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 [Artiméus] Dragmonde (roman)

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Artimeus
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MessageSujet: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Mer 24 Avr - 20:21




Par-delà les brumes éternelles de l’Onéant, le Dragmonde déploie ses ailes titanesques. Nimbé dans un voile de flammes pourpres qui se déchire, l’Être avance à vitesse folle, si folle qu’elle échappe à notre conception du Temps. Les méandres et vallées qui parcourent son ventre, les immenses montagnes qui couvrent son cou nous paraissent à jamais figés. Nous sommes minuscules dans ce permanent ballet chaotique. Et pourtant que de grandeur dans les flèches des temples d’Alicustre qui surplombe les plaines arides de Crâng. Ou au Nord, en redescendant le Col, dans les édifices vertigineux d’Ispahan. L’homme est capable de tels exploits, ériger des murailles infinies à Klemdastre, faire basculer des villes entières à l’Ouest où s’aventurer toujours plus loin dans les entrailles d’Azilheim. Mais l’homme sait détruire aussi, la guerre féroce des volnades en est l’illustration la plus noire. A l’Est, sur des milliers de destres nos soldats tombent par légions sous les coups répétés des dagues traîtres de l’ennemi. Hurlements de dragons et râles de guerriers se mêlent dans une cacophonie brutale qui vient échouer dans la boue terne de ces contrées et est aussitôt piétiné par le fracas des armées en marche. Rien n’est plus terrible que la folie meurtrière qui hante ses lieux.

Et moi ? Je suis lâchement coincé entre les murailles de Candelastre la vieille, bien loin de ces tourments.
Un peu trop pompeuse l’introduction, non ?
Je préfère généralement laisser le Parchavélin rédiger l’histoire de lui-même car l’écriture que nous a enseigné le maître Ardelant est un peu lourde. Mais j’avais envie de m’impliquer un peu pour ces premières lignes.

Voilà, j’ai remis les feuillets contre mon cœur, je peux sentir la douce chaleur que dégagent les mots provenant de mes pensées, de mes sensations en s’imprimant. C’est assez grisant en réalité, jamais je n’aurais du dérober des artefacts si précieux, les parchavélins sont réservés aux missions importantes car ils facilitent grandement la transmission d’information. Cependant on s’ennuie assez ici, je crois, pour justifier une légère entorse au règlement. De plus personne ne suit vraiment mes faits et gestes. Grimfeu, mon mentor, ne quitte pas le sous-sol du Pharflamme occupé à je ne sais quelle activité occulte tandis que Frimleg remplit diverses missions au service du Pouvoir.
Je suis donc une fois de plus seul à errer dans la bibliothèque. J’entends au loin la voix rassurante du vieil Ardelant qui débite un cours de magie d’un ton monotone :
« Les sorts de premier cercle sont relativement simples. Ce sont donc les plus rapides à exécuter mais aussi les moins puissants. Néanmoins les sorts qui reposent sur les foyers majeurs sont naturellement plus efficaces. Quelqu’un peut-il me réciter les six par ordre de puissance ? »
La voix fluette d’un novice lui répond mécaniquement : « Zel : le cœur, Sung : la tête, Feïn deux fois : les pieds, Vreth : l’épaule, Andre : la paume »
Je souris, nostalgique de l’époque ou comme cet enfant j’attendais avec impatience le temps de ma première boule de feu. Et même si j’ai quelques années de plus c’est toujours la même histoire, désormais c’est mon premier cataclysme que j’espère réaliser.

Je ne désespère pourtant pas, j’y parviendrais quitte à devoir m’entraîner nuit et jour à la Salle d’Argent où je décide finalement de me rendre.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Jeu 25 Avr - 18:25

A peine ais-je claqué la porte du Pharflamme que mon ego remonte en flèche. De simple mage de deuxième cercle aux yeux des autres brûlarques je deviens un ensorceleur respecté. Les passants s’arrêtent et me saluent avec un sourire aussi amical qu’intimidé. Ca ne suffit cependant pas pour apaiser ma lassitude. Candelastre est une ville moribonde, rien à voir avec le Prévélis de mon enfance. Sur la place du marché, l’étal de la vieille Zvéla n’est pas là et alors que je traverse les ruelles aucun ami d’enfance ne vient me faire signe. Chacun a du poursuivre sa route, la mienne m’amène ici sur décision du Grand Gouvernail dans le but de rapprocher tous les brûlarques de la zone de conflit. Foutue guerre.

Une fois à l’intérieur de la Salle d’Argent je peux enfin décharger librement ma mauvaise humeur. Les murs, intégralement recouvert du précieux métal, empêchent tout dégât collatéral. Zelandre ! crie-je la main dressé devant moi. Tout se passe en une fraction de tempsa : la sensation familière de chaleur envahit mon corps, du cœur jusqu’à la paume puis juste avant que cela ne devienne douloureux se déverse du bout de mes doigts sous la forme d’une boule de feu de la taille d’un poing. Celle-ci explose brutalement contre la paroi avec fracas. Je m’autorise un sourire, une telle attaque aurait décimé une dizaine de soldats volnades au moins. Andrevreth ! A nouveau la même sensation cette fois de la paume gauche à l’épaule droite. Une épée et un bouclier de feu se matérialise entre mes mains. Faisant tournoyer ma lame de flamme, j’abats les ennemis imaginaires les uns après les autres. Je tournoie, je virevolte, rien ne peut m’arrêter. Je finis cependant par me laisser retomber sur le sol, épuisé. C’est ridicule.
Je suis coincé ici à me battre seul dans le vide, si seulement on pouvait me donner ma chance d’aller au front. Si au moins il pouvait se passer quelque chose.

On frappe à la porte, il faut croire que le Dragmonde a finit par m’entendre.
-Maxwell ?
J’articule un « lui même » tout en ouvrant au visiteur. C’est un membre de l’intendance de la ville qui me fait face et me jette un regard excédé :
-C’est l’honorable Grimfeu, il demande à vous voir. Et si vous pouviez vous arranger entre vous la prochaine fois, je ne suis pas un larbin.
-C’est ça, vous en parlerez à mon maître, il se fera une fois d’entendre vos revendications.
Je dépasse ce râleur qui ignore la chance qu’il a d’avoir des occupations et me précipite vers le Pharflamme.

Une tempsa à peine plus tard, je me trouve dans l’établi de mon maître :
-Tu m’as fait demander ?
-Oui, assis toi je t’en prie.
Il fait peine à voir, avachi sur son bureau comme écrasé par le poids de son âge. Sa barbe autrefois dorée est désormais grisonnante et ses tempes sont profondément ridés. Le héros des Emeutes de Sang de la Grande Nuit semble loin aujourd’hui même si je sais que mon maître reste très puissant, la flamme dans ses yeux n’est pas éteinte. Néanmoins il doit avoir du mal à supporter l’idée que je ne tarderais pas à le surpasser, sûrement pour cela qu’il m’éloigne du front, qu’il m’infantilise. Mais peut être a t-il enfin changé d’avis.
Celui-ci comme s’il pouvait déchiffrer mes pensées répond :
-Non, non ce n’est toujours pas pour t’envoyer combattre les volnades que je t’ai amené ici.
-Mais on n’est tout prêt du front et je m’ennuie ici. Je veux faire mes preuves !
-La guerre n’est pas une activité pour s’occuper ou faire ses preuves. Je crois que tu n’as pas très bien compris ce que c’était. J’en ai mené des guerres, j’en ai vécu des batailles. Je peux te dire que ce n’est pas glorieux. C’est froid, c’est sale, c’est terrifiant. Et il faut tuer ! Tu crois que tu es vraiment capable de tuer un homme ?
-Je sais bien ce que tout cela implique mais il faut bien, je veux aider la population, aider à la victoire de notre camp.
-Ils n’ont pas besoin de toi là bas, c’est une guerre facile, les volnades n’ont aucune force magique, je ne comprends d’ailleurs toujours pas pourquoi ils vont au suicide ainsi.
-Justement si c’est une guerre facile, je peux la faire!
Il lève les yeux au ciel : Pardon, je suis mal exprimé : Aucune guerre n’est facile. Mais hors incident majeur nous allons gagner celle-ci.
Je soupire, impossible de le contredire. Je suis condamné à rester à l’écart.
-Néanmoins j’ai une mission pour toi !
Je souris, enfin un but, j’espère juste qu’il ne se moque pas de moi, qu’il ne s’agit pas simplement de cueillir quelques légumes au potager comme la dernière fois.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Ven 26 Avr - 22:08


Mon maître reprit : « Il y a quelques jours un dragon volnade monté par une dizaine de soldats a réussi à percer nos lignes et à s’infiltrer sur nos terres. Heureusement pour nous le dragon a du être blessé dans l’assaut car la dernière fois qu’un citoyen solécrate a vu les guerriers ennemis ils se déplaçaient à pieds. Ca ne les empêche pas de foutre une sacré pagaille et d’être dangereux : ils ont mis le feu à une auberge et ont abattu un villageois dans les environs. Néanmoins tu ne devrais avoir aucun mal à les éliminer, ce ne sont que des fantassins. »
Mon cœur se met à battre plus vite, ce n’est certes pas la bataille d’Ozbéroth mais c’est une occasion exceptionnelle de démontrer ma compétence. Bientôt mon premier combat, je n’en reviens pas.
A nouveau mon professeur, me connaissant parfaitement, semble décrypter mon ardeur :
-Ne vas pas tout de suite t’imaginer au sommet de la gloire. Il faudra les capturer pour voir ce qu’ils trament et ça c’est beaucoup plus compliqué que leur simple élimination. Sans compter que tu connais le protocole, tu devras d’abord affronter Dorevan de Candelastre pour la mission.
A l’évocation du grand brun au regard noir que j’ai croisé à maintes reprises mon cœur se serre. Quel abruti.
-Il ne faut pas traîner, aussi je crois que le duel se déroule demain dès la troisième décade de la journée. Tu sais ce qu’il te reste à faire : dit-il en me congédiant d’un sourire.

Aussitôt je me rue une nouvelle fois vers la Salle d’Argent mais cette fois pour un véritable entraînement. La vue de Dorevan et son maître Miremont dans la cour me stoppe aussitôt. Ils me dévisagent l’air de comploter. Malgré l’envie de leur jeter un regard haineux je me contente de les ignorer et poursuis ma route. On verra bien demain qui sera le plus fort. Cette mission ne peut m’être retirée, en aucun cas. Dans la Salle d’Argent mon nouvel adversaire imaginaire est désigné : c’est Dorevan. Je n’ai aucune haine contre lui en particulier malgré son caractère antipathique, c’est simplement un obstacle à ma réussite. Aussi je lui prépare mes assauts les plus féroces. Il ne pourra, de toute façon, pas résister. Feïnivris, Sungandre, Zelandre ! Rayons et boules de feu s’enchaînent dans un tonnerre de crépitements.. Et sans relâche : attaque :Feïn !, Contre-attaque Vreth !, esquive, parade, saut, diversion : Ivrisandre !
Je laisse la petite boule lumineuse résultant de mon dernier sort flotter dans la salle tandis que je reprends mon souffle, avant de repartir de plus belle. Et même si je ralentis la cadence afin d’être en forme demain je n’hésite pas à m’épuiser à la tâche, d’une fatigue saine et apaisante.
-Pas mal, pas mal du tout !
Je sursaute. Entièrement absorbé par mon entraînement je n’avais pas entendu Grimfeu arriver.
-Méfie toi quand même, je l’ai vu s’échauffer il m’a l’air très fort. Son septième foyer est « rhôd » : le dos. Il est donc capable d’attaques particulièrement vicieuses. Je crois que ça ne sera pas facile, loin de là.
On dirait qu’il n’a toujours pas confiance en mes capacités. Déterminé, je lui rétorque :
-Je me suis bien entraîné, je suis prêt. Et je veux tellement cette victoire !
-Lui aussi, lui aussi.. : murmure t-il à travers l’écheveau complexe de ses pensées avant de venir, paternaliste, me taper sur l’épaule en ajoutant :
-Je venais aussi te recommander de ne pas oublier de dormir. La nuit de ma première confrontation j’étais tellement excité, tellement déterminé que je n’ai pas dormi. Résultat : j’ai perdu.
Voilà bien l’une des rares fois qu’il me parle de son enfance, cela veut bien dire à quel point le conseil est important. Je rentre donc au Pharflamme éclairé par les dernières lueurs de la Voie Ardente qui s’éparpillent dans le ciel en myriades colorées. Après un tel entraînement, même le lit inhospitalier, perdu dans une aile sombre du bâtiment, qu’on m’a confié me semble confortable. Je m’y allonge avec soulagement.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Dim 28 Avr - 22:09

Le long craquement sec de l’Aubefrappe me réveille en sursaut. Je tourne mes yeux encore endormis vers la fenêtre toujours plongée dans l’obscurité. Soudain la lumière vive du Souffle du Dragmonde surgit dans le ciel, très loin au Nord. Progressivement Candelastre s’illumine et s’anime. Je crois que c’est le vieux sage Parchevel, toujours lui, qui a pensé le premier que si le Dragmonde crachait du feu à intervalles réguliers c’était pour réchauffer certaines parties de son corps. Une sacré aubaine pour nous car nous ne pourrions vivre sans cette source et de lumière et de chaleur.
Enfin, ce n’est pas vraiment le moment pour les considérations métaphysiques qui ne sont qu’une excuse de plus pour ne pas sortir de mon lit. Je finis par me lever. Les étirements de base m’exaspèrent mais je les exécute quand même. Ce n’est pas le moment de faiblir, Dorevan, j’arrive !
Je me rends jusqu’au réfectoire d’un pas déterminé, écartant d’un geste ferme toutes les portes sur mon passage. Observant avec mépris le ballet des laquets qui se ruent sur les brûlarques plus « important » que moi, je vais m’asseoir à l’écart et me servir moi-même en cuisine. La bouillie tiède qui baigne au fond de mon assiette ne fait pas envie mais je la mange afin d’être en forme. Rien à voir avec les fabuleuses cuisines de Prévélis. Assis là, tout seul, face à un tel repas, je commence à douter de la victoire. Peut-être mon adversaire est-il plus fort que je ne le pensais. Peut-être vais-je commettre une erreur.
Non, je dois me ressaisir, ne pas commencer à faillir. Il est temps d’y aller.

Lorsque j’arrive dans la salle principale du Pharflamme, une vaste pièce couvertes d’imposantes boiseries d’ébène, ils sont déjà tous là. Miremont, la main posée sur l’épaule de son élève me toise avec mépris. Heureusement Grimfeu, assis, m’adresse un petit sourire encourageant. Au milieu des deux, un mage dont j’ignore le nom est en train de prononcer les sorts de protection nécessaires. Celui-ci s’empare ensuite d’une feuille sur un pupitre pour nous lire la traditionnelle déclaration de duel.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Mar 30 Avr - 19:09

« Le duel fut instauré par Kérion l’Ancien dans un cadre strictement institutionnel pour permettre en toutes circonstances la sélection du meilleur brûlarque pour l’accomplissement d’une mission. Les deux candidats doivent être protégés par un sort de protection magique venant d’un tiers compétent. De préférence le sort « Zelvrethsung » pour des mages de deuxième cercle. A part d’autres protections, toutes les attaques magiques de même cercle sont autorisés mais doivent cesser dès qu’une protection magique est rompu ou qu’un candidat abandonne.
Ajout du Gouvernail suite aux événements du 21 cycle de l’Ere 133 : Le duel n’est en aucune circonstance un lieu pour régler ses comptes.
Acceptez vous les présentes règles ? » Demande le mage après cet ennuyeux monologue administratif.
-Oui : assure Dorevan les yeux fixés sur moi.
-Oui. Je lui renvoie son regard.
Alors que nous nous dévisageons je sens le picotement du bouclier magique qui descend sur ma colonne vertébrale tandis que le mage répète à nouveau la formule pour la défense de mon adversaire. La tension monte.
-Et bien, que le combat commence !
-Feïn ! hurle mon adversaire. Je roule sur le sol, le souffle coupé. Un sort rapide, puissant. Rien à dire. Ca commence mal. Je me relève, esquive la boule de feu qui m’était destiné et contre-attaque rapidement : Andrefeïn ! Une tornade de flammes jaillit de ma main, il parvient à l’éviter mais est déstabilisé. J’en profite : Sungfeïn ! Un tel sort aurait consumé sur place n’importe quelle individu sans protection, l’aura de sa protection magique ne fait que vaciller, c’est déjà ça. Nous nous jaugeons pendant quelques secondes, prêt à dégainer au moindre geste de l’adversaire. Je me méfie, il m’a déjà pris de cours une fois. Je tremble. Inspiration. Expiration. Il bouge ! Andre, Andrerhôd ! Devant les deux sorts exécutés quasi en simultané je n’ai le temps que de crier un pâle Vrethfeïn. Un bloc de lave se matérialise face à moi et stoppe la première boule de feu. Mais la deuxième me frappe dans le dos de plein fouet. Andrerhôd... un sort que ne maîtrise que ceux comme Dorevan qui ont la particularité d’avoir le dos, rhôd, comme foyer magique. Je me suis fait avoir comme un débutant. La protection m’a évité toute douleur mais je gis à nouveau à terre, aux pieds de mon adversaire.
A moi de le surprendre avec mon foyer magique particulier : les yeux. Ivris ! crie-je de toute mes forces en me retournant sur le dos, le regard braqué sur lui. Deux rayons brûlants jaillissent de mes yeux et se jettent sur lui, il subit l’attaque de plein fouet, son bouclier commence à se morceler en particules incandescentes. Il doit être considérablement affaibli, j’essaye de me relever. Je...Son pied écrase soudain mon bras sur le sol bloquant ma tentative de me remettre debout. Il enchaîne : Andrevreth ! A peine l’épée de feu s’est t-elle matérialisé qu’il me la plante en plein coeur. Je hurle, le goût amer du sang envahit ma bouche. La douleur est terrible alors même que le bouclier magique a encaissé la majorité du choc au point d’avoir presque disparu. Merde. C’est foutu. Ecrasé dans une telle position, aussi affaibli, il va m’achever sans problème. Envolé ma seule chance de briller. Je jette un regard désolé à mon maître. Celui-ci m’adresse un sourire complice avant de murmurer quelque chose. Je ne comprends pas avant de voir Dorevan devenir soudainement livide. Sa protection de flamme grésille. Sauvé ! Je me redresse et crie Andrevreth à mon tour. J’agite ma lame embrasée vers lui, il tente de parer mais reste sous le coup de la surprise. J’érafle une première fois sa joue puis exécute un demi-tour sur moi même pour l’atteindre à la hanche de l’autre côté. Sa défense magique vole en éclat, je m’arrête avant d’entailler la chair.
-Victoire de Maxwell ! Proclame le mage arbitre. Je pousse un immense soupir de soulagement. « Idiot » me lance Dorevan avant de quitter la pièce. Grimfeu lui vient me féliciter rapidement mais s’en va également.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Lun 6 Mai - 16:44





