ouverture est sa mort, brute, sauvage. Des entrailles inertes de l’enveloppe déchirée, j’extrayais le papier intact.

Innocence
devant mes pupilles, nouvelle naissance.
d'écriture orange.


Un peintre doué, parait-il.
Nous ne nous connaissions pas. Pas avant cela, pas avant que je vienne jusqu'à vous, que le destin se mêle à nous. Avant ça, nous nous connaissions pas. Mais ça, c'était bien avant. Les temps ont changé, tout nous bouleverse, rien ne disparaît vraiment. Et souvent, j'oublie comme il était bon le temps d'avant. Nous nous sommes vus, une fois seulement. Quelques minutes à peine, quelques instants. Je m'attendais à tout sauf à ça, à un homme comme vous, si mystérieux, si attirant. Vous n'êtes pas comme les autres. Vous n'attendez pas que le bonheur vienne à vous, vous allez le chercher. Qui suis-je ? Un pauvre homme perdu, cherchant sa route égarée depuis bien trop longtemps. J'ai tracé une destiné minable, je croule sous la folie. Des années ont passé et je ne suis plus rien. Je suis venu ici, parce qu'il me l'a souvent été demandé, parce que mon frère cherche à me sauver et que moi, je veux juste l'aimer. Mais il n'y parviendra pas. C'est de cette étrange idée que j'ai entendu parler de vous. J'étais encore trop seul, prédestiné à en terminer avec cette fichue peinture, qui m'aura au final brisé la vie. Je voyais un paysage unique, splendide, resplendissant de pureté, qui ne m'a jamais inspiré. J'ai tout vu. J'ai vu la faune et sa flore, des bêtes étranges et des lacs infinis. J'ai vu le soleil couchant, et l'aube du matin. J'ai vu l'animation d'un tendre village. J'ai vu une vie renaître au fond de moi... Puis je vous ai vu, vous. Vous sur la grande place, cette être effacé et triste. Celui qui m'a regardé un petit moment, sans doute parce que je m'étais arrêté, parce que je vous observais. Peut-être comme personne d'autre. Peut-être que j'étais le seul capable de vous comprendre, juste par un regard, ce regard : celui que vous m'avez fait, un regard déterminé. Je n'ai rien compris, je me suis embrouillé. Je suis parti et je l'ai de suite regretté. Le choc de cette rencontre m'a véritablement bouleversé. Je n'ai pensé qu'à vous, à votre attitude si différente, si captivante. Je ne regrette pas d'avoir tout fait pour vous rencontrer, pour chercher à comprendre qui vous étiez. Mais au final, il n'y a qu'un seul bilan, je ne sais rien de plus, si ce n'est que votre peinture me plait, que nous avons des choses en commun, que vous aussi vous souffrez d'un grand mal sans nom et qu'il faut le combattre, ensemble. Il faut que tous les deux nous puisons nous comprendre mutuellement, avancer, survivre, se sortir de l'impasse. Je le sais, vous avez besoin de moi. Cette main que je vous tends, elle n'est pas éphémère, si vous la prenez, vous la garderait à jamais. Si vous ne la prenez pas, nous continuerons notre chemin et jamais je ne vous oublierai. Penser à vous, m'aidera, j'en suis convaincu. J'ai vu votre sourire, votre peinture, elle était magnifique. Aussi belle qu'un coucher de soleil, un soir d'été. Et votre air si triste, je le connais depuis bien trop longtemps déjà, c'est presque comme cette tristesse que je vis chaque jour. Vous avez besoin de moi, autant que j'ai besoin de vous. Il n'y a que vous qui puissiez vous sauver, moi je ne suis qu'un admirateur. Celui qui pourrait éventuellement devenir votre ami... C'est à un peintre doué que je m'adresse, je ne peux que le confirmer.
Moi, c'est Antoine.
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