Je reste une seconde tout seul sur le lieu de combat pour réaliser pleinement ma victoire. Puis tout va très vite. Le mage arbitre me conduit à travers le dédale de couloirs ocres jusqu’au stratège de Candelastre. Celui-ci me montre alors une série de cartes tout en me débitant d’un ton rapide une multitude d’informations. Alors que je peine déjà à suivre, un autre homme entre dans la pièces pour organiser mon équipement de mission. Les choses s’enchaînent, j’essaye divers sacs, armes, ustensiles, etc....On me présente un galopède dont les ailes droites et le teint pourpre prouvent la vigueur. Je semble lui convenir ; on ajuste donc une selle à ma taille. J’arrive finalement, je ne sais comment, devant le bureau de mon maître. Lorsque j’entre celui-ci débarasse prestement les liasses de feuilles qui encombrent la place et, d’un sourire, m’invite à m’asseoir.
-Belle victoire : me félicite t-il chaleureusement.
Je laisse enfin éclater les interrogations qui m’oppressent depuis le combat et qui n’ont été que partiellement étouffés par toutes les activités :
-Tu m’as aidé ? Tu as triché ?
-Calme, calme, calme... tempère Grimfeu. Je sais à quel point tu t’ennuyais ici, je t’ai juste aidé un peu. Ils n’auront rien vu, je suis un des rare à savoir faire un sort muet. Et si tu crois que Miremont n’a jamais fait de même tu es bien naïf, c’est ça aussi d’être brûlarque. C’est de ma faute en plus, pris par tant de travail, je n’ai pas pu t’entraîner convenablement ces derniers jours. Disons que je me suis rattrapé : conclut-il en m’adressant un clin d’oeil complice.
Je ne peux m’empêcher d’être géné tant par la peur que Dorevan ait percu quelque chose que par la honte d’avoir du passer par de telles méthodes. Mal à l’aise mais heureux d’avoir la mission, je change de sujet :
-A quoi travailles-tu?
-Oh, des choses et d’autres, rien d’important...
Autant dire, très important et secret. Je suis encore laissé à l’écart. Preuve de plus, il dévie discrètement la conversation :
-Bien, parlons de ta mission, j’ai l’honneur de te remettre pour la première fois une liasse de parchavélins. Il sort les parchemins d’un vieux tiroir. Tu sais à quoi ça sert ?
Je me mords la lèvre inférieur pour ne pas me trahir. Il ignore qu’en ce moment même, un parchavélin rédige mes pensées, niché dans une poche contre mon coeur. Il ne me dit pas à quoi il travaille, je ne lui dis pas que j’ai dérobé quelques précieux parchemins. Secret pour secret. Candidement je réponds :
-Non, je n’en ai aucune idée.
-Cela remonte à fort longtemps. Le grand sage Parchavel avait tellement de théories à rédiger, tellement de livres à écrire qu’un jour il enchanta un parchemin pour que celui-ci retranscrive directement ses pensées grâce au fin trait noir qu’une étincelle de fla-âme laisse sur le papier. Le parchavélin était né. Nous savons désormais créer ces artefacts en grande quantité et nous nous en servons pour toutes les missions. Cela permet d’obtenir des informations précises, fiables et rapides sans nul besoin de fastidieuses rédactions. Pour le faire fonctionner, il suffit de le placer dans la poche près du coeur. Rien d’autre ? Ajoute t-il alors qu’il me tend les parchemins.
-Non, je crois que c’est clair.
A peine ai-je finit ma phrase qu’un serviteur en toge écarlate entre et lui murmure quelque chose à l’oreille. Le regard de Grimfeu s’assombrit.
-Tu as eu toutes les consignes pour la mission ? Me demande t-il, soudainement inquiet.
-Oui, oui, j’ai vu le stratège.
-Tu te sens prêt ?
-Ca va, ce ne sont qu’une poignée de soldats volnades.
-Justement non, on vient de m’apprendre qu’ils ont réussi à abattre Kézra dans le combat.
Grimfeu connaissait bien Kézra, aussi j’avais déjà plusieurs fois ce colosse : sa voix tonitruante et sa démarche puissante hantaient souvent les réunions du Gouvernail auquel j’assistais étant enfant. Il m’avait semblé invincible. L’idée d’affronter ceux qui l’avaient terrassé m’arrache un tremblement. Ce n’est pas le moment de flancher, si Grimfeu me voit paniquer : adieu la mission. Mais ses yeux ne reflètent qu’une peine immense.
-Je suis désolé pour ton ami : est la seul chose que je parviens à articuler, comme si ça allait l’aider .
-Ne t’en fais pas, il a du se battre dignement et lorsqu’il est mort sa fla-âme a pu paisiblement rejoindre son maître, mort lors des Emeutes de Sang, dans la chaleur bienveillante du Ventre du Dragmonde. C’est pour toi que j’ai peur maintenant, je ne sais pas si tu fais bien d’effectuer cette mission finalement.
Et voilà qu’il recommence à me mépriser ! Mon sang ne fait qu’un tour :
-Ah non ! Pas encore! Je saurais très bien me débrouiller sans problème.
-Je suppose que tu as raison : soupire t-il en se levant. Surprenant qu’il cède si facilement, il doit être vraiment triste.
-Il ne me reste plus qu’à te souhaiter bon courage.
-Merci, je ne vous décevrai pas.
-Ca j’en suis sûr : déclare-t-il, presque amer. Je ne sais si c’est la mort de Kézra, mon départ ou l’accumulation des deux qui lui pèse le plus mais il me semble d’un coup affaibli.
-Alors... je m’en vais ?
Il me serre quelques secondes contre lui, geste étrange pour mon maître, d’habitude si peu démonstratif dans l’affection.
-Allez, sauve-toi, une bonne surprise t’attends dans la cour.
-A bientôt de toute façon !
-A bientôt... répond t-il comme s-il pensait que je ne reviendrais jamais. La porte claque entre nous deux me laissant à ma nouvelle liberté à l’arrière gout inquiétant. Mais je ne m’arrête pas là dessus et m’élance vers cette soi-disant « bonne surprise ». Je comprends qu’elle s’avère effectivement bonne lorsque j’aperçois la chevelure à la pâle blondeur si caractéristique de mon ami Frimleg. Entouré de deux galopèdes, il m’attend dans la cour. Je clame son nom et me jette sur lui. Nous échangeons une franche accolade.
-Je te croyais en mission, je ne savais pas que tu viendrais !
-Eh ! Je suis ton palefrenier oui ou non ! Rétorque t-il avec un immense sourire.
L’angoisse des préparatifs, la peur venant de la mort de Kéria, tout cela s’envole d’un coup. Alors que nous commençons a discuter vivement un brûlarque de Candelastre nous invite « poliment » à nous mettre en route tout de suite pour rattrapper les volnades au plus vite. Nous grimpons alors sur nos galopèdes qui s’élancent vers les portes de la ville. L’aventure commence !


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Dernière édition par Artimeus le Dim 12 Mai - 14:20, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Lun 13 Mai - 22:21

Ce n’est qu’une fois les murailles fatiguées de Candelastre loin derrière nous que je me tourne enfin vers l’avant, vers le nord. L’herbe défile à perte de vue, le trot haletant du galopède berce mes pensées et une douce euphorie m’envahit à chaque fois que l’animal se sert de ses courtes ailes pour planer quelques secondes. L’aventure, enfin.
-Alors quelles nouvelles ? Demande Frimleg d’une voix forte pour couvrir l’éclat de la cavalcade.
-Pas grand chose malheureusement. Candelastre est une ville bien terne et Grimfeu y est restré cloîtré en permanence. Il ne me laissait jamais la moindre tâche comme s’il avait peur que je le dépasse. Je suis bien content d’avoir remporté la mission pour me barrer enfin.Et toi ?
-Pouah.... Le Gouvernail m’a mis au service d’un vieux brûlarque aigri, je peux te dire qu’il était bien content que j’ai un ordre de mission pour se débarasser de moi. Et c’était réciproque, je n’ai pas attendu plus de précisions, je suis parti sans demander mon reste. D’ailleurs je ne sais toujours pas ou l’on va..
- Là où on a vu les volnades pour la dernière fois, dans les environs de Maudrail. Nous devrions y arriver demain soir d’après le stratège.
-Parfait, je ne suis jamais allé par là.
-Moi non plus : réponds-je traversé par le frisson de l’inconnu. A vrai dire je ne me suis jamais éloigné autant de Prévélis. Devant nous les montagnes du Col du Dragmonde, celles que je contemplais, lointaines, de la fenêtre de ma chambre, grandissent a vue d’oeil.
Cette sensation d’excitation ne me quitte pas lorsque, le soir tombant, nous installons le bivouac, attachons les galopèdes, allumons le feu. Des gestes répétés mille fois, exécutés en parfaite harmonie routinière avec Frimleg mais qui, pourtant, ont aujourd’hui une saveur particulière. Nous ne voyageons pas entre deux lieux connus, familiers. Nous ne nous rendons pas à une quelconque réunion somnifère. Nous allons nous battre. Enfin.
Au loin, se découpant dans la nuit, on pouvait apercevoir les flammes, reliefs de la guerre contre les volnades.
-On est quand même mieux ici que là-bas : murmure Frimleg en s’asseyant dans l’herbe a mes cotés.
Juste à nos pieds une autre flamme brûlait, celle, plus tranquille, du feu de camp.
-Il faudra pourtant bien affronter l’ennemi un jour...
Plongé dans nos pensées nous mangeons ensemble, en silence. Depuis le temps que je connais Frimleg je sais à quel point il est taciturne mais même dans ces moments de calme je sens la complicité entre nous. Nous ne nous sommes pas vus depuis plus d’un mois et pourtant c’est déjà comme si nous ne nous étions jamais quittés. C’est toujours le même, celui avec qui j’ai grandi. Je me laisse porter par les souvenirs :
-Tu te souviens de notre première expédition ? Il pleuvait, j’avais eu un mal fou à faire tenir le feu. Et nous avions si peur perdus dans le noir.
Il se mit à rire :
-Nous avions été mis en déroute par un vulgaire dragondin. Dire que maintenant nous allons combattre une horde de volnades sanguinaires. ...
Plus sérieusement il reprit :
-Allons dormir, la journée de demain risque d’être éprouvante.
Je sais bien qu’il a raison, aussi je m’enroule dans mon duvet. A peine nous sommes nous souhaités « bonne nuit » que mes yeux se ferment sous le poids de la fatigue.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Mar 14 Mai - 23:25

Par habitude je m’éveille quelques secondes avant l’Aubefrappe. Le Souffle du Dragmonde retentit, nous enveloppe de sa chaleur. J’ouvre les yeux pour accueillir la lumière céleste. Au plus nous approcherons du nord, du crâne de l’Être, au plus cet éclat brillera. Cela me fait sourire.
-Debout abruti ! M’exhorte Frimleg appuyé contre un arbre.
-Ne me dis pas que tu as monté la garde toute la nuit ? Demande-je en essayant de réprimer un bâillement.
-Non, non j’ai entendu un bruit suspect il y a une demi-heure alors je me suis levé mais j’ai pu dormir ne t’inquiètes pas.
La capacité de mon palefrenier à s’éveiller au moindre bruit m’a toujours émerveillé, c’est par une multitude de petits détails comme cela que je mesure la chance de l’avoir.
Autour de moi le paysage, hier voilé par la nuit, m’apparaît : les montagnes sombres du Col au nord, celles de la Crête à l’ouest, nous encadrent alors qu’ailleurs la plaine semble s’étendre à l’infini troublé seulement par quelques arbres qui, ça et là, émergent de l’océan des hautes herbes. Le seul bruit vient de la végétation balayée par les vents. Paisible est le mot qui me vient à l’esprit. Impression totalement factice quand on sait qu’a seulement quelques pas de là la guerre fait rage.
-On est parti ? Demande Frimleg.
-On est parti ! dis-je avec force en me levant. Je flatte l’encolure de mon galopède avant de grimper sur son dos. Nous nous élançons.
Nous parlons peu et nous avançons vite si bien qu’avant la mi-journée nous arrivons face à la rivière Vègre. Nos deux galopèdes, évidemment, montrent des signes de nervosité. Je passe la main sur les yeux de ma monture et la fait avancer doucemment en murmurant : « calme, calme, ça va aller... ». Tout se passe bien jusqu’a ce que l’animal glisse une première patte dans le lit, peu profond, de la rivière. Le galopède s’affole, a deux doigts de me faire perdre l’équilibre. Je n’ai plus le choix : « Zelsung ». De mon coeur « Zel » a ma tête « Sung » une chaleur intense m’embrase. Les deux foyers magiques fusionnent et se jettent sur la fla-âme du galopède qui aussitôt se calme. Je m’affaisse de fatigue sur ma selle : ce sort, très efficace pour contrôler un dragon mineur, est bien trop couteux en énérgie. Néanmoins cela me permet de traverser la rivière sans encombre. Mon galopède rejoint paisiblemment la terre ferme alors que, derrière moi, Frimleg galère encore. Sa monture s’ébat en tout sens dans l’espoir vain de repousser la rivière. Mon palefrenier me jette un regard désabusé qui me pousse autant à rire qu’à l’aider. La Vègre n’est pas profonde mais l’eau, venu du plus profond de l’Onéant, est glacial, je m’empare d’un batôn et lui tend pour lui éviter une baignade imprévue. Il s’y agrippe et atteint à son tour la berge.
-Merci ! Me glisse t-il alors que nous nous remettons en route.
-Ca ne te pèse pas parfois de ne pas avoir les pouvoirs d’un brûlarque, de n’avoir pas eu la chance de naître lors d’un Souffle Ardent ? lui demande-je en me remémorant son regard désabusé dans la rivière.
-Non, généralement non. Petit il m’arrivait de me rêver brûlarque, de me dire qu’il aurait suffit de naître à un autre moment, d’avoir un peu de chance, pour être investi des pouvoirs du Dragmonde. Mais il faut se faire une raison : les Souffles ardents ne se produisent que très rarement et ne durent que le temps d’une Aubefrappe. Ce n’était pas mon destin. Et puis on vit très bien en étant citoyen commun, on est libéré de certaines contraintes, de certaines pressions. Non cela ne me pèse pas. Ce que je n’aime pas c’est qu’un brûlarque profite de son pouvoir pour donner des ordres ! M’avoue t-il d’une voix étrangement douce et profonde avant la petite « pique » finale.
-Tu sais bien que ce n’est pas moi qui vais te donner des ordres. Des fois je me demande qui est le plus fort de nous deux. Mais pour le reste du temps tu sais bien ce qu’on dit : « Pour un monde en harmonie il faut que ceux qui ont la puissance aient aussi le pouvoir ». Je suppose que ça évite les mauvaises gestions du pouvoir comme les tentatives de révolution...
-Je sais bien ce qu’on dit, je sais bien.... Mais si ça évitait les révolutions nous n’aurions pas eu les Emeutes de Sang.
-Ce n’était pas pareil tu sais bien ! La grande nuit, le noir absolu, pendant des mois forcément que ça a affolé la population !
Frimleg se renfrogne sur sa monture, il s’apprête à répondre quelque chose quand soudainement Maudrail, au détour d’une colline, se profile dans l’horizon. J’en profite pour couper court au débat :
-Maudrail est là bas !
J’avais beau avoir suivi la carte assez fidèlement c’est toujours rassurant d’apercevoir son objectif.
-Quel gestion exceptionnelle de l’expédition ! me félicite Frimleg avec un soupçon d’ironie.
Nos regards se croisent, je vois une étincelle bien connue briller dans ses yeux :
-Tu penses a ce que je pense ?
-Premier arrivé ! S’écrie t-il en talonnant son galopède. Le temps que je fasse de même il a déjà pris une sérieuse avance.
-C’est partiiiiiiiiiiiii ! Ma monture déploie ses ailes et survole la plaine un fragment de tempsa. J’atteris quelques foulées seulement derrière Frimleg.
-N’essayes même pas ! Crie t-il. Je sais bien qu’il a raison car même si on reste au coude à coude quelques minutes il finit, comme d’habitude, par me distancer. Au plus Maudrail grandit au plus mon palefrenier rétrécit devant moi.





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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Dim 2 Juin - 14:43

Il finit néanmoins par s’arrêter pour m’attendre aux portes de la ville.
-Gagné : commente t-il simplement.
-Tu as eu de la chance ! Réponds-je avec une mauvaise foi assumée. Puis, je reporte mon attention, jusqu’ici toute à la course, vers Maudrail. De la ville on ne voit que le Pharflamme biscornu et quelques cheminées qui dépassent de la haute muraille de pierre. Une tête surgit soudain des créneaux.
-Déclinez votre identité ! Rugit celle-ci.
-Je suis le brûlarque Maxwell et voici mon palefrenier Frimleg.
-Bien, bien... Attendez je vais ouvrir les portes.
L’homme disparaît à nouveau derrière la muraille. Moment de flottement, le silence règne. Nous échangeons un regard indécis avec Frimleg. Mais enfin, quelques minutes plus tard, une série de déclic retentissent, les multiples verrous sautent et la porte s’ouvre.
-Je vais vous conduire jusqu’au vieux : déclare le garde d’une voix apathique.
Il nous emmène alors à travers les ruelles du bourg. Tout est désert, ça et là des barricades sont posées le long des maisons. Devant nos regards surpris notre guide s’excuse :
-Oui je sais, la porte cadenassée, les barricades, personne dans les rues.... ce n’est pas très accueillant mais c’est la guerre ici.
A peine a t-il fini sa phrase que nous arrivons enfin sous l’ombre pesante du Pharflamme. L’édifice, sous une imposante chape de bois recouverte d’un enduit pourpre dégoulinant, abrite un hall austère dans lequel on nous fait patienter. On a, heureusement, peu de temps à attendre car aussitôt la voix tonitruante du brûlarque de la ville retentit au-dessus de nous :
-Bienvenue à Maudrail chers aventuriers !
La fin de sa phrase est partiellement étouffée par les craquements de l’escalier en colimaçon sous le poids de ses pas. L’homme apparaît progressivement dans notre champ de vision.
-C’est Démédion ! Me murmure alors Frimleg d’un air légèrement inquiet qu’on comprend aisément connaissant la réputation du personnage. Si j’avais su qu’il gouvernait ici pas sûr que je m’y serais risqué. Rien qu’à voir son visage lourd où s’enfonce profondément deux yeux globuleux on peut deviner son caractère antipathique. Ses veines bouillonnantes affleurant sous la peau trahissent ses colères légendaires. Aïe.
-Enchanté de vous voir ! Dis-je avec une hypocrisie que j’espère feutrée alors que le brûlarque descend la dernière marche de l’escalier.
-Vous avez fait bonne route ? Demande t-il avec une voix encore plus mielleuse que la mienne.
-Très bien merci, le voyage était agréable.
-Si vous voulez reposer vos montures l’étable est au sous-sol : propose Démédion, manière polie de dire à Frimleg de déguerpir avec les galopèdes à la main. Ce que ça peut m’énerver ! Il doit pourtant y avoir des dizaines de personnes pour exécuter ce travail à la place de mon palefrenier ! Tant pis, « a toute l’heure » glisse-je à Frimleg avant qu’il ne disparaisse à l’étage inférieur. Je vais devoir me débrouiller tout seul. Devant mon désarroi Démédion s’exclame :
- C’est votre première mission de cette envergure ?
-Et bien... oui.
-Allons vous verrez cela va bien se passer ! Me rassure t-il (comme si j’étais inquiet !) en me tapant paternellement sur l’épaule. D’ailleurs nous allons nous restaurer, comme quoi les missions ont bien des aspects positifs : ajoute t-il en m’indiquant l’escalier d’un geste ample.
On monte alors jusqu’au sommet du Pharflamme, dans les appartements privés du brûlarque. L’opulence de ceux-ci m’éblouit dès que Démédion ouvre la porte. Dorures, boiseries du style Helphégar, dalles d’écaillon aux superbes reflets pourpres. Ce n’est pas la guerre pour tout le monde semble t-il. Et comme si cela ne suffisait pas il m’emmène aussitôt dans un salon plus luxueux encore où reposent quatre vieillards corpulents, profondément enfoncés dans leurs fauteuils de fourrure. Démédion m’explique:
-J’ai invité quelques notables de Maudrail pour le repas.
Il me les présente aussitôt: le stratège Juvénor, le plus jeune sûrement car son regard pétille encore, le trésorier Raveil, à l’air perfide comme tous les membres de sa profession, l’architecte Radeck, caché sous ses sourcils broussailleux et le chambellan dont je n’ai pas compris le nom. Ils me dévisagent tous les quatre. Hmm... je dois dire quelque chose :
-Bonjour à vous.
En réponse, ils m’adressent les politesses d’usage tandis que je m’assois à leurs côtés. Je me tasse bien au fond d’un fauteuil espérant ne pas avoir à converser trop avec ces gens à qui je n’ai rien à dire. Mais c’est peine perdue. Ils me demandent une nouvelle fois comment s’est passé le voyage. Je baragouine un résumé rapide des événements avant d’essayer d’en profiter à mon tour pour récolter des informations :
-Et à propos de la suite de l’expédition : vos éclaireurs ont t-ils localisés le groupe de volnades récemment ?
-Oui : répond Juvénor. On les a aperçu se dirigeant vers Arbeth, un petit hameau au pied du Col. En longeant la voie principale vous les aurez rattrapé demain en fin d’après-midi si tout va bien.
-Parfait, combien étaient-ils exactement ?
-Nous en avons compté huit.
-Sont-ils lourdement armés ?
-Assez pour piller et détruire mais ils n’ont pas d’arcs à longue portée. Autant dire qu’ils sont de la chair à canon pour brûlarque.
Parfait. Je m’apprête à répondre mais Démédion me devance :
-Allons ! Vous n’allez pas plomber la soirée avec ces basses considérations stratégiques ! Nous verrons tout cela demain. Pour le moment oublions nos ennuis et restaurons nous dans la joie ! Serveurs !
Deux domestiques répondent à son injonction et débarquent plateaux à la main. En quelques secondes les mets les plus raffinés s’alignent sur la table. Rôtis de braviers, soupes de fleurolles et brochettes d’amythron rivalisent de saveur. Au milieu de ce festival de couleurs et de goûts l’hydromel coule à flot. Je ne regrette plus d’être ici, que c’est bon ! Je me sers et me ressers sans même prendre la peine d’écouter ce qu’ils disent. Je me contente d’approuver mollement leurs propos entre deux bouchées. Je n’ai même pas le temps de respirer, a peine les plats sont-ils finis que les serviteurs reviennent les bras lourdement chargés de fruits qui viennent, en grappe, former des monticules sur la table avant de venir rouler jusqu’au fond de mon estomac. Et lorsque mon ventre est prêt à exploser je glisse discrètement quelques fruits dans les poches de ma toge.
-Le repas vous a t-il plu ? Demande Démédion qui me paraît déjà plus sympathique.
-Très bien merci. Je n’oublierais pas l’hospitalité de Maudrail. Puis sentant mes tempes bouillantes sous l’effet de l’hydromel j’ajoute : Sur ce je vais prendre congé, une rude journée m’attend demain. C’était un honneur de vous rencontrer.
Mon estomac lourd freine chacun de mes pas et la porte tangue un peu trop à mon goût mais j’arrive à quitter la pièce. Un valet me conduit alors jusqu’à ma chambre où Frimleg m’attend de pied ferme.
-Alors pendant que je m’occupe des animaux et mange un pauvre bout de pain sur une paillasse, toi tu te gaves ?
-Je sais, ce n’est pas juste mais ne t’inquiètes pas je t’ai pris un peu de nourriture : explique-je en lui tendant les fruits que j’ai subtilisé.
Il m’adresse un grand sourire et ajoute :
-Alors, ça c’est bien passé ?
-Très bien, c’était un peu ennuyeux au début mais ce fut finalement plutôt agréable.
-Et Démédion alors ?
-J’étais un peu inquiet au début mais il s’est avéré plutôt sympathique, bien loin de sa monstrueuse réputation. On a du exagérer les choses comme d’habitude.
-Bien, on verra cela demain matin. Repose toi, digère bien, il faut être en forme demain. Si tu as un problème je dors en face. Bonne nuit !
-C’est ça, bonne nuit à toi aussi !
Je découvre alors ma chambre. Pas aussi luxueuse que les appartements du brûlarque de Maudrail, forcément. Mais confortable quand même. Pour me laver, j’enlève ma toge et donc abandonne temporairement le parchavélin.







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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Mer 12 Juin - 16:04

Ca y est, j’ai remis le parchemin contre mon coeur. Cela fait quelques tempsa seulement que je suis levé, la nuit n’a pas été facile : la perspective de la mission m’angoisse. Mais ce matin, plus le droit aux hésitations. Frimleg toque à ma porte.
-Attends deux minutes, je finis de m’habiller.
J’attrape rapidement ma toge et cours ouvrir la porte.
-Prêt ?
-Prêt.
Un valet nous emmène alors jusqu’aux appartements de Démédion. Tout est silencieux, il n’y a guère que le bruit de nos pas qui résonnent sur le parquet lustré, encore plongé dans l’ombre.
-Démédion ?
-Je suis là, entrez je vous en prie.
Sa voix nous guide jusqu’à lui, attablé dans la pénombre. Nettement moins rassurant qu’hier.
-Avez vous bien dormi ? Demande t-il avant de se raviser :
-Oh et puis votre sommeil ne m’intéresse pas, les politesses c’était simplement pour hier, histoire de faire bonne figure devant les notables.
Ca y est, ça devait arriver, Démédion s’énerve. Qu-est-ce qu’il raconte encore...
-Comment cela ?
-Ah tu es jeune toi, tu n’es pas encore habitué aux magouilles, aux intrigues. Depuis que les brûlarques ont le pouvoir, le dragmonde est relativement stable. Mais cette tranquillité est conservé au prix de quelques..  tractations. Inviter les notables à manger, leur faire croire qu’ils ont du pouvoir, que les brûlarques sont unis, confiants... toute une pesante mise en scène.
En colère, il hausse encore le ton : Tout est mise en scène, tout n’est qu’apparence. Il n’y a qu’a voir cette foutue guerre. Pourquoi les volnades nous attaquent-ils ? Ils n’ont aucune raison, certes il y a toujours eu des escarmouches entre eux et nous mais nous leur laissons la Plaine-Aile de l’est pour vivre. Et pourtant ils viennent encore se fracasser contre nos murailles. A quoi cela rime t-il ? C’est forcément la mise en scène d’un complot plus grand. Mais lequel ?
Il nous dévisage d’un air inquisiteur. En plus d’être lunatique et colérique il est paranoïaque. C’est le moment de s’absenter je crois.
-Bien, il ne faut pas laisser les volnades prendre trop d’avance aussi je crois que nous allons malheureusement devoir vous quitter.
Tout en parlant je me rapproche doucement de la porte mais la réponse du brûlarque me stoppe net
-Non, je ne crois pas non.
Il vient se placer entre moi et la sortie. Devant la détermination qui brille dans ses yeux noirs, une angoisse, excessive j’espère, m’envahit.
-Qu’y a t-il ?
-Tu es décidément très naïf à moins que tu ne caches très bien ton jeu. Il y a que j’ai fait le gentil gars devant les notables et que tu t’es fait berner mais je ne peux pas te laisser sortir vivant d’ici, ni toi ni ton palefrenier d’ailleurs.
Frimleg me jette un regard désespéré. Je dois lui renvoyer la même image, mon angoisse n’avait rien d’excessif.
-Vous allez nous tuer ?
-Oh oui sombre idiot. C’est bien ce que je sous entendais par « ne pas te laisser sortir vivant d’ici ».
Ca devient dangereux. Première objectif: gagner du temps, vite.
-Mais... pourquoi ?
-Parce que tu as triché pour obtenir ta mission !
Petit pas en arrière pour se rapprocher de la seule fenêtre de la pièce et nouvelle diversion :
-Je n’ai jamais fait une telle chose !
-N’essayes pas de me mentir j’ai lu ton parchavélin, la vérité y est inscrite en lettres de feu venant de ton propre esprit. Et oui je me suis permis de rentrer dans ta chambre, j’avais projeté de t’assassiner cette nuit mais tu avais dressé un bouclier magique qui m’aurait forcé à être bruyant. Et puis ça manquait cruellement d’élégance.
Heureusement pour nous il semble prendre un plaisir malin à nous expliquer les moindres détails. Cela laisse le temps à Frimleg, en périphérie de ma vision, de s’emparer d’un couteau sur la table. Maigre défense. Diversion encore :
-Bon, quand bien même j’aurais triché, ce n’est en tout cas pas votre problème et c’est encore moins une raison de m’éliminer.
-Les choses sont bien plus complexes en vérité. Vois tu Dorevan, Miremont et moi appartenons au clan Igminem, une très ancienne confrérie dont les membres, tous brûlarques, s’entraident pour conserver le pouvoir. Donc c’est effectivement mon problème. Grimfeu, et donc toi, a toujours été ennemi des Igminems. Votre affront doit donc être puni pour maintenir l’équilibre entre les diverses rivalités. Et puis pour que la triche ne soit pas tolérée il faut bien que je te fasse périr pour l’exemple. On dira que tu as été tué par les volnades dans l’exercice de ta mission mais je suis sûr que Grimfeu comprendra le message.
Il se rapproche dangereusement de moi. Il est temps d’agir, je hurle : « maintenant ». Simultanément Frimleg projette son couteau vers le brûlarque et je lance un sort de premier cercle : Feïn, Démédion ouvre la bouche de stupeur. Nos regards se croisent. Et soudain le choc : le couteau entaille légèrement Démédion à la jambe tandis que mon onde de choc envoie le brûlarque s’écraser contre une commode de bois d’ophêtre.
Génial ! Cela devrait le calmer un certain temps. Mais je sais que cette petite victoire acquise sur l’effet de surprise ne suffira pas contre ce mage de troisième cercle. Vreth !  Un bouclier de flamme se dresse autour de moi alors que je me précipite vers la fenêtre brisée lors de l’onde de choc. Comme Frimleg je me penche dans l’ouverture béante, la chute est vertigineuse. Pourvu que je réussisse le sort de lévitation. J’attrape la main de Frimleg  : «  ne me lâche surtout pas ». C’est p.. Aïiiie. Mon bouclier de flamme explose en lambeaux, une fulgurante douleur me traverse l’épaule. Je me retourne pour apercevoir Démédion debout, les cheveux désordonnés, le regard fou. Ses lèvres charnues sont en train d’articuler une formule : Zelandresung, de quoi nous tuer dix fois. J’attrape fermement mon palefrenier, espère très fort et plonge à travers la fenêtre, droit dans le vide. Ô Dragmonde, protège moi !
Les boules de feu viennent exploser juste au dessus de nos têtes, là ou nous étions seulement un instant auparavant. Ouf, un problème de moins. Sauf que nous chutons toujours dans le vide. Aussitôt je me retourne et hurle : Feïnzel ! Ma fla-âme réchauffe alors l’air autour de moi qui selon les lois de la physique devient plus léger que l’air frais. Ma chute est stoppé net à quelques éphimestres seulement du sol. Celle de Frimleg par contre poursuit son cours. Je tente de le retenir mais ça n’a pas d’autre effet que de m’entraîner également vers le sol et d’abimer encore mon épaule déjà meurtrie. Nous finissons lourdement notre course sur l’étal d’un marché. Mes yeux oscillent tour à tour entre le regard : consterné du marchand, surpris d’un passant et énervé de Démédion qui me surplombe de la fenêtre. Je n’ai pas le temps de rester allongé là ! J’essaye de me relever mais je suis tellement encastré dans l’étal que je reste coincé. Heureusement Frimleg me tend son bras. Il était temps car à peine suis-je debout que Démédion fait flamber l’étal. Cette fois-ci le regard du marchand est carrément désespéré mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer sur son sort car Démédion s’acharne. Les boules de feu pleuvent autour de nous. C’est le moment de détaler !
Au loin les portes de la ville apparaissent comme une délivrance. On se met aussitôt à courir hors de portée de Démédion. Les pavés défilent sans que personne n’ose nous arrêter. Mais au pied de la porte deux gardes tentent de nous intercepter. Ivrissung ! Aveuglés, les deux hommes nous laissent passer sans rien faire, heureusement car je n’aurais pu tuer deux compatriotes. Avec le peu de force qu’il me reste je perce une brèche dans la porte. Adieu Maudrail, je n’en peux plus.
 
Mais à peine nous sommes nous élancés dans le chemin boueux que deux cavaliers nous prennent en chasse.
-Dans le fossé, vite !
Nous nous jetons sur le côté et espérons très fort que la boue et les hautes herbes suffiront à nous cacher.
Les bruits de cavalcade arrivent à notre niveau. Continuez votre route par pitié ! Je ne peux plus me battre, je ne peux pas mourir comme ça, dans un misérable fossé.
Je n’entends plus rien, il semble que les soldats soient loin. Sauvé...
Frimleg me fait signe d’avancer en rampant. Chaque mouvement m’arrache une horrible douleur à mon épaule brûlé mais je m’exécute, question de survie. Bras gauche, bras droite, bras gauche, bras droit... Et cela pendant plusieurs décades au moins, lentement, on progresse. La boue me rentre dans la bouche, s’insinue dans les vêtements en lambeaux, les insectes grouillent autour de moi. C’est dégueulasse ! Ce n’est pas comme ça que je voyais la mission, j’en ai marre !
Je risque une sortie, élève ma tête hors de la boue. Maudrail est déjà très loin derrière nous, ce n’est à peine qu’une tâche sur l’horizon. Soupir, nous sommes normalement hors de danger.
-Tu peux sortir du fossé Frimleg, je crois que c’est bon.
Sa tête jaillit de l’eau boueuse :
-Tu es sûr ?
-Oui, oui. On a survécu !
Il me serre dans ses bras. Il est dans un état répugnant mais je m’en fous moi aussi.
-Heureusement que Démédion est vieux, on y serait passé sinon. Mais par ma fla-âme quelle histoire !
Il est entièrement couleur de boue mais son sourire est éclatant. Cela fait plaisir ! Mais pas de quoi se réjouir cependant. Si je récapitule : plus d’affaires, plus de montures, une blessure à l’épaule, plus aucune force, un mage fou qui veut nous tuer... Désemparé, je demande :
-Que fait-on ?
-Je crois que la question ne se pose pas, il ne nous reste qu’une chose à faire : rentrer à Candelastre : répond Frimleg dépité.
-Pour revenir les mains vides, en ayant échoué ? Hors de question ! Surtout qu’on va prendre un temps fou à contourner Maudrail pour arriver face à Miremont et Dorevan qui veulent aussi nous tuer. Non ce n’est pas possible !
-Mais que proposes tu à la place ?
En lui désignant d’un doigt le groupe de volnades, là bas au loin, sur le chemin, je déclame d’une voix déterminé :
-On continue la mission.
-Tu es cinglé Maxwell ! Echapper de justice à la mort ne t’as pas suffit ? Les volnades vont nous réduire en bouillie !
-Je préfère ça que d’être étriper par les brûlarques eux-mêmes. Si j’échoue a ma première mission, quelque soit les raisons de cette échec, on va me mépriser. Et puis tu dramatises tout : vu la distance à laquelle le groupe des volnades est, il nous faudra bien deux jours pour les rattraper. Cela nous laisse le temps de reprendre des forces, ma fla-âme sera ardente, pleine d’énergie magique.
-Mouai, je le sens très mal.
Les yeux de mon palefrenier trahissent sa peur. Il a raison sûrement mais il ne peut pas m’abandonner, pas maintenant.
Je pose ma main sur son épaule :
-Allez, je t’en prie. Fais moi confiance, on va s’en sortir !
J’ai l’impression que tout se fige autour de moi, les branches des arbres auparavant balayées par le vent, le rongeur dans le champ voisin, l’eau boueuse du fossé. Seul les volnades s’éloignent encore un peu plus.
Il cède :
-D’accord.
-Merci vieux frère.
Malgré l’adversité on se relève et on se remet en route. La mission continue.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Mar 18 Juin - 17:55

Marcher, marcher, toujours marcher. Sous nos pieds le chemin se déroule, uniformément au milieu de cet océan de prairie. Seul évolue les montagnes grandissantes et le cortège volnade que nous suivons avec ardeur. Celui-ci qui n’était guère plus qu’un point en début de matinée, est désormais clairement visible. On peut y compter une dizaine de personnes accompagnée d’un dragon porteur qu’ils ont du voler dans un village voisin. On remonte rapidement l’avance qu’ils ont pris sur nous. Mes jambes commencent à fatiguer, mon épaule me lance, mais l’idée de les rattraper, de finir cette mission, me donne le courage de poursuivre encore et encore. Au moins la fatigue physique m’empêche de réfléchir aux questions qui me tourmentent : Qui sont exactement les igminems ? Pourquoi Grimfeu a pris le risque de m’envoyer chez Démédion sans m’avertir ? Et surtout : Comment vais-je vaincre les volnades avec une épaule blessée ? La plaie n’est pas large et elle n’est pas infectée mais elle est d’origine magique, autant dire que je vais avoir du mal à m’en remettre. J’adresse un sourire à Frimleg, il doit ignorer mes inquiétudes autrement il nous empêcherait de combattre les volnades. Et ça, c’est hors de question.
Je me tourne à nouveau vers l’horizon. La lumière, à cette heure tardive de la journée, est particulièrement agréable. Le souffle du Dragmonde a disparu loin vers le Sud ne laissant que quelques traînées pourpres qui viennent se coucher, en lambeaux rayonnants, sur la plaine. Mais... quelque chose cloche :
-Ou sont passés les volnades ?
Frimleg rigole :
-Ne t’inquiètes pas, ils ont juste disparu derrière le premier relief, on les verra de nouveau quand on aura passé le col.
Je compris qu’il avait raison quand le dénivelé se fait soudain plus dur sous nos pieds, les rochers plus massifs : Les Montagnes, le Col du Dragmonde. C’est ici que ça commence. Evidemment qu’on progressait beaucoup plus vite que les volnades puisqu’ils étaient en train de grimper. On est obligé de redoubler d’ardeur. Atteindre le sommet de la colline devient l’objectif ultime sur lequel je me focalise, objectif accompli au prix de quelques efforts. L’ensemble du chemin, serpentant jusqu’aux montagnes, s’offre alors à notre vision. Mais à nouveau quelque chose ne tourne pas rond.
-Pourquoi les volnades ne sont-ils toujours pas visibles ?
Pas de réponse. Je me retourne, Frimleg est bouche bée. Derrière lui un homme au visage grêlé le menace d’un couteau entre les omoplates. C’est lui qui me répond d’une voix râpeuse :
-Parce qu’on s’est planqué pour vous attendre. Histoire de faire connaissance.
Une dizaine de personnes, le regard menaçant, surgissent aussitôt d’un bosquet, moins d’un decadestre en contrebas.
Une embuscade ! Je dois vite leur lancer un sort avant d’être à portée de leurs armes ! Il faut que...
-Et si tu n’esquisses ne serait-ce que le début d’un sortilège j’abats ton palefrenier.
Dommage... Nous sommes maudits, j’aurais vraiment tout raté dans cette mission.
Un des volnades, le plus imposant, s’approche de moi. Pour une raison que j’ignore il est couvert d’un grand casque noir cachant l’intégralité de son visage et le rendant encore plus effrayant. Ce n’est pas un équipement commun chez les volnades qui se battent généralement en tenue légère. D’ailleurs le reste du groupe est vêtu de simples tuniques brunes, sans la moindre protection. Je dois avoir affaire au chef. Celui-ci m’ interpelle d’une voix tonitruante :
-Alors gamin ? On joue à nous suivre, à nous traquer ?
Je suis pétrifié, incapable de la moindre répartie. Désolant. L’homme poursuit :
-Vois-tu gamin, nous sommes en ce moment en train d’accomplir une mission extrêmement importante, extrêmement périlleuse. J’ai donc mieux à faire que de m’occuper des rebuts qui s’acharnent à me coller aux fesses !
Il m’attrape par le col et me tire si près de son visage que je peux voir, au travers du casque, son regard menaçant. Ma fla-âme s’embrase intérieurement, je pourrais abattre cet abruti sur le champ mais ils tueraient Frimleg avant de m’achever à mon tour. Autant crever maintenant.
-Tu as de la chance, on m’a donné l’ordre de ne pas te tuer. Mais… on ne m’a pas interdit de t’abîmer un peu. Il éclate de rire et enfonce lentement la lame de son épée dans mon genou. C’est…terriblement.. froid, terriblement… dou..lou..reux. Non, je ne peux.. plus. La douleur, son rire, le froid, le bruit, sa main qui frappe violemment ma tempe,.. le silence. C’est trop.
 
Que ? ..Mes yeux clignent plusieurs fois avant de s’ouvrir définitivement. Ou suis-je ? Un chemin boueux, des prairies, les montagnes immenses. Je ne suis pas a Prévélis… Je voudrais tant y être : revoir la vieille Zvéla, mon maître Grimfeu lorsqu’il était encore plein d’entrain, mes compagnons, Frimleg… 
-Frimleg ! Tu es là ?
Son visage familier apparaît dans mon champ de vision. Lui ne m’abandonnera jamais. Il sourit, me tâte le pouls :
-Oh Maxwell, j’avais si peur que tu ne te réveilles jamais !
-Je..
Soudainement mon corps s’embrase: mon épaule, mon genou… Trop…
-Frimleg, je…
 
-Il va mieux ? Demande une voix lointaine.
-Il sera, j’espère, bientôt rétabli je vous remercie : répond une autre voix, plus familière.
Mes yeux s’ouvrent, la lumière m’assaille, couvre mon regard d’un voile étincelant. Mais celui-ci s’estompe peu à peu, retournant à la fenêtre d’où il irradiait. Les contours de mon environnement se distinguent alors plus nettement ; une vieille table basse, deux chaises et une armoire monumentale. Rien d’extraordinaire : l’équipement banal d’une chambre d’hôtel. Mais ce qui me surprend c’est l’absence total de douleur.
Je me lève. Aïe. J’ai peut être parlé un peu vite, mon genou me lance encore si bien que je dois m’appuyer sur la table basse pour tenir debout. Par l’embrasure de la porte j’aperçois Frimleg en pleine discussion avec un grand moustachu, l’aubergiste sûrement.
Mon palefrenier me remarque également. Il se précipite aussitôt pour m’assister :
-Tu es fou de te lever comme ça, tu es sûr que ça va ?
L’aubergiste m’adresse un sourire et disparaît dans le couloir.
-Mais oui ne t’inquiètes pas je crois que je peux marcher. Comment as tu fait pour nous guérir et nous ramener ici ? D’ailleurs où sommes nous ?
-Attends, attends..
Il me fait rasseoir sur le lit puis m’explique :
-Après que les volnades nous aient abandonnés, toi blessé, et moi, heureusement, juste assommé je t’ai porté comme j’ai pu jusqu’au village le plus proche. C’est à dire ici, à Arbeth. Cela m’a pris presque deux jours.
Je grimace, quel calvaire ça à du être. Et dire que pendant ce temps là j’étais profondément inconscient. D’autant que ce n’est pas fini, mon palefrenier continue :
-Une fois arrivé en ville j’ai profité des quelques pièces qu’il restait, heureusement, dans mes poches pour louer cette chambre d’auberge, acheter des habits neufs et requérir les services d’une guérisseuse. Elle n’était pas très sympathique mais elle s’est en tout cas bien occupé de toi, tu étais dans un état lamentable et maintenant tu peux à nouveau marcher.
-C’est toi qui t’es bien occupé de moi ! Il n’y a pas dire je serais perdu sans toi. Merci, par le Dragmonde merci ! Tu avais raison nous aurions du rentrer à Candelastre plutôt que d’affronter les volnades, je suis désolé de ne pas t’avoir écouté.
-Oh, ce n’est rien. Au moins ça t’aura servi de leçon, ça t’apprendra qu’il faut écouter son palefrenier.
-Promis. Un doute me saisit soudain: Depuis combien de temps suis-je ici ?
-Trois jours. D’ailleurs heureusement que tu te réveilles car je n’ai plus de quoi payer qu’une seule nuit.
-Trois jours! Il est temps qu’on agisse, il faut vite envoyer un message à Candelastre. Qui est le brûlarque ici ? Et ou est la salle d’Argent ? Il faudrait que je m’entraîne.
-Il y a un brûlarque mais il est très agé et un peu fou, il ne pourra pas beaucoup nous aider. Je ne sais même plus son nom. Quand à la Salle d’Argent je t’y emmène si tu veux.
Quittant l’auberge on émerge donc au coeur d’Arbeth. Le hameau, d’une centaine d’habitats de pierre, s’accroche a flanc de montagne, sur le cou du Dragmonde. Vertigineux. La Salle d’Argent se trouve au sommet du village. Je grimpe péniblemment, en boîtant, jusque là.
« On se retrouve à la taverne » dis-je à Frimleg en poussant la porte rouillée de la pièce. Je suis aussitôt accueilli par une muraille de toiles d’araignées. L’endroit n’as pas servi depuis longtemps...
«  Andre » : je projette une petite boule de feu qui consume toutes les toiles, formant un magnifique filet de feu qui finit par retomber en poussière. La voie est désormais libre, je peux me placer au centre de la salle où je commence doucement par m’étirer. Il va falloir faire encore beaucoup de progrès car pour l’instant ce n’est pas glorieux : que des défaites à part un combat où j’ai gagné. Mais en trichant...
Et cela risque d’être encore plus compliqué avec mes blessures bien que je sois en voie de convalescence. Heureusement pour moi que les brûlarques ont des capacités exceptionnelles de guérison. Si bien que cinq jours à peine après un coup d’épée dans le genou je peux marcher et lancer des sorts.
« Zelandre ! ». La douce sensation de chaleur m’envahit, paume et coeur réunis projettent une boule de feu explosive sur le mur d’argent. Simple, efficace, cependant rien d’extraordinaire. Rien qui me permette de surpasser un adversaire. Mais comment progresser ?
Exécuter des sorts de troisième cercles, qui allient trois foyers magiques, est hors de ma portée. Et ce n’est pas faute d’avoir tenté : chaque fois que j’essaye rien ne se passe, je ressens simplement une grande fatigue.
Alors comment ? Être plus rapide, mettre plus d’intensité, mieux viser ? Plus facile à dire qu’à faire....
« Zelandre ! ». Encore trop lent, trop faible, à deux centestres au moins du coin que je visais. Peut mieux faire.. Je décale très légérement ma main, inspire très fort et recommence : « Zelandre ! ». Pas plus rapide mais bien plus fort et précis. C’est déjà pas mal. Je répète l’opération encore et encore jusqu’à des résultats plus satisfaisants et surtout jusqu’à l’épuisement.
La dernière façon de progresser, la meilleure, serait d’optimiser ma stratégie, de choisir les bons sorts aux bons moments. Mais ça tous les entraînements du monde n’y changerait rien.. Il faut que je ne cède pas à la panique, que je réfléchisse à chaque instant. Vaste programme.
Pour le moment il ne me reste plus qu’à me rendre au Pharflamme pour envoyer un message. Celui ce trouve, fort logiquement et ce qui m’arrange bien, juste à coté de la Salle d’Argent. Comme elle, il est poussiéreux, délabré, recouvert de toile d’araignées. La porte d’ébène ploie et craque lorsque je frappe. Aucune réponse... Je frappe une nouvelle fois. Toujours rien. Peut être le brûlarque est-il trop agé pour m’entendre ?
Tant pis je rentre. La porte est fermé mais il suffit que j’y appose ma main en murmurant « Feïnfeïn » pour que le mécanisme détecte la présence d’un brûlarque et ouvre la porte. Le hall est pour le moins lugubre.
-Il y a quelqu’un ?
L’écho ricoche sur les lustres poussiéreux, glisse sur les escaliers de velours mais ne rencontre aucune réponse. Tant pis, je vais aller envoyer le message moi-même. Je grimpe les marches jusqu’au sommet du pharflamme. La galerie de verre laisse pénétrer l’obscurité qui se fait grandissante. Mais celle-ci est repoussée par l’éclat du feu qui trône au milieu de la pièce. Les flammes ardentes vivotent, tremblent, courbent l’échine sous le vent violent mais tiennent toujours. C’est donc qu’il y a quelqu’un pour les soutenir. 
-Vous êtes en retard : gémit une voix nasillarde. De l’autre côté de la galerie de verre, recroquevillé sur lui même, le vieux brûlarque fixe l’horizon de son regard blême.
-En retard ?
-Les volnades ont dépassé Arbeth depuis longtemps, quatre jours au moins. Regardez leur feu brille là haut dans la montagne : maugrée t-il en désignant un petit point lumineux, perdu dans l’ombre immense du Col.
-Comment êtes vous au courant ?
-C’est Kézria qui me l’a dit.
-Mais.. Il est mort.
-Oh tu sais les morts reviennent souvent nous hanter encore un peu : révèle t-il.
« Un peu fou » avait dit Frimleg. Complétement taré oui ! J’essaye d’en terminer avec cette discussion insensé.
-De toute façon je ne suis pas en retard. J’abandonne la mission, pour de nombreuses raisons c’est trop dangereux.
Il tourne son visage décharné vers moi :
-Folie... Si ton maître tenait tant à ce que tu es cette mission ce n’est pas parce qu’elle est dangereuse. D’ailleurs elle ne l’est pas, les volnades t’ont épargnés. Non, il t’as confié cette mission pour te sauver du danger, pour t’en éloigner.
-C’est ridicule, de quel menace parlez vous ?
-De la Nuit. La dernière des nuits. Elle arrive, elle fonce sur nous. Suivre les volnades est la seule façon d’y survivre.
Bon. Assez perdu de temps. Je me tourne vers le Pharflamme de Candelastre qui se dresse au loin, comme une torche plantée dans le sol. Impressionnant tout le chemin qu’on a déjà parcouru.
Je m’approche du feu pour être plus efficace et commence à marmonner la formule. « Andrefeïn ». L’énergie incandescente court de mon pieds Feïn à ma paume Andre puis est expulsée de mon corps sous la forme d’une vaste colonne de flamme que je sculpte de ma paume pour dessiner des runes antiques. Patiemment j’écris : «  Danger. Démédion a voulu me tuer ( celui-ci interceptera forcément mon message à Maudrail mais je n’ai pas vraiment le choix). Les volnades sont dangereux et très bien renseignés. Je rentre à Candelastre ». Puis je m’adosse à la galerie de verre en attendant la réponse. Celle-ci ne tarde pas. De Candelastre, une immense colonne de flamme s’élève soudain dans les cieux nocturnes. Elle est d’une taille titanesque, je suppose qu’on veut vraiment être s’assurer que je comprenne la réponse. Néanmoins la flamme est chaotique me rendant incapable de déchiffrer la moindre rune. Mais c’est normal, il n’y à rien à déchiffrer, la terrible évidence me saute soudain aux yeux. C’est le Pharflamme tout entier qui brûle. Et un tel batîment est protégé contre les incendies accidentelles. C’est donc une attaque magique.
Je tourne mon regard désespéré vers le vieux brûlarque. Il se contente d’hausser les épaules en déclarant :
-C’est déjà le Crépuscule. Avant la grande Nuit.
-Et vous ne faites rien ?
-Que voulez vous ? Si je suis venu à Arbeth, dans un coin aussi paumé, c’est bien pour que personne ne m’y emmerde.
Ce type est complétement fou. Le monde aussi d’ailleurs. Je dévale les escaliers, j’ai besoin du calme de Frimleg.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Sam 29 Juin - 23:43

Il est, comme prévu, attablé au fond de la taverne. Il sent tout de suite que quelque chose ne va pas.
-Qu’est-ce qui ne vas pas encore ?
Je m’asseois face à lui et lui raconte aussitôt toute l’histoire mais je n’ai même pas le temps de finir qu’une grande ombre noir atterrit devant notre table.
-Deux aventuriers ici, à Arbeth, si loin du front ?
Je lève les yeux et me retrouve face à deux gouffres noirs surplombés de longs sourcils ébènes.
-Qui êtes vous ?
La jeune femme s’offusque :
-Hé ! C’est moi qui ai posé la première question.
Tsss. Elle ne montre pas beaucoup de respect pour mon statut de brûlarque. Remarque je n’ai pas la toge spécifique. Mais alors comment a t-elle su qu’on était aventuriers ? Je lui repose exactement la même question mais elle me répond par « Mystère».
Je finis par céder sans insister sur les détails :
-Nous sommes en mission. Voilà, à vous de répondre maintenant !
-J’ai beaucoup de réponses à donner. Puis-je m’asseoir ?
Elle n’attend pas qu’on ait répondu pour prendre une place à notre table et poser son lourd sac au sol.
-Je suis Alyxias, ménestrelle de la Compagnie. C’est pour cela aussi que j’ai vu tout de suite que vous étiez aventuriers : c’est mon métier de repérer ceux qui mènent des vies héroïques à raconter et chanter ensuite.
Ramper dans un fossé boueux, tu parles d’une vie héroïque.
En apparté Frimleg me demande ce que je compte faire pour la suite. Je secoue la tête en signe de dénégation, je n’en ai aucune idée. Rentrer à Candelaste relève du suicide, aller jusqu’à Ispahan devant le Gouvernail serait trop long, les volnades auraient tout le temps de faire ce qu’ils veulent et quoi que ce soit ce sera forcément néfaste pour nous. Il semble que personne ne puisse nous aider : nous sommes seuls.
Alyxias qui a suivi notre petit manège, demande des explications :
-Alors, quelle est le programme ?
Elle commence à m’énerver :
-Nous ne savons pas encore et nous n’avons de toute façon pas besoin de votre aide. Vous n’allez pas vaincre nos ennemis en chantant des comptines tout en les attaquant à coups d’instrument de musique !
-Sauf si mon instrument est un peu particulier : riposte t-elle en posant l’objet sur la table.
Un arcodéon ! De la forme d’un arc classique et tout aussi efficace pour tirer des flèches l’arme sert en même temps d’instrument de musique grâce au manche de bois creusé où résonne les nombreuses cordes supplémentaires. Je n’en avais jamais vu. Celui-là est magnifique tout en ébène comme sa propriétaire.
Je commence à me raviser :
-Dans ce cas c’est légérement différent mais nous partons de toute façon trop tard pour rattraper ceux que nous poursuivons.
La jeune femme esquisse un sourire :
-Et si j’ai en plus des montures ?
Ignorant le regard atterré de mon palefrenier je réponds :
-Marché conclu !
Je finis mon verre cul sec et me lève. C’est reparti ! Aïe, j’avais oublié mon genou...

On se retrouve donc à gravir les montagnes sanglées au dos de dragons noirs de taille moyenne. Le mien se nomme Angdar m’appris Alyxia toute à l’heure. Désormais elle cavale seule en tête du cortège.
-Femme étrange hein ? Glisse-je à Frimleg.
-C’est le moins qu’on puisse dire. Je suis méfiant : une femme qui nous aide simplement pour pouvoir suivre nos « exploits » c’est très suspect. Je crois que j’aurais préféré qu’on se passe d’elle.
-Tu sais bien qu’on a pas le choix : sans ces montures et son arme jamais nous ne pourrons vaincre les volnades.
-On aurait toujours pu tenter de demander l’aide de brûlarque.
-Lui ! Il est fou et il n’était déjà pas capable de nous héberger : il n’avait même pas de valet.
-Dans ce cas nous aurions du abandonner la mission. Tu avais dit que tu m’écouterais.
-Nous n’avons pas le choix. La guerre, le Pharflamme de Candelastre qui brûle, je ne sais pas exactement ce qu’il se passe mais c’est le chaos. Nous devons nous débrouiller seuls.
Frimleg esquisse un geste d’exaspération mais son dragon rue au même moment. Résultat mon palefrenier se retrouve sur le sol, hébété, dans une position ridicule. Je ne peux retenir le fou rire qui m’envahit alors. Ses efforts pour se relever sont encore plus hilarants. Il y a longtemps que je n’avais ri autant. Je finis cependant par l’aider à remonter sur son dragon avant qu’Alyxias ne s’aperçoive de la situation, cela n’irait pas très bien pour ses chansons épiques. Juste à temps car quelques tempsa plus tard la ménestrelle ralentit sa monture afin de revenir à notre niveau pour nous instruire que nous arrivons à la vallée des dragons sauvages.
J’en profite pour en apprendre davantage :
-Puisque vous êtes ménestrelle n’avez vous pas quelques histoires à nosu raconter pour égayer la route ?
-Et bien je peux vous raconter les guerres éternelles entre le Nord et le Sud, les Altrides des plaines brûlantes de Crâng et les Kernaks des steppes glaciales de Longue-Queue. Je peux vous narrer l’irrésistible d’Helphégar avant qu’il soit Empereur, la fin tragique de la dynastie des Vengeurs, les arcanes secrètes d’Ispahan ou plus récemment, puisque j’y étais, l’horreur de la Grande Nuit, des Emeutes de Sang.
-Racontez nous la dernière histoire, je connais beaucoup mieux les autres. Et l’époque de la Grande Nuit m’a toujours fasciné : c’est celle de ma naissance.
-Et bien, vous êtes nés à une heure bien sombre.
Sa voix change soudainement, devient plus douce, sans accroc, comme l’eau placide d’une rivière :
-J’avais une quinzaine d’années à l’époque. Je n’étais qu’une mendiante parmi des milliers d’autres, silhouette errante dans les ruelles malfamées de Bestige la vieille. C’est justement en observant la hausse soudaine et monumentale du nombre de sans-abris autour de moi que j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Des rumeurs couraient déjà qu’au Sud-Est l’obscurité régnait en maître, semant le chaos. Les mêmes ragots disaient que l’ombre avançait sur nous. Nous n’y croyons pas trop : Bestige était du côté ouest de la Crête ce qui nous avait protégé un certain temps mais effectivement quelques jours plus tard la Nuit est tombée sur nous. Les brûlarques, qui tirent leur énergie du feu, étaient affaiblis. La garde de la ville ne distinguait plus rien. Alors tout devint permis. Mes compagnons d’infortune pillèrent, volèrent, saccagèrent. Moi-même j’admets avoir dérobé quelques fruits pour subsister. Mais ce n’était pas que ça. C’était les Emeutes de Sang. On commença à parler d’hommes en armures noirs dont le métal à la pureté sans égale nous était totalement inconnu qui tuaient et massacraient sans rien prendre, comme si ce n’était que pour le plaisir. Là encore nous étions sceptiques mais j’ai moi même vu un de ces hommes lorsque j’étais tapie dans l’une des nombreuses ruelles de Bestige. Je ne sais plus ce que je faisais là toujours est-il qu’un chevalier noir surgit soudainement des tréfonds de la cité. Terrifiée, je m’étais recroquevillée sur moi-même, derrière une caisse, c’était ma seule chance de survivre. Il ne pouvait pas me voir mais il s’approchait de moi, comme s’il pouvait me sentir. Je serais sûrement morte à l’heure qu’il est si un brigand n’avait pas attaqué l’homme noir par derrière dans l’espoir, fou, de lui dérober son armure. La scène fut affreuse. Le chevalier sombre se retourna en une fraction de tempsa, à une vitesse prodigieuse, et planta sa lame droit dans le cou du malheureux. Puis d’un simple geste du bras il arracha la tête de la victime au reste du corps avant de la balancer dans la boue avec mépris. Puis l’ombre disparût. Je....
La jeune femme stoppe soudainement son récit, son regard fixe, droit devant elle, face à la vallée des dragons sauvages. Comment exprimer une telle sensation ? Il y a de la grandeur certes avec les plus hautes des montagnes qui surplombent la vallée, le Pic de Thrif Angna, l’arrête d’Asnérion où les dragons de la vallée vont pondre leurs oeuf, mais il y a de la vitesse aussi avec les courses effrénés de phénix dans le ciel, de la grâce avec les folles parades nuptiales qui unissent deux dragons dans un vol endiablé. Cependant, plus que tout cela, ce qu’on ressent en premier en contemplant la vallée c’est l’irrésistible puissance qui se dégage de tant de dragons unis en un même lieu, une force brute, sauvage faite de flammes, de griffes, de crocs. Une puissance qui se lit jusque dans le regard reptilien de ces créatures étenernellement indomptés. Combien de milliers sont-ils ? Combien d’ailes pourpres, de regards brûlants, d’écailles irisées ? Combien de griffes, de sourires carnassiers, de pattes épaisses ? Nul doute que si l’envie leur en prenait les dragons de la vallée pourraient réduire notre civilisation à néant.
Normal dès lors qu’on reste figé au seuil de la vallée, saisi d’un mélange de peur et d’admiration.
-Vous conaissez les deux règles à suivre ? Demande Alyxias.
-Bien sûr. On ne fait pas de feu et on ne s’approche surtout pas des oeufs.
-Je crois qu’on peut y aller alors.
Nos dragons, domestiques, renâclent quelque peu au moment d’entrer sur la terres de leurs lointains et cruels cousins. Il n’y a plus aucune ressemblance entre nos frêles montures et les géants sauvages qui nous font face. On fait donc profil bas, appliquons à la lettre les deux règles. Tant que nous ne faisons rien les dragons nous acceptent, après tout le Dragmonde a donné son corps à nos deux espèces. Mais s’approcher d’oeufs de dragon ou faire du feu serait interpréter comme une menace. C’est donc dans l’obscurité qu’on installe le bivouac en fin de journée. Nous ne sommes encore qu’au tout début de la vallée, les dragons sont loins mais on ne prend jamais trop de précautions.
-Maintenant que je suis à vos côtés puis-je en savoir plus sur la mission, sur notre destination ?
Ca y est Axylias recommence. Je me tourne vers elle, assise sur le sol, le visage mangé par l’ombre. Peut-on lui faire confiance ? Il y a une semaine à peine j’aurais dit oui sans hésiter mais maintenant... Elle peut être au service de Démédion, des volnades, de n’importe qui... Elle peut mais maintenant qu’on est là on est bien obligé de la croire.
-Notre mission est de retrouver et d’annéantir un groupe de volnades qui sème le chaos sur nos terres. Nous n’avons donc pas de destination fixe même si au plus les choses avancent au plus j’ai la sensation que les volnades ont un but précis. Ils avancent vite, sans détours, ils se fatiguent à passer par le Col du Dragmonde alors qu’ils auraient pu se cacher ou faire des ravages bien plus facilement ailleurs.
-Et où sont-ils maintenant ?
-Ils n’ont pu prendre que cette route mais ils doivent avoir encore de nombreux destres d’avance sur nous. Heureusement que nous avons les dragons.
Elle hoche la tête. Chacun retourne à son mutisme, pris dans ses réflexions. Moi je songe à Prévélis, à Grimfeu puis à la Grande Nuit. C’est là que mes parents m’ont conçus. Comme tout brûlarque je ne les connais pas pour éviter que la famille passe avant le devoir ou qu’apparaisse de nouvelles dynasties comme aux temps anciens mais j’ai toujours aimé les imaginer. Je me les représente gardes lors de la Grande Nuit. Ils auraient combattu dans la sombre forteresse d’Agdefir, aux côtés de Grimfeu, pour vaincre à jamais les chevaliers noirs, les renvoyer au néant d’où ils sont venus. Puis ils m’auraient conçus, dans l’euphorie de la victoire, juste au moment du Souffle Ardent qui chassa définitivement la Grande Nuit. Presque tout cela doit être faux mais cela suffit pour me rassurer, me conforter. Je m’endors serein dans cette « petite » nuit à l’entrée de la vallée des dragons.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Sam 6 Juil - 19:00

Le jour s’est levé depuis très longtemps déjà, à midi nous avons mangé les vivres mis à disposition par Alyxias. Le repas fut maigre puisqu’il faut économiser les ressources pour ne pas être affamé dans les Montagnes. Le parchavélin n’a pas enregistré les informations de la matinée et du début d’après-midi car j’étais en train de le lire sur la route mais il n’a manqué qu’une nouvelle importante : les volnades sont apparus à la lisière de notre champ de vision toute à l’heure. Ils sont maintenant de plus en plus proche. Galvanisés par cette perspective nous avançons de plus en plus vite, nos montures soufflent, fatiguent, mais tiennent bon. Nous sommes à deux doigts de les rattraper quand un dragon se pose soudain au beau milieu du chemin. Long d’une dizaine d’Ephimestres, haut d’au moins quatre, il bloque complètement le passage. Et les yeux jaunes qu’il darde sur nous ne laisse planer aucun doute sur ses intentions. Pour l’instant il est calme mais il peut aisément nous massacrer.
-On contourne : conseille Frimleg.
Nous nous aventurons donc, dans les hautes herbes, hors du sentier, à bonne distance du dragon.
-Attention aux oeufs : dis-je alors qu’on contourne l’obstacle, il ne s’agirait pas de s’attirer les foudres des autres dragons. Heureusement nous dépassons le dragon et revenons au chemin sans encombre. Mais les volnades ont déjà repris de l’avance sur nous. On accélère alors la cadence mais Frimleg ralentit soudainement. Devançant ma surprise, il explique :
-Ne reproduisons pas l’erreur de la dernière fois. Pour l’instant ils n’ont pas pu nous voir, restons à couvert. Nous tomberons sur eux à la nuit tombée, lorsqu’ils auront établi leur camp.
J’acquiesce en silence et ronge mon frein jusqu’au soir.
Je n’ai pas longtemps à attendre car l’obscurité s’impose rapidement sur la vallée. Seul brille non loin de nous les torches du campement volnades.
-Ils sont imprudents d’allumer des feux, les dragons vont leur tomber dessus : remarque Alyxias.
-Ca nous arrangerait bien : répond Frimleg.
Mes deux compagnons sont à coté de moi, tapis dans l’obscurité. Nous avons laissé nos montures un peu plus loin car elles ne seront d’aucune utilité dans l’assaut. Il ne nous manque plus qu’un plan de bataille :
-Que fait t-on ?
-Si je compte bien il y a quatre vigiles donc tu en élimines trois par des sorts discrets, Alyxias s’occupe du dernier. Et ensuite on ne réfléchit pas et on leur tombe dessus : un sort puissant devrait suffire à les mettre hors d’état de nuire. Ca vous va ? Demande Frimleg.
-Simple mais efficace…
-Je suis d’accord : ajoute Alyxias.
-Qu’est-ce qu’on attend alors ?
Nous nous élançons en direction du campement, le corps en feu, les membres tremblants. La fièvre, l’ardeur du combat me gagne. Juste avant l’instant fatidique je réalise avec cynisme que c’est la première bataille que j’ai prévu de livrer, où je peux me préparer psychologiquement et surtout où j’ai le temps de douter.
Je m’arrête juste à la lisière du champ de vision du premier vigile. Tant que je suis dans l’ombre il ne peut pas m’atteindre. Lui au contraire est particulièrement vulnérable. Je peux percevoir jusqu’à sa tempe qui bat frénétiquement au rythme de son cœur, ses yeux bruns typiquement volnades perdus dans le vide.
Respirer, prendre son temps. J’articule très lentement : sung, la tête. Son crâne devient brûlant, insupportable. Il est incapable d’émettre le moindre son, je ne lui en laisse pas le temps. Son esprit est carbonisé, réduit en poussière, balayé. Il s’effondre sur le sol. Au mieux il se relèvera dans une semaine ayant tout oublié. Au pire.. Je ne préfère pas y songer, je me sentirais trop coupable. Pas le temps pour la pitié : je répète l’opération sur les deux autres veilleurs avant que quelqu’un se rende compte de ce qu’il se passe. Le quatrième homme a à peine le temps d’apercevoir le corps de ses comparses sur le sol qu’une flèche lui transperce le cœur. Travail propre et efficace.
A l’assaut !
On surgit aussitôt dans leur campement en glissant sur une fine couche de cendre et de poudres d’os. Ils se sont installés dans le Cimetière des Dragons ! Les os, les colonnes nacrés vestiges d’anciennes cages thoraciques, dressés ça et là le confirment. Difficile dans ce décor lugubre de distinguer précisément mes adversaires, d’autant que la nuit se fait pressante. Mais j’en compte six : quatre assis près du feu en train de préparer le repas, un autre debout occupé à dresser une tente et le dernier qui aiguise son épée. Tous les regards se tournent vers nous mais il leur faut encore un précieux tempsa pour commencer à réagir. Assez pour les éliminer.
Alyxias exhibe une flèche hors de sa manche, la fait danser le long de l’arc-odéon qui émet alors une note mélodieuse qui se clôt lorsque la flèche se loge dans l’aine du volnade à l’épée. A mon tour : Vrethfeïn ! Les quatre hommes autour du feu ont à peine le temps de bouger qu’un épais roc de lave refroidie les enserre dans son implacable étau. Le dernier volnade cherche à courir mais Frimleg stoppe net sa course d’un coup de marteau.
-Et bien voilà ce n’était pas compliqué : se félicite mon palefrenier.
-C’est un peu plus compliqué que ça en vérité : rétorque une voix. Un septième volnade, l’homme au masque, surgit de l’ombre.
-Je vois que j’ai eu la malchance de m’absenter au meilleur moment : ajoute celui-ci.
Il fait encore le malin, il n’a pas l’air de comprendre qu’on le domine largement. Je vais devoir m’en charger à coups de boule de feu : Andre !
Vreth : assène sa voix assurée. Un bouclier de flamme vient balayer mon projectile. Impossible ! Il maîtrise la magie brûlarque.
-Je t’avais dit de ne pas me suivre. Dommage d’en arriver là, je t’aime plutôt bien mais tu n’aurais pas du tuer mes hommes !
-Je ne les ai pas tué !
L’homme jette un sort qui les transforme les quatre volnades enfermés dans la roche en poussière.
-Maintenant si !
-Mais vous êtes fou ! Je vais vous envoyer dans le ventre du Dragmonde !
Ma menace ne semble pas l’atteindre :
-Crois moi on s’y retrouvera. Zelandresung !Hurle t-il. Un sort de troisième cercle, je suis battu. Flash lumineux, une multitude de boules de feu explosent partout dans le cimetière. L’une d’elle éclate juste à mes pieds, je suis projeté sur le sol. Le magicien volnade en profite pour disparaître. J’ai à peine le temps de lancer un dernier sortilège pour l’arrêter :
-Ivris !
Un rayon lumineux jaillit de mes yeux jusqu’à sa taille mais je ne parviens même pas à le blesser : il est protégé par son bouclier. Le sort à pour seul effet de faire tomber sa besace au sol. Je me relève pour le rattraper mais un autre danger surgit soudain. Un dragon, ameuté par le feu du combat, se précipite sur nous. J’essaye d’abord de l’amadouer avec un sortilège : Zelsung mais ma tentative se perd dans l’esprit chaotique et sauvage de la créature. J’y perçois cependant plus de peur que de haine. Ainsi le monstre, après avoir balayé quelques ossements, compris que le feu était d’origine humaine et donc sans danger, disparaît dans la vallée. C’est terminé.. Je m’assois sur le sol, reprends mes esprits et analyse la situation… qui n’est pas glorieuse.
-Bien. Nouvel échec.
Frimleg vient à mes côtés pour me rassurer.
-Pas du tout, pas du tout. Nous avons quand même vaincu la plupart des volnades. Le début du combat s’est très bien passé. Tu ne pouvais simplement pas prévoir que l’un d’eux maîtriserait la magie. C’était surprenant, inexplicable.
-Oui et nous ne comprendrons jamais car il a réussi à s’échapper.
-Mais il ne pourra pas fuir très loin, nous le rattraperons avec nos montures ! Positive t-il.
-Justement non… ils sont partis avec, il ne reste plus qu’Angdar.
Décidément, rien ne va plus. Je désespère :
-Et voilà, tout est perdu. Ils sont ? Plusieurs volnades nous ont échappé ?
-Oui l’homme que Frimleg avait assommé est parti avec le magicien je crois. Tous les autres, que nous n’avions que blessés, ont été achevés. Ils devaient savoir quelque chose de trop, un secret qui ne devait pas parvenir à nos oreilles.
-Nous n’allons pas tarder à le savoir. Ils ne sont pas tous morts : remarque Frimleg. Regardez le volnade blessé d’une flèche à l’aine n’a pas été abattu.
Nos regards convergent vers lui. Vers elle plutôt.
Ses cheveux courts, sa taille ont suffit à nous leurrer un instant mais certains détails ne trompent pas : les traits délicats de son visage, les formes de son corps. Elle est magnifique. Frimleg, voyant que je n’arrive pas à détourner mon regard de la jeune femme, relance la conversation :
-On en fait quoi ?
-Euuh.. Je ne sais pas on lui soutire ce fameux secret ?
-Bien sûr mais comment ? Répond mon palefrenier.
Aucune idée….Désemparé, je me tourne vers la volnade :
-Tu veux pas nous dire hein ?
Elle fait la moue. Forcément.
-Bien on va pas la torturer de toute façon. Ligotons là, emmenons là et on avisera plus tard….
Frimleg s’apprête à l’attacher quand Alyxias fait justement remarquer que la jeune femme à encore une flèche planté dans l’aine. Non sans mal, on la retire puis je cautérise la plaie avec un petit sortilège. Ca doit faire encore atrocement mal mais on aura fait de notre mieux. De toute façon son regard, perdu dans le vide, ne réagit même pas à la douleur.
-Bien… Je crois qu’il ne nous reste qu’à dormir, on ira pas bien loin dans cette obscurité : conseille Frimleg.
Il a raison, bien sûr. Les choses seront plus clairs demain. Enfin espérons.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Ven 16 Aoû - 21:18

L’Aubefrappe tambourine soudainement à la porte de mon songe. Je m’éveille peu à peu mais en voyant les corps sans vie autour de moi, le tapis d’ossements sur le sol, je crois rêver encore.
Alyxias est déjà debout, à l’écart. Elle n’as pas profité de la nuit pour s’enfuir ou tenter de nous piller. C’est au moins la preuve qu’elle est honnête. J’essaye d’engager le dialogue :
-Bien dormie ?
-Par rapport à la situation, plutôt bien je te remercie.
-Toi qui voulait de l’aventure…tu as été servie.
Je m’écoute même pas sa réponse car j’aperçois soudainement la bourse que le mage volnade a laissé tomber sur le sol. Je me précipite pour la ramasser, j’y trouverais peut être quelque chose de précieux !
Cruelle désillusion, il n’y a que des cendres. Tout est perdu...

-Un dragon, il nous reste un Morne Inquiétude !
Je m’enthousiasme si fort que je fais sursauter Frimleg. Je lui désigne la bête qui se tient, toute penaude, à l’entrée du campement. L’attache qui la reliait au buisson voisin a été rompu lorsque les deux volnades ont fui mais l’animal est resté planté à sa place. Brave bête. Nous ne l’avions même pas remarqué hier dans l’obscurité. Et pourtant ça change tout, c’est le dragon qui portait le plus de vivres, le mien, Angdar. On est peut être mal barré mais au moins en se rationnant un peu on ne vas pas mourir de faim dans ces foutues montagnes. Je pousse un cri de soulagement :
-Nous sommes sauvés !
La prisonnière me fusille du regard.
-Pas encore, il faut atteindre Odreï pour nous ravitailler et la route est encore longue. Alors en route : annonce Frimleg, presque autoritaire.
On se plie tous à son ordre sauf la volnade qui refuse de bouger.
C’est mon tour de la fusiller du regard.
Elle hausse les épaules et explique :
-J’ai les pieds attachés et je suis bléssée.
Ce qu’elle peut m’énerver ! Je l’attrappe par le bras et la jette sur le dos d’Angdar. Problème résolu. On peut enfin quitter le cimetière des dragons et des volnades depuis la bataille récente. Ils n’ont pas été enterré pour laisser leurs âmes flotter éternellement dans l’Onéant comme le veut leurs croyances. Ils ne profiteront donc pas comme nous de la chaleur immortel du Ventre du Dragmonde.
Remarque, en ce moment, je peux les comprendre car le climat brûlant m’étouffe. Plus nous approchons de la gueule du Dragmonde et son souffle incandescent plus la température augmente. Au niveau du Col, où nous arrivons bientôt, ce serait encore supportable si l’effort de l’ascension n’embrasait pas déjà ma fla-âme.
Autre conséquence du climat, les buissons se font rares, les arbres squelettiques. Je vais d’ailleurs finir comme eux si on ne s’arrête pas bientôt pour manger. Frimleg s’arrête, comme s’il avait entendu ma sourde supplique. Je sors un paquet de poissons séchés du sac porté par Angdar. Il y en a 15. Nous pourrions en manger cinq chacun s’il ne fallait pas en plus nourrir la prisonnière.
-Comment partage t-on ?
-Quatre chacun et trois pour la prisonnière ? Propose mon palefrenier.
-Allez d’accord.
Même si c’est sûr qu’on ne peut pas laisser la prisonnière mourir de faim je pense qu’on est trop gentil avec elle. Tant pis, j’ai encore un peu d’appétit à la fin du repas mais je ne m’en plains pas à voix haute. Tout le monde est silencieux. Chacun récupère comme il peut de la marche de la matinée.
-On se remet en route ? Lance déjà Frimleg. Je n’ai pas vraiment le courage de repartir maintenant aussi je préfère ne rien répondre. C’est la volnade qui prend la parole :
-Pourriez vous me détacher ? Je voudrais aller faire mes...besoins. Quand je disais qu’elle était énervante... C’est au moins la troisième fois de la journée qu’elle demande là même chose.
-Je l’accompagne : nous informe Alyxias. Les deux femmes disparaissent derrière un maigre bosquet.
-Je comprends pourquoi les brûlarques ne prennent jamais de femmes : se moque Frimleg.
-Je crois qu’au début il y avait autant de femmes que d’hommes mais les intrigues amoureuses polluaient la vie politique ce qui mettait le système entier en danger. Une guerre fût déclenché par la seule discorde de deux anciens amants : Valérance l’orageuse et Ménilgrand l’insoumis. Celui-ci a triomphé et les femmes ont été progressivement exclu du camp des brûlarques : explique-je en essayant de me remémorer mes lointains et somnifères cours d’histoires.
-L’inconvénient c’est que maintenant on n’est pas habitué, on ne peut plus rien comprendre à leurs préoccupations.
-Certes, elles...
Je m’interromps lorsque les deux femmes reviennent. Leur présence même est déstabilisante.
-Alors ? On y va ? Interroge Alyxias en voyant mon palefrenier et moi plantés debout. C’est reparti.
Nous laissons définitivement derrière nous la Vallée des Dragons pour franchir le Col et un nouveau pas vers l’inconnu. Dire que cette mission ne devait durer que quelques jours, qu’elle devait s’achever dans les environs de Maudrail. Que dirait Grimfeu de tout cela ? Il ne serait pas fier, certainement. Mais il m’aurait pardonné en apprenant tous les obstacles imprévus que j’ai du surmonter : Démédion, le volnade qui manie la magie du feu. Ou peut être que mon maître ne saura jamais tout ça, peut être qu’il est mort dans l’incendie du pharflamme de Candelastre. Je secoue la tête et me reconcentre sur la route. Les angoisses sourdes qui me tourmentent ne peuvent me remonter à la surface maintenant, ce n’est pas le moment. Achever la mission, coute que coute, est le seul ordre auquel me rattacher dans ce chaos. Et cela implique d’abord de passer le col, vivant. Les volnades sont forcément de l’autre côté. Je me transforme alors en bête de somme : marcher, ne plus penser, oublier la chaleur, la douleur et la peur. Marcher toujours marcher. Il n’y a plus que ça à faire. Pour seuls variations : les repas le midi et le soir, le sommeil la nuit. Ca grimpe de plus en plus, on mange de moins en moins. Mais on continue sans faiblir. Seuls quelques signes discrets m’informe de la fatigue de mes camarades : Alyxias qui change incessament son sac et son Arc-Odéon d’épaule, Frimleg qui grimace. Et même si la volnade est trop fière pour nous montrer sa souffrance, ses pleurs bien que discret, la nuit, révèlent l’état de désespoir dans lequel elle baigne. Je ne sais pas si les choses auraient pu continuer comme ça longtemps et je ne le saurais jamais car la délivrance surgit soudainement, quand on ne l’attendait plus, sans rien de spectaculaire pour l’annoncer. La route s’applatit simplement sur une lande monotone : la plaine de Crâng. Nous avions passé le Col.
Il ne nous reste maintenant plus qu’une dizaine de destre pour arriver à Odreï : on distingue déjà nettement l’immense bloc de roche dressé vers le ciel sur lequel s’est batî la ville. Mais le dernier effort est le plus terrible : mes jambes sont faibles et le vent, désormais stoppé par nul obstacle dans cette plaine moribonde, lâché contre nous tel une bête sauvage aux griffes faites entièrement de brume, se jette sur nous sans pitié. Ployant sous la force de ses éléments, on dépasse une charette surmonté d’un vieil homme, le premier être humain qu’on voit depuis bien longtemps. Mais il nous contourne soigneusement, comme inquiet de nos intentions. Il a peut être raison, affamé comme je suis, j’aurais très bien pu le détrousser si la ville n’était pas aussi proche. Le temps de contourner la muraille massive de pierre noire pour atteindre le portail et ça y est nous pénétrons dans Odreï ; la ville immortelle, aux milles colonnes nommés ainsi pour ces temples soutenus par une multitude de piliers depuis des temps ancestraux. Ici on adore une figure païenne, l’Oracle. Il n’y a donc pas de Pharflamme. Il va falloir se débrouiller nous même.
-Allons au marché non ? C’est là qu’on trouvera à manger : dis-je pour faire avancer les choses.
-Je veux bien, mais ou ? demande légitimement ùen désignant les ruelles désertes. Du sable au sol, de la pierre noire excavé des mines d’Azilheim sur les murs, rien d’autre. Alyxias, heureusement, prend l’initiative :
-Je suis venu ici il y a longtemps. Je crois que je connais un marchand qui pourra nous satisfaire.
D’un pas assuré elle nous entraîne dans les ruelles de la ville, de l’autre côté de l’immense rocher qui surplombe toute la ville. Nous pénétrons à l’intérieur d’une petite mansarde sombre pompeusement surnommé boutique. Un homme y est occupé à se nettoyer les ongles avec un couteau, les jambes posés sur son bureau. Il esquisse une once de sourire en voyant entrer Alyxias.
-Que puis-je faire pour vous ? nous interroge t-il purement pour la forme.
-Nous allons acheter des vivres : réponds mon palefrenier en allégeant les étagères de quelques paquets et bocaux.
-Ne vous inquiétez pas c’est moi qui paye : nous assure Alyxias. On en profite alors sans aucune gêne. J’ai si faim. Poissons de l’Ouest, baies de Malbourg, côtes de Frissons crieurs, viandes du Kernak : tout y passe. C’est une véritable euphorie de pouvoir piller une boutique comme cela, c’est finalement la voix d’Alyxias qui nous tire de cette consommation frénétique :
-On peut toujours dormir à l’étage ?
-Bien sûr : lui répond le vendeur.
La ménestrelle se tourne vers nous, satisfaite d’elle-même : voilà une affaire bien menée, vous pouvez prendre deux chambres à l’étage, je m’occupe de payer le tout. Nous n’aurons plus qu’à nous occuper ce soir de mener l’enquête pour retrouver les volnades.
Ebahi par tant d’organisation et surtout qu’Alyxias nous ait complétement devancé dans ce domaine, mon palefrenier et moi ne pouvons que nous retirer vers nos chambres. Quand à la prisonnière, elle est bien obligé de nous suivre.
Une fois les escaliers grimpés nous arrivons face à deux portes ouvertes donnant sur deux chambres. Nous en prenons une et nous enfermons la volnade dans l’autre. A peine assis sur mon lit, je m’empiffre de baies sucrés. La sensation de faim s’apaise peu à peu, enfin.
-Content d’être arrivé à bout de ce col ! dis-je avec soulagement.
-Je n’y croyais plus. Par contre je ne sais pas si on arrivera un jour à retrouver la trace des volnades : ajoute Frimleg allongé dans le lit parallèle au mien.
-Alyxias dépense beaucoup d’argent pour nous aider, pour vivre son aventure mais je crois qu’elle va être déçue.
-Oui, c’est étrange qu’elle possède autant d’ailleurs moi qui pensait que le métier de ménestrel était une galère perpétuelle à manger du pain rassis, durement acquis la veille, allongé sur la paille.
-Il faut croire qu’elle est particulièrement douée.
-Ou qu’elle triche : complète mon palefrenier. Nous lui demanderons : ajoute-il en se levant.
-Que fais tu ?
-Et bien si on veut retrouver les volnades il faut bien les chercher.
Oh, déjà... On venait à peine de se poser. Je n’ai plus vraiment la foi des premiers jours, j’hésite à me lever puis je songe à ce que Grimfeu dirait s’il me voyait. Alors je me dresse et quitte le lit. Volnades, nous voilà ! On redescend l’escalier, abandonnant notre prisonnière dans sa chambre. C’est fermé à clef, elle ne devrait pas s’échapper. Enfin, j’espère.
On redescend au niveau de la boutique où Alyxias est encore en grande discussion avec le marchand. Ils se taisent à notre arrivée. Mais la ménestrelle reprend vite la parole pour s’adresser à nous :
-Bien j’ai commencé les recherches par ce marchand mais il dit qu’il n’a pas vu les volnades.
-De toute façon : poursuit le commerçant, vous allez avoir du mal à trouver des informations à Odreï en ce moment. Les présages de l’Oracle sont très sombres alors personne n’ose sortir de chez lui.
Cela expliquant qu’il n’y ai personne dans les rues.
-Très bien, je vous remercie, nous allons essaye quand même : dis-je par politesse alors que nous quittons le bâtiment. Puis j’ajoute à l’intention d’Alyxias :
-Au fait merci de nous avoir payé les vivres et la chambre !
-Pas de problème : répond t-elle souriante.
-Vous dépensez beaucoup et jouez peu de musique pour une ménestrelle :s’étonne Frimleg en écho à ce que nous disions toute à l’heure.
-C’est vrai que je m’en sors bien : se félicite Alyxias, esquivant le sous entendu.
Nous ne saurons pas pour l’instant comment elle fait. Tant pis, on a d’autres problèmes plus importants.
-Ou les chercher ? Cela fait déjà plusieurs jours qu’ils ont du quitter Odreï.
-Ils ont peut être embauché des mercenaires. Allons voir la garnison ? Propose Frimleg.
Il n’a pas tort, la plaine de Crâng est réputé pour ses combattants qui se vendent à n’importe qui. Les volnades auraient bien pu en profiter. Si l’idée est bonne la réalisation est un peu plus compliqué car il faut trouver le batîment en question. Nous tergiversons, hésitons plusieurs fois avant de trouver la bonne direction. On contourne à nouveau l’immense rocher pour trouver enfin la garnison, aisément reconnaissable aux deux épées entrecroisées qui surmontent l’entrée. Nous pénètrons à l’intérieur. L’accueil n’est pas très chaleureux : un vieil homme pointe son arc sur nous avec détermination. Rien de très effrayant cela dit, je pourrais le brûler à la moindre menace.
-Reste calme. Nous venons en paix.
L’ancien soldat baisse son arc :
-Pardonnez moi, j’oublie les lois de l’hospitalité je suis un peu à cran à cause des prédictions de l’Oracle.
-Comment cela ?
-Depuis une semaine l’Oracle annonce a tout ceux qui viennent l’écouter qu’un mal sombre va détuire Odréï et tuer la quasi-totalité des hommes.
-Charmant. Rassurez-vous nous n’avons rien à voir avec ce mal sombre.
-Je sais bien, asseyez vous je vous en prie : nous invite t-il en se dirigeant vers la table qui trône au centre de la pièce. C’est d’ailleurs le seul mobilier dans ce lieu d’une grande simplicité : aucun ornement superflu, aucune parure pour recouvrir le sable au sol. Et toujours des pierres noirs.
-Alors que voulez vous ?
Je réponds le premier, pas envie qu’Alyxias ne prenne encore les commandes, ce serait déshonorant :
-Nous aimerions savoir, si ce n’est pas indiscret, si on est venu vous acheter des mercenaires récemment.
-Oh l’indiscrétion se paye ça ce n’est pas un problème mais en l’occurence je vais vous décevoir : personne n’est venu nous acheter des mercenaires depuis plusieurs jours et d’ailleurs nous n’en vendons plus. Tous les hommes sont en mission ou partis ailleurs et moi même ai l’âge d’une retraite bien mérité.
Dommage. Pas d’aide de ce côté là. Quoique, le vieil homme poursuit :
-Mais si vous cherchez des mercenaires ou des gens voulant acheter des mercenaires c’est à Alicustre que vous les trouverez. Là bas tout s’achète et tout se vend, il n’y a guère que les principes moraux qu’on ne puisse trouver là bas.
-Merci de vos conseils. Nous n’allons pas vous déranger alors. Bonne fin de journée.
Il se lève en même temps que nous pour nous raccompagner à la sortie et nous salue poliment :
-Que le Dragmonde vous protège.
L’homme fut très gentil mais on échoue dans la rue sans véritable piste à suivre. Aller à Alicustre ? Pourquoi pas mais je doute qu’on trouves les volnades là bas. De dépit, je soupire un : « que faire ? »
-Et si nous allions voir l’Oracle ? propose soudainement Alyxias, je ne la pensais pas si naïve :
-Ne me dis pas que toi aussi tu croies a ces conneries !
-Et pourquoi pas ? Vous les brûlarques croyaient être les seuls à avoir des pouvoirs mais pourquoi l’Oracle n’en aurait pas. Elle ne se trompe jamais : s’agace la ménestrelle.
-Mais enfin c’est ridicule, des pouvoirs je veux bien, mais personne ne peut deviner l’avenir. C’est une femme comme les autres qui vous éblouit grâce à quelques artifices et réponses évasives qui font qu’elle n’est jamais dans l’erreur, c’est tout.
-Mais enfin, comment peux tu dire ça ? Tu ne l’as même pas vu !
Là elle marquait un point. Je n’avais jamais perdu mon temps avec cette imposture.
-C’est vrai, tu as raison. Allons y alors puisque ça te fait tant plaisir.
-Ce n’est pas que ça me fait plaisir, croyez moi on ne va jamais chez l’Oracle par plaisir : rétorque Alyxias prête à s’énerver. C’est simplement qu’elle pourra nous donner des informations cruciales pour votre mission.
-On peut toujours essayer : tranche Frimleg, sceptique à propos de tout mais ne refusant jamais rien.
On commence donc l’ascencion de l’immense rocher d’Odreï au sommet duquel se trouve le temple de l’Oracle : 544 marches gravés dans la pierre parcourus jusqu’à présent, je les ai compté. J’espère que ça vaut la peine de se fatiguer autant mais j’en doute sérieusement. Et encore, par chance, le temple n’est qu’a mi hauteur du rocher, rivé à lui comme une sangsue sur sa proie de tel façon qu’il semble que, sans les sans les immenses colonnes qui le retiennent, le temple tomberait dans le vide.
Une fois arrivé au sommet, on passe sur un dallage ornés de signes mystérieux qui n’ont, me semble t-il, pas d’autre but que d’impresionner le commun des mortels. Quelle hypocrisie ! Heureusement on finit par trouver une autre utilité au dallage : nous guider jusqu’à l’entrée. Mais même à l’intérieur le chemin est loin d’être fini, on louvoye encore deux ou trois tempsa entre les immenses colonnes de pierre. On est donc pas mécontent d’apercevoir enfin l’escalier monumental qui ouvre sur le coeur du temple : l’Autel. Les deux gardes en poste nous désarment avant d’ouvrir le portail, dévoilant un vieil amphithéâtre de marbre entièrement tourné le rocher d’Odreï où s’ouvre un gouffre béant. Le reste de la place sacré nous est dissimulé par les volutes de fumée qui jaillissent du puits abyssal. La mise en scène est sublime, pour mieux tromper le client je suppose. Déchirant soudain la brume, joyau de ce décor, l’Oracle apparaît. Sublime, elle aussi : son corps pâle, d’un blanc éclatant, contraste avec la robe noire qui s’enroule en torsades autour d’elle. Le tout s’accorde merveilleusement avec ses yeux profonds et ses cheveux bouclés, eux aussi noirs comme la pierre d’Odreï et le grand sourire d’ivoire qu’elle nous adresse :
-Quelles circonstances particulières amènent une ménestrelle, un brûlarque et son palefrenier si loin de chez eux ?
Si elle croit m’impresionner simplement en devinant qui je suis, elle se trompe lourdement : il suffit de regarder les marques rouges que laisse le feu sur mes mains ou l’éclat pourpre au fond de mes yeux pour le deviner. Quand à mes compagnons d’autres déductions aussi simples suffisent. Pas besoin d’être devin. Je vais l’éprouver un peu plus en détail :
-Vous devriez savoir pourquoi nous venons puisque c’est censé être votre pouvoir.
-Ne vous formalisez pas pour si peu, c’était une question purement rhétorique. C’est évident que je sais : vous recherchez un groupe de volnade.
Là elle m’impressionne mais il suffit qu’elle est quelques informateurs pour savoir ça. Au moins elle va peut être nous être utile.
-Vous savez ou ils sont ?
-Moi non, elle se tourne vers le gouffre : mais lui il sait.
Alyxias sort alors une grosse cuisse de dragon acheté toute à l’heure de sa besace et la tend vers l’Oracle. Et voilà, on se retrouve à payer pour cette arnaque. En plus on ne va pas pouvoir échapper à la cérémonie folklorique qui commence, toujours dans le but de nous impresionner.
La pseudo-magicienne déchire le morceau de viande en deux, avale goulument la première moitié et jette l’autre dans le trou béant du rocher. Puis elle esquisse les premiers pas d’une danse cabalistique, plongé dans une soudaine transe endiablée. Comme si ça ne suffisait pas, elle se met à gémir sourdement. Gémissements qui se transforment peu à peu en cris stridents. C’est là que se produit quelque chose, qui j’avoue est inexplicable, comme si soudainement le rocher, le dragmonde lui même répondait à ses exhortations. Le gouffre se met à rugir, à déborder de cris gutturaux, de tambours assourdissants, une lumière vive monte du fond du tunnel sombre, décrivant des spirales de clarté sur les parois de la cavité. Sublime. L’Autel entier semble emporté par la frénésie du mouvement, des couleurs. Moi même, je commence à me sentir partir, dépassé.
La voyante pousse un dernier cri de stupeur et tout s’arrête, avant qu’il ne soit trop tard. La lumière et le vacarme retournent au fond du gouffre laissant l’Oracle seule, allongée, ses cheveux couchés en serpentins sur le marbre froid, au centre de l’amphithéâtre. Elle se relève comme dans un ultime effort et tourne son regard brûlant d’intensité vers nous :
-Lorsque s’éteignent les colonnes éternelles des brasiers de jouvence,
suinte doucement des eaux troubles la vérité du zénith
Lorsque surgit la mémoire des spectres mutilés de l’arrogance,
Le coeur s’auréole des reflets d’un goût anthracite
Mais l’aurore....
Elle s’arrête soudainement, esquisse une grimace et reste figée, perplexe. Je m’en doutais, elle raconte n’importe quoi, quelques grands mots pour bluffer la foule et le tour est joué. Elle reprend la parole d’une voix douce, à cents destres du ton lyrique qu’elle employait auparavant:
-Non, j’arrête mon jargon absurde, là c’est important que vous compreniez.
Nous sommes tous les trois ébahis qu’elle interrompe son cérémonial pompeux aussi riduculement.
-Quoi ? s’étonne l’un d’entre nous.
L’Oracle s’asseoit au premier degré de l’amphitéâtre.
-Je sens bien que vous êtes sceptiques sur mes pouvoirs et vous avez quasiment raison. La danse, les cris, les phrases compliqués, tout ça ce n’est que de l’esbrouffe.
Je le savais !
-Mais... mais c’est un mal nécessaire pour révéler les grandes vérités et être écoutée. Personne ne croirait une vieille paysanne folle, tout le monde fait confiance à l’Oracle.
-Quelles grandes vérités ? Vous n’avez aucun pouvoir, vous l’avez dit vous même !
-Je n’ai pas dit ça, j’ai dit que je profitais de quelques trucages pour sublimer mon pouvoir, c’est tout. Et puis remarque vous avez raison, au sens pur je n’ai aucun pouvoir, c’est ce lieu sacré qui le détient.
Elle s’enlise dans son mensonge : ses propos sont de plus en plus confus :
-Comment cela ?
-Le rocher sur lequel nous sommes n’est pas n’importe quel rocher. Il suffit de savoir qu’il est creux et de réfléchir quelques instants à sa position géographique pour comprendre. Odreï est l’une des deux oreilles du Dragmonde, l’autre se trouve dans le désert, exactement dans l’alignement vers l’Ouest. Je ne suis donc pas hérétique, comme vous le dites entre brûlarque, j’ai le même « Dieu » que vous que j’écoute avec encore plus d’attention.
-C’est plutôt lui qui vous écoute si j’ai bien compris puisque vous êtes collés à son oreille : l’interrompt Frimleg pour essayer de suivre le discours.
-C’est plus compliqué que cela.
Elle essaye encore de nous impressionner avec toutes ses complications.
-Déjà, on ne peut pas vraiment dire qu’il entend, c’est plutôt qu’il ressent. Toutes les fla-âmes à portée de ses oreilles, la moindre émotion, la moindre idée ou volonté, tout cela il le perçoit, le canalise au plus profond de son être. Moi je ne suis qu’un réceptacle, un témoin des échos d’émotions, de pensées qui s’entrechoquent sur les parois du rocher d’Odreï.
-Mais on entend rien : dis-je, outré de tous les arguments qu’elle déploie encore pour nous convaincre.
-Parce que vous n’êtes pas exercé pour. J’ai voué ma vie entière à comprendre le Dragmonde. J’ai passé trois milles jours, recroquevillée ici, à écouter les conseils de l’ancienne Oracle et plus de 15 cycles à vivre ma vocation, à observer les moindres détails du rocher. J’en connais chaque aspérité, je peux percevoir n’importe quelle flâ-âme et la fumée, l’écho qu’elle dégage lorsque qu’elle se précipite à portée de l’ouïe du Dragmonde.
3000 jours plus les 15 000 jours des 15 cycles soit 18 000 jours, c’est sûr qu’elle a de l’expérience. Et largement le temps de devenir folle coincée toute seule ici.
-Et que venons nous faire là dedans ?
-Vous venez sauver le Dragmonde, sauver nos vies à tous.
Là, je ne comprends plus rien. J’espère simplement qu’elle délire.
Avec la voix grave qui s’impose pour de tels propos, elle poursuit :
-Il y a quelque jours, les deux hommes que vous recherchez sont entrés dans le champ d’audition du Dragmonde, à une centaine de destres de là. J’ai immédiatement senti que quelque chose n’allait pas, le roc d’Odreï s’est agité comme jamais, le gouffre est devenu tumultueux. Inquiète, j’ai sondé les aspérités de la roche, les volutes de fla-âmes qui errent.
Ce que j’y ai trouvé m’a glacé d’effroi. Les hommes que vous traquez ne veulent rien de moins qu’annéantir le Dragmonde. Je n’ai pas réussi à savoir comment, ni pourquoi mais je sais une chose : vous êtes les seuls à pouvoir les arrêter. Pas les meilleurs, pas les plus expérimentés, non, simplement les seuls à avoir encore le temps de les rattraper.
Bien, je ne sais toujours pas si ce qu’elle raconte est une effroyable vérité ou juste un ramassis de conneries pour flatter notre ego mais je tiens peut être enfin l’occasion d’avoir l’information que je venais chercher à la base.
-Et vous savez où ils sont maintenant ?
-Ils sont à Alicustre mais ils n’y seront sûrement plus quand vous arriverez.
-Et où seront-ils ?
Elle se tourna de nouveau vers le gouffre et murmura simplement d’une voix terrifiée :
-Là...
Elle attrape mon bras:
-Mais ils passeront par les grottes d’Enaryns. Croyez moi, je vous en prie, il faut les arrêter. Le sort du Dragmonde en dépend, ce n’est pas un « Dieu » au sens où vous l’entendez, le Dragmonde est fragile, ce n’est qu’une immense bête apeurée, il a besoin de vous !
Soudain sa main se fige sur mon bras, son regard devient distant.
-Ils vont tous mourir : susurre t-elle pour elle-même, plus pâle que jamais.
J’en ai assez vu, je me tire.
Je dévale aussitôt les immense escaliers pour rejoindre la boutique suivi de mon palefrenier puis à regret d’Alyxias. Il est temps car les dernières lueurs dégringolent rapidement dans le ciel et s’abattent sur le sol poussiéreux où leurs bras lumineux tentent vainement de s’accrocher. L’un d’eux glisse doucement sur la porte du magasin lorsque je l’ouvre. Sous le regard attentif du marchand on louvoie entre les rayons pour rejoindre l’étage. Tout y est silencieux. La porte de la volnade est fermée mais, pris d’un pénible doute, je vérifie que la jeune fille est encore à l’intérieure. Elle me darde un regard noir, assise sur un des deux lits, une main posée sur sa plaie. Parfait, de ce côté là tout va bien. Sauf pour sa blessure bien sûr. Je retourne dans l’autre chambre qu’on s’attribue avec Frimleg laissant à Alyxias le soin de s’occuper de la volnade. Elle en semble heureuse, je la mets quand même en garde : la jeune fille pourrait très bien profiter de la nuit pour s’échapper.
Mais ces inquiétudes se dispersent bien vite dans la pesanteur moelleuse de mon matelas. On aura beau dire tout ce que l’on voudra : un lit vaut tous les sols de pierre du Dragmonde.

C’est toujours en se réveillant qu’on comprends qu’on a dormi. Il faut croire que j’apprends souvent les choses avec un temps de retard ce qui m’amène, par exemple, à me retrouver avachi sur mon lit, entièrement habillé. Les rideaux qui, toute à l’heure, laissaient abondamment passer la lumière sont comme éteints, ternes et figés. Il fait nuit. Si profondément nuit qu’aucune vie, qu’aucun son ne transpire jusqu’à moi ne serait-ce le sifflement rassurant de la respiration de Frimleg. Pourquoi est-ce maintenant que j’ai les conditions de sommeil les plus confortables que je me réveille en pleine nuit ? Impossible à dire. Il ne me reste plus qu’à me rendormir...
Une porte claque ! La bonne nouvelle c’est que maintenant je connais la raison de mon réveil. La mauvaise c’est que la volnade est sûrement en train de s’échapper. Je me précipite hors de mon lit ( je suis bien content d’être habillé cette fois), jaillit dans le couloir à folle allure et bondit dans l’autre chambre, dont la porte grande ouverte confirme mes pires craintes. La première chose que je distingue dans l’obscurité c’est le premier lit désespérément vide. Aïe. La deuxième c’est la volnade qui dort paisiblemment sur l’autre matelas. Ouf.
Quoique... Aïe quand même. Cela veut dire qu’Alyxias est partie. Je me lance lentement, discrètement, dans l’escalier avant de me retourner vers l’autre bout du couloir pour vérifier une dernière chose. Bien, les latrines sont désertes. Elle est donc ailleurs. Je continue à descendre les marches et rapidement la voix étouffée de la ménestrelle entrecoupée de réponses de marchand parvient à mes oreilles. Que peut-elle bien lui raconter en pleine nuit ?
Curieux et surtout très inquiet, je m’avance dans les rayons du magasins, tentant d’apercevoir la figure déformée d’Alyxias à travers les bocaux d’épices. Mais c’est entre deux grosses caisses fendues que j’aperçois le visage de la ménestrelle. Accoudée au comptoir, elle est en train de comploter avec le vendeur. Leurs paroles ricochent sur les poutres de bois, glissent sur les outils rivés au mur et s’écrasent sur les étals de légumes aussi ne je n’en reçois que quelques fragments éparses : « .. mettre Frimleg et Maxwell hors d’état de nuire... », « Iémet ( il y a peut être un « h » à la fin, je n’en sais rien) te payera vite mais ..», « .. les tuer à Alicustre... ».
Je crois que j’en ai assez entendu. Je recule prudemment. Mais soudain stupeur ! Une main me couvre la bouche m’empêchant de crier et surtout d’éxécuter un sort. Me voilà piégé.
Mais c’est avec un intense soulagement que je vois dépasser de mon dos le visage de Frimleg. Que j’ai été bête : il est formé pour se réveiller au moindre bruit bien mieux que moi ; il a du se lever juste après moi. Et puis c’est lui qui se méfiait sérieusement d’Alyxias. On remonte les escaliers sur la pointe des pieds et rejoignons nos lits en silence d’un seul signe de tête. Il est important que la « ménestrelle » ne se doute de rien. Frimleg me fait signe quelque chose du genre de : « demain, nous lui réglerons son compte ». Mais j’ai du mal à retrouver le sommeil : cette boutique bizarre à l’image de son tenancier, les dépenses larges et l’aide gratuite qu’Alyxias nous donnait, le « hasard » avec lequel elle est arrivée jusqu’à nous, l’arc-odéon qui sert autant d’arc mais si peu d’instrument : j’aurais du me méfier. J’ai encore compris avec un temps de retard... Mais j’ai compris. Enfin il reste encore de nombreux détails à éclaircir, nous n’avons encore qu’une conaissance principale : elle nous veut du mal.
Allez n’y pensons plus, je dois dormir.

L’Aubefrappe résonne longuement sur mes tympans avant que je ne me décide à émerger. Il est loin le temps où l’habitude me réveillait en avance, la fatigue a pris le dessus. Emergeant de la confusion provoquée par celle-ci, une pensée me démange : il y a quelque chose dont je devais me souvenir. Mais je ne sais plus. Ah si ! Alyxias ! Ca va faire mal. Elle passe justement sa tête dans l’entrebâillement de notre porte et nous salue d’un grand sourire. L’hypocrite ! Je lui rends son sourire, mieux vaut faire semblant de rien tant qu’elle est en terrain familier, dans la boutique de son complice. Je ne suis pas sûr qu’on soit très convaincant : notre hostilité doit sauter aux yeux. Pourtant elle ne remarque rien lorsque nous quittons le magasin ni même plus tard quand nous abandonnons derrière nous les hautes murailles d’Odreï. Elle est trop occupée à, comme nous, jouer la comédie. Elle pousse même la mascarade jusqu’à nous mettre en garde des dangers d’Alicustre. Comme si elle n’avait pas planifié de nous y tuer.
La ville immortelle, aux milles colonnes, est loin derrière nous désormais, il est temps que ce petit jeu cesse. D’un même élan, Frimleg et moi stoppons net notre marche. Alyxias continue quelque pas avant de se retourner, surprise.
-Alors ? Déjà fatigués ?
Même au pied du mur elle continue à fanfaronner... Je vais la calmer :
-Non, nous dormons la nuit NOUS. Fatigués de toi et de tes mensonges plutôt. J’espère que tu es bien payé pour nous éliminer !
Dans ses yeux noirs la surprise se mue en effroi. Bien fait.
-C’est totalement faux ! Ou êtes vous aller chercher tout cela ?
-N’essaye même pas de nier, on t’a entendu cette nuit avec ton complice qui est autant vendeur que tu es ménestrelle ! Et ce n’est que le dernier élément d’une longue série de preuves.
Mais plutôt que d’être accablée par nos accusations elle éclate de rire :
-C’est un quiproquo ridicule ! Je suis descendu pendant la nuit à cause d’une petite faim. Je voulais retrouver Angdar qui portait nos stocks, mais je ne savais pas où Frimleg l’avait conduit. C’est là que je suis tombé sur le vendeur qui, aussi fou que cela puisse paraître, était encore au comptoir de sa boutique à une heure pareille. Il devait être un peu fou. Par politesse j’ai discuté un peu avec lui, c’est tout.
Elle a déjà repris tout son calme, réfugiée derrière un nouveau masque, un nouveau mensonge. Que je brise aussitôt :
-Nous avons très bien entendu de quoi vous parliez, il parlait de te payer pour que tu nous élimines !
Aussitôt elle arbore une nouvelle tactique, une nouvelle invention, simulant la tristesse avec des relents d’hystérie :
-Ce n’est pas vrai je devais vous mettre hors d’état de nuire, pas vous tuer ! Je suis désolé de vous avoir menti ; j’ai mal agi, d’accord, mais ne me traitez pas de meurtrière.
Nous révéler une petite faute pour nous cacher la grosse. Astucieux mais pas suffisant. Son mensonge et grossier, sûrement mal construit.
-Qui te payait pour faire ça ?
-La Compagnie, je suis membre de la Compagnie.
Une bande de pilleurs, de tueurs, la sinistre réputation de cette organisation effraye chaque citoyen du Dragmonde. Ils sont prêt à tout pour un peu d’argent. Démédion ou les volnades pourraient très bien payer pour nous abattre.
-Et qui était le commanditaire ?
-Je n’en ai aucune idée, mes supérieurs ne communiquent jamais de précisions. De toute façon j’ai refusé la mission et abandonné la Compagnie, je n’en pouvais plus.
Ses « aveux » sonnent de plus en plus faux. Personne ne quitte la Compagnie, c’est elle qui vous lâche. Tout le monde sait ça. Surtout elle.
-Maintenant c’est à nous de vous abandonner.
Je la vouvoye pour marquer la distance infranchissable qui nous sépare désormais.
-Et nous gardons le matériel : ajoute Frimleg en se saisissant des rennes d’Angdar.
Alyxias arrête soudainement d’être triste, preuve de plus s’il en est besoin qu’elle faisait semblant.
-Très bien, je m’en vais : nous annonce t-elle simplement, son habituel sourire malicieux sur les lèvres. Mais nous nous reverrons !
Elle nous tourne brusquement le dos et s’en va sans broncher davantage. Jusqu’au dernier moment je m’attends à un piège de sa part mais rien. Elle s’en va, simplement. C’est moi, au contraire, qui ai l’envie soudaine de lui jeter un sort. Si elle part si facilement c’est qu’elle sait que d’une manière ou d’une autre elle finira par nous tuer. Sauf si nous la devançons. Son dos est encore à portée, si petit, si fragile. Mais je ne peux m’y résoudre, je ne suis pas un meurtrier. Je détourne mon regard.

Mes yeux se posent sur la volnade, assise à califourchon sur Angdar. Elle arbore un grand sourire, sûrement le premier que je vois sur son visage. La fracture de notre groupe semble la réjouir au plus haut point. Au moins une de satisfaite car pour le reste l’ambianc est morose. Songeant que si je m’étais intéressé davantage à Alyxias durant le voyage j’aurais pu être plus vigilant, je m’approche de la volnade pour mieux la connaître. Je ne sais même pas son nom !
-Comment t’appelles tu ?
Ses yeux bruns, comme tous ceux des volnades bien qu’étant bien plus foncés que la moyenne, se tournent vers moi, grandement surpris.
-Delfa : répond t-elle d’une voix étonnamment douce, à croire que la colère des premiers jours est passée. Je ne sais trop quoi lui dire :
-Je suis désolé pour tes compagnons.
Elle grimace. Quelle maladresse, je n’aurais jamais du parler de ça. Pourtant elle ne me le reproche pas :
-Tu n’as pas à l’être, ce n’est pas toi qui les a tué, tu ne détiens pas leurs âmes en otage. C’est ce sorcier maléfique qui devrait être désolé.
Ses croyances volnades sont étranges mais elles m’arrangent bien, non seulement Delfa ne nous en veut plus et en plus elle cherche à tuer le magicien qui a tué ses proches.
-Alors nous avons le même but, éliminer l’enchanteur volnade : lui dis-je espérant bien la rallier à nous.
-Il n’est pas volnade, il est arrivé chez nous un jour sans prévenir. Il nous apportait des armes, des vivres, des dragons, des trésors inestimables. Et surtout il amenait la promesse que, si nous le suivions et l’aidions, il mettrait fin à la guerre. Nos hommes tombaient par milliers, assaillis de toutes parts, nous étions voués à l’échec. Comment ne pas l’écouter ? Comment ne pas lui faire confiance ?
Elle ne me parle même plus, elle se contente de raconter ses malheurs, de trouver des excuses à ses erreurs comme pour soulager sa conscience. Dans l’état de détresse où elle se trouve c’est aisément compréhensible. Je n’ose même plus l’interrompre, sûrement qu’en se souvenant de sa présence elle redeviendra plus taciturne. Je me contente de l’observer à la dérobée, elle est... déroutante. Je m’aperçois que si son regard est toujours puissant, solide, tout son corps tremble d’une blessure douloureuse et à peine guérie. Seule sa main posée sur son aine, comme pour la protéger, exprime son inquiétude. Le reste de son corps, des jambes aux épaules respire une grâce tranquille, une...
-Et bien je t’en prie, tu veux que je me déshabille pour que tu puisses encore mieux me reluquer ?
Je lève les yeux au ciel, terriblement gêné.
-Assailis de toutes parts par qui, je pensais que c’est vous qui nous attaquiez ? Et comment se nommait ce magicien ? Demande-je à toute vitesse à la fois pour changer de sujet, montrer que j’avais écouté ce qu’elle disait et aussi, quand même, parce que les réponses à ces questions m’intéressaient.
-Oui c’est nous qui vous attaquons mais c’est uniquement pour fuir un ennemi autrement plus puissant qui nous envahit par l’Est. Je ne sais pas à quoi ressemble ce nouvel adversaire, j’étais sur l’autre front, mais on le dit terrifiant. Quant au magicien, il se faisait surnommer Akzér mais je doute que ce soit son vrai nom. A mon avis, j’ai beaucoup réfléchi là dessus, ça ne peut être qu’un de vos sorciers qui vous a trahi.
Un brûlarque disparu dans la confrontation face aux volnades, un magicien masqué qui ressurgit sous le nom d’Akzér, il suffit de remettre les événements et les lettres dans l’ordre :
-Kézra : mumure mon esprit. Aussitôt un fugace instant revient à ma mémoire, le vieux d’Arbeth est là face à moi et me dit en parlant de Kézra:
-Oh tu sais les morts reviennent souvent nous hanter encore un peu. A l’époque je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire par là. Je sais désormais, Kérza est venu à Arbeth.
Réjoui au plus haut point de ma brillante déduction je marche jusqu’à Frimleg pour lui annoncer. Il m’arrête d’un geste :
-J’ai vu, nous arrivons à Alicustre ! S’enthousiasme t-il.
-Déjà !
Ce n’est pas du tout de ça que j’allais parler mais tant pis, je lui dirais quand nous aurons le temps. Car pour l’instant son attention est rivée sur les banlieues tentaculaires de la ville qu’on commence à voir se découper sur l’horizon. On est encore trop loin pour distinguer les marchands ambulants, les voleurs à la tire, les passants corpulents, les vieillards assis : tout ça ne forme qu’un vulgaire fourmillement qui s’étend sur des destres et des destres jusqu’à venir déborder sur les rives du lac Ouest. Beaucoup disent qu’Alicustre est la plus grande ville du Dragmonde, je ne pense pas que cela soit vrai, Ispahan et Bestige dépassent toute proportion, mais à cet instant précis je veux bien les croire . D’autant qu’en s’avançant un peu je me rends compte que nous sommes bien plus loin de la ville que nous l’avions d’abord pensé et donc qu’elle est encore bien plus grande. Delfa est la plus stupéfaite d’entre nous, elle qui n’a connu que les empilements de cabanes et de tentes que les volnades nomment pompeusement villages. Cette impression ne l’a pas quittée le soir venu quand nous installons le campement, baignés des milliers de lumières qui brûlent dans le ciel d’Alicustre.
Assis sur le sol de poussière et de sable nous dévorons les baies de la Plaine-Aile de l’Ouest tout en essayant, assez vainement, d’organiser notre passage dans la ville.
-Tu connais le brûlarque d’Alicustre ? : me demande Frimleg.
-Pas très bien mais je l’ai croisé plusieurs fois. Il a l’air gentil, pas très imposant, discret avec un sourire : je cherche mes mots : affable sur les lèvres. Je me demande comment un homme aussi peu imposant que lui peut gérer une ville démentielle comme Alicustre.
-Tu crois qu’il pourrait nous trahir comme Démédion ?
-Non, je ne pense vraiment pas. Il n’avait vraiment pas un caractère mauvais. Après je ne connais rien de ses alliances secrètes avec leurs clans d’Igminem ou je ne sais quoi.
-Mouai.
Frimleg se gratte le cou, signe d’hésitation :
-On prend le risque d’aller au Pharflamme alors ?
-Je.. je ne crois pas qu’on est vraiment le choix. Sans le brûlarque local, jamais nous ne pourrons retrouver qui que ce soit dans la ville, c’est un vrai dédale.
La volnade se marre encore :
-Je pensais que vous étiez unis mais c’est encore pire que nos clans, vous ne faites même pas confiance à vos alliés.
Elle est exaspérante mais il faut bien admettre qu’elle n’a pas tort. Mais après tout peut être ce brûlarque est-il digne de confiance. Nous verrons bien demain.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Ven 16 Aoû - 21:20

L’aubefrappe explose, de plus en plus forte, de plus en plus tôt, à mesure que nous approchons de la gueule du Dragmonde. Il paraît à l’inverse qu’ à l’autre extremité, dans la région de Longue-Queue ils n’entendent aucun bruit lorsque le jour vient. Et la lumière leur arrive tardivement, par fragments pâles errant entre quelques vestiges de traînées rosâtres. Rien à voir avec le flamboyant bouquets de rouges vifs, d’oranges intenses, de roses brûlants ou d’ocres éblouissants qui rugissent, s’élèvent, retombent, s’acharnent à briller avant de se diluer dans l’absolu bleu du ciel. A en faire oublier l’immense cité qui trône sous ce déluge de lumières.
Enfin pas tout à fait car on ne peut rester toute la journée à regarder le paysage, une mission nous attend. D’autant qu’à y regarder de plus près les points communs sont nombreux entre Alicustre et l’Aubefrappe. Comme cette dernière la ville est : matinale avec ses marchands venus très tôt installer leurs étals, éblouissantes avec ses lumières et ses couleurs en tous sens, bruyante par la foule qui y grouille densément. Si densément qu’on a du mal à se frayer un chemin jusqu’au pharflamme. Et celui-ci nous complique la tâche en disparaissant malicieusement derrière des façades de bric et de broc. Si il réapparait parfois au creux d’une étroite ruelle, comme pour être sûr qu’on lui accorde encore de l’intérêt, il se fond rapidement de nouveau dans la masse informe d’Alicustre. Ca en devient fatigant. Surtout qu’il ne fait pas bon errer dans ce dédale où, dit-on, un « accident » est vite arrivé, les étrangers, les vagabonds ne sont pas toujours bienvenue.
Mais le salut survient avant qu’un drame n’arrive, le pharflamme atterrit devant nous au détour d’un carrefour, lassé de notre petit jeu. C’est maintenant qu’on va être fixé sur l’accueil qu’on nous réserve. Je m’apprête à peine à frapper à la porte qu’un valet nous ouvre, nous ayant sûrement entendus arriver.
-Entrez je vous en prie, je vais m’occuper de votre monture : nous salue t-il avec une politesse un peu forcé.
Je détache Delfa pour qu’elle n’ait pas à poireauter des heures dans la dragonnerie et on suit alors un autre domestique qui nous emmène à l’étage après s’être assuré d’un regard alerte vers mes mains que j’étais bien un brûlarque.
L’intérieur du pharflamme est d’une ennuyeuse banalité, quelques chandeliers, quelques boiseries de l’époque Helphégar et la décoration est posée. Le mage d’Alicustre ne dépareille nullement dans ce décor, taille moyenne, visage commun, regard fuyant, vêtements discrets.
Il nous salue d’une voix légèrement chevrotante, bien qu’il essaye de le cacher. Il est inquiet ou a quelque chose à se reprocher. Ou les deux. Même le sourire affable que je lui connaissais, qu’il essaye péniblemment d’esquisser, sonne faux. Je cerne rapidement le problème. Ce brûlarque n’a pas un mauvais fond, il semble toujours sympathique, incapable de faire du mal à une mouche mais ses alliances le poussent à devoir nous trahir. A moins que je ne sois simplement paranoïaque, au final je ne dois pas avoir l’air plus rassuré que lui. Pour l’instant je me contente de le saluer poliment et de rester sur mes gardes.
-J’espère que le trajet s’est bien passé, les routes ne sont plus sûrs aujourd’hui : feint de s’inquiéter le brûlarque. On avance pas beaucoup avec des propos d’une telle banalité, si il savait à quel point le trajet fut difficile. Peut être le sait-il d’ailleurs.
-Tout s’est très bien déroulé : réponds-je.
-Parfait, parfait. Il se frotte les mains, cliché par excellence du signe d’anxiété, puis poursuit : nous pouvons peut être passer à table, nous serons plus à l’aise pour bavarder.
Je crois que j’aurais du deviner sa réplique au mot près tant elle est prévisible. On s’asseoit.
Une poignée de domestique s’approchent, sûrement pour nous proposer des rafraîchissements.
Le brûlarque s’éclaircit la gorge et se lance : écoutez on ne va pas tergiverser, vous n’auriez pas du venir à Alicustre, vos vies sont en dangers.
Nous avions raison : c’était un piège ! Les yeux baissés, fixés sur les mains du mage je me prépare au pire. S’il nous fait de tels aveux c’est que c’est pour bientôt. Mais lorsque je relève mon regard le brûlarque a un couteau plongé dans la gorge. Ce n’était pas lui le traître ! Debout derrière lui un domestique, du sang plein les mains, nous jette un regard haineux. Mais ne nous attaque pas. Pourquoi ? Les autres serviteurs ! Je me retourne juste à temps pour voir un gros couteau noir plonger sur moi. Mais il retombe au sol, un instant seulement avant de m’atteindre. Mon assaillant, un bras coupé, à l’air aussi surpris que moi, il me faut un long et précieux laps et de temps avant de comprendre. Quatre serviteurs cherchent à nous assassiner, armés de longs poignards tandis qu’un cinquième nous protège grâce à une simple hache de cuisine. En résulte un sacré chaos d’où émerge un autre laquais qui se rue sur moi. Andre, le sort le plus simple, je n’ai pas eu le temps de réfléchir. La boule de feu fauche mon adversaire en plein coeur, il s’effondre lourdement contre une boiserie. J’élimine un deuxième ennemi d’un Zelandre bien senti. Notre allié providentiel décapite l’homme au bras coupé tandis que Frimleg, dans son propre style, assome le dernier avec sa chaise. Passé l’effet de surprise ils n’avaient aucune chance.
Mes deux victimes gisent à terre, je crains qu’ils soient morts. J’ai beau me dire que c’étaient eux ou moi, ça me laisse une sensation étrange.
Vite disparu ( à ma grande honte, j’aurais aimé avoir davantage de remords) à l’irruption soudaine d’Alyxias dans la pièce. Ma voix, surprise, devance ma pensée :
-Que fais tu la ?
-Je viens vous aider à sauver le Dragmonde.
-Vraiment ?
-Mais non, bien sûr que non. La Compagnie m’a donné un nouveau contrat, bien plus rentable, qui consiste à vous assister.
Je m’offusque :
-Nous n’avons pas de l’aide de la Compagnie !
-Pourtant elle vient de vous sauver la vie : répond Alyxias en désignant le valet au hachoir.
Un homme de la Compagnie, forcément. Ca explique entre autres qu’il est eu moins de remords que moi à massacrer son ennemi. Je ne comprends plus rien :
-Pourquoi chercher à nous éliminer avant de nous sauver la vie ?
Elle esquisse une moue consternée :
-Venez, je vous expliquerais en route.
J’hésite quelques instants perturbés par le corps du brûlarque, toujours attablé, devant moi. Au loin, par la fenêtre, retentissent des hurlements de douleurs. Il semble qu’on ait des ennemis plus dangereux que la Compagnie :
-On te suit.
La volnade, qui s’était partie s’asseoir nonchalamment dans un coin dès le début des hostilités, grimace puis se résigne à nous suivre.
On descend, quatre a quatre, les marches du Pharflamme. Plusieurs corps gisent sans vie dans le hall, on doit même enjamber un cadavre sur l’escalier. A sa tenue et son grand âge je reconnais le palefrenier du brûlarque d’Alicustre qui a du défendre son maître jusqu’au bout.
-Et eux qui les a tué ?
Je n’ai pas de réponse. On est apparemment trop pressé pour ça, j’en comprends vite la raison. Dans la rue c’est le carnage le plus complet: ça brûle, hurle et tue en tous sens. Rien à voir avec la foule, certes agité, mais pacifique que nous avons laissé en entrant dans le Pharflamme. Comment cela a t-il pu basculé si vite ?
On écarte deux hommes en train de s’entretuer, esquive un chariot explosif, louvoye au milieu d’une volée de flèches, contourne un batîment effondré. Bref, on se fraye un chemin comme on peut. Sans que je sache vers quelle destination. Je me laisse mener dans ce labyrinthe démesuré par le valet à la hache qui, lui, semble parfaitement savoir où il va et s’y rend d’un pas déterminé, l’arme en avant. Même s’il semble légèrement inquiet en s’aventurant dans une ruelle déserte. Ou plutôt devenue déserte. Car les multiples cadavres qui la jonchent sont encore « frais ». Les fautifs, une dizaine de brigands mal dégrossis, surgissent des maisons alentours. L’homme avait raison de s’inquiéter. Mais les bandits aussi auraient du s'alarmer. Feïn ! Une chaleur agitée se concentre en mes pieds, en un instant, je sens la peau de ceux-ci fusionner avec le sol et décharger mon énergie vers les truands au moment précis où j’achève d’articuler le sortilège. Aussitôt un séisme, une lueur rouge, surgit des profondeurs, renverse les pavés de la ruelle et s’en va éclater aux pieds des ennemis jusqu’à ce qu’ils ne restent d’eux qu’un long silence plaintif. Pour la première fois, l’homme à la hache interrompt son avancée pour me lancer un regard admiratif. Mais aussitôt il se remet en route, la voie étant libre. Il nous informe d’un ton sec que l’objectif n’est plus très loin, heureusement car l’éxécution de mon sort me laisse dans un état de vide absolu. Aussi quand au détour d’un carrefour il nous présente une barque, je m’y écrase sans poser de questions. C’est après que je réalise ce qui se trouve autour de moi : le port du lac Ouest, en proie à une immense agitation, un troisième homme de la Compagnie qui nous attendait et qui commence à détacher les amarres, Alyxias qui use de son Arc-Odéon pour intimider quelques adversaires à quai, Delfa qui scrute le lac avec fascination, elle n’en a probablement jamais vu de si grand. Moi non plus à vrai dire. Il s’étend aussi loin que porte le regard, dérobant à celui-ci ses abysses d’un voile bleu acier. Sur ses eaux flotte une profusion d’embarcations de fortune à laquelle nous venons nous mêler. Je songe un instant à protester, un brûlarque dans l’eau est totalement impuissant mais c’est ça ou retourner en ville. Et puis il n’y a aucune raison particulière qu’on coule. En théorie. Je m’accroche, quand même, fermement au bastingage. On sait jamais.
-Peut-on savoir ce qu’il se passe ? S’hasarde à demander Frimleg maintenant qu’on a quelques tempsa pour respirer.
Alyxias et se compagnons se regardent, elle prend la parole :
-Une révolte. Organisé par les mercenaires locales, financé sûrement les deux volnades que vous traquez et quelques entités obscures. La Compagnie était au courant car on a recruté certains de nos hommes dont Vorél. Elle désigne l’homme a la hache. Mais alors pourquoi ? Pour qui ? Dans quel but ? Destabiliser le Dragmonde, une vengeance personelle contre le brûlarque d’Alicustre et les notables de la ville, vous empêcher de suivre les volnades. Tout est possible.
Ou peut être est-ce la Compagnie qui a tout manigancé pour nous manipuler me dis-je en mon for intérieur. Méfiance. Au loin je regarde la ville brûler, s’effondrer. Qui pourrait souhaiter une telle chose ? Puis je songe au vieux mercenaire d’Odreï. Etait-il au courant ? Il avait l’air sympathique mais il aurait tout aussi bien pu nous piéger, après tout il nous avait conseillé d’aller à Alicustre. L’Oracle aussi d’ailleurs. Tous, ils ont tous pu nous trahir. Kezra l’a bien fait.
Je retourne mon attention vers le lac où vont se perdre mes sombres pensées. Le reflux de l’onde me berce doucement, noie tous mes soucis. Alicustre en flammes n’est plus qu’un pâle reflet à la la surface de l’eau, perdu entre les algues, les planches de bois flotté et le miroitement de trois gros points rouges. Je scrute ces mystérieux éclats qui m’hypnotisent de plus en plus, au fur et à mesure qu’ils grandissent. Ils ont maintenant la taille de gros poissons ! Je quitte soudainement ma léthargie. Des poissons, des énormes poissons, ils vont nous dévorer ! Leur ombre nous avale déjà. Je m’apprête à prévenir les autres quand Vorél me devance :
-Dres dragons ! Hurle t-il. Je lève les yeux et reste figé, terrorisé. Ce que j’avais pris pour des gros poissons dans le lac était en réalité le reflet de trois Peurs Rouges à crête, chevauchés par autant de mercenaires qui se ruent sur nous. Je réagis immédiatement, du mieux que je peux. Zelvreth pour me protéger d’un côté et Ivrissung de l’autre pour aveugler les adversaires. Largement insuffisant. Le premier sort ne parvient qu’a me couvrir partiellement, laissant dépourvu mes compagnons de toute protection tandis le deuxième n’atteint qu’un pilote sur les trois, maintenant le champ libre pour deux créatures. Leurs gueules béantes s’ouvrent face à nous, dévoilant rangées de crocs acérés et étincelles brillantes au fond de leurs gorges noires. Les étincelles deviennent flammes. Nous sommes perdus ! Je croise le regard accusateur du troisième homme de la Compagnie désirant mon bouclier magique puis...
Tout s’embrase. Un épais rouge vif écrase mon regard me laissant entièrement tributaire de mes autres sensations : le toucher avec le contact brûlant de la barque puis celui, froid, de l’eau ; l’ouïe, les hurlements de douleur, le craquement sec de l’embarcation ; l’odorat et la chair brûlée ; le goût, enfin, amer de la cendre et celui, plus amer encore, de la défaite. Au milieu du lac, je sombre, regrettant presque mon bouclier magique qui me dérobe à une mort rapide par brûlure pour m’engager dans la lente agonie de la noyade. Le souffle des dragons, l’onde de choc m’enfonce loin, trop loin, sous la surface jusqu’à en heurter le fond du lac. Dans l’eau je suis incapable du moindre sortilège, l’humidité annule toute tentative aussi je n’ai plus qu’une chose à faire : me retourner pour, vainement, tenter de me relever. Une pupille rouge, si immense qu’elle s’étend à perte de vue, me dévisage. Le Regard du Dragmonde. Cachés jalousement, protégés sous la surface des Lacs Ouest et Est, ses yeux nous contemplent. Deux puits infinis de Sagesse et D’histoire. Le regard Divin, Cruel et Miséricordieux. Où mourir sinon là ? J’étouffe, me débat, hurle, crache de l’eau. En vain. IL a décidé que j’allais trépasser mettant fin à la triste suite d’échec que fût ma courte vie. Alors pour mon dernier soupir j’essaye une nouvelle fois d’être brave, fervent, serein. Résigné.
Quand soudain je sens une force surhumaine, titanesque, me soulever, une intense chaleur m’envahir. Je me retrouve propulsé hors de l’eau, sur le dos d’un phénix. Ses ailes soyeuses, d’or et de pourpre, battent paisiblement autour de moi. Un envoyé du Dragmonde venu pour me sauver me dis-je aussitôt ! Une intense joie, une exultation folle m’irradie de l’intérieur. Vivant ! Plus aucun danger ne peut m’atteindre !
Mais je suis brusquement ramené à la réalité lorsqu’un des trois Peurs Rouges à crête me percute. Andrevreth ! Immédiatement je plonge dans le corps du dragon l’épee de flamme qui vient d’apparaître entre mes mains. La créature rugit de douleur, se rapproche pour frapper à nouveau mais, en en faisant ça, expose son pilote à mon arme. De toutes mes forces, je frappe. Le mercenaire, inerte, tombe à l’eau quelques ephymestres plus bas. Le Peur Rouge à crête, libéré de toute contrainte, disparaît sans demander son reste. Mais les deux autres rappliquent. Le phénix, plus léger et agile que ses congénères, esquive leurs charges sans problèmes. Même déstabilisé par ces mouvements incessants je parviens à jeter une boule de feu explosive au passage, le dragon encaisse très mal le choc et disparaît lourdemment dans le lac. Plus qu’un. Ce dernier nous fonce dessus, de face, brutalement. Le phénix se laisse tomber au dernier moment, je sens le flanc du Peur Rouge qui me frôle à toute vitesse. Tout juste. Le dragon entraîné par son élan ne peut plus faire marche arrière, je n’ai plus qu’à abattre le mercenaire d’un Andre dans le dos. Victoire ! On survole l’immensité du lac savourant notre succès. Puis le phénix, comme s’il entendait ma volonté, frôle la surface à la recherche de mes compagnons. A force d’efforts on ramène sur la berge Delfa, Alyxias ( couvertes de brûlûres) et Frimleg. Vorél, que j’ai vu flotter mais que j’ai négligé pour récupérer Frimleg d’abord, est quand à lui introuvable. Comme le dernier homme de la Compagnie au regard accusateur dont j’ignore le nom. Je ne préfère pas savoir ce qu’ils sont devenus. Le phénix me dépose sur la grève où je m’échoue, épuisé. Un instant, un seul instant, je m’enfouis la tête dans le sable pour trouver le repos, ignorant le magnifique regard interrogateur du phénix, les gémissements de douleur d’Alyxias, les jurons de Frimleg et même le silence stupéfait de la volnade.
-Que s’est t-il passé ?
Je ne sais même pas qui la prononce mais la question, je crois, s’adresse à moi directement. Je sors la tête du sable protecteur qui m’a permis de réfléchir au calme. Je crois que j’ai compris :
-Le sac de cendres de Kézra. Ca devait être les restes d’un phénix venu mourir dans le Cimetière des Dragons. Comment a t-il identifié que ses cendres étaient particulières je n’en ai aucune idée, il est bien plus expérimenté que moi. Toujours est-il que je sais qu’un phénix ressuscite par le contact : du feu qui lui procure l’énergie de vivre et de l’eau qui lui insuffle la peur de mourir, les deux conditions nécessaires à la vie. C’est ce qui s’est produit. Un véritable miracle.
Le phénix baisse la tête comme par modestie. Je caresse son encolure, le flatte d’un doux murmure :
Merci.
Il me regarde et comprend. Je m’attends à ce qu’il déploie ses ailes et disparaisse dans l’horizon mais il n’en fait rien. Au contraire, lorsque je marche un peu il se met à me suivre. Mes propos me reviennent en tête : « un véritable miracle ». Un hasard si grand ne peut plus être un hasard : le Dragmonde m’a sauvé, il a envoyé le phénix pour me protéger. L’immensité, la profondeur de son regard au fond du lac était bienveillante, pas cruelle. Mais pourquoi moi ?
La solution est simple : il a besoin de mon aide. Alors l’Oracle avait sûrement raison. Un Dieu fragile, en danger. Nous devons nous rendre aux Grottes d’Enaryns. De toute façon, de l’endroit où nous sommes c’est le lieu habité le plus proche. Je me retourne vers mes compagnons : sont-ils encore capable d’aller jusque là ?
La blessure de Delfa est encore vive tandis qu’Alyxias est grandement brûlée. Bien qu’elle nous est trahie il est hors de question de l’abandonner dans un tel état. A grand peine on parvient tous quand même à se mettre en route toujours plus loin vers le Nord. Sur la route je me remémore tout notre périple qui, je le sens, prendra fin à Enaryns. Candelastre, Maudrail, la traversée de la Vègre, Arbeth, la Vallée des Dragons, le Col, Odreï et Alicustre, tout ce chemin parcouru pour arriver jusqu’ici. Sans vraiment en avoir conscience je me remémore le passé pour ne pas avoir à penser au futur, à la conclusion de cette course poursuite infernale. Elle risque de m’être funeste. Kézra est bien plus fort que moi, il maîtrise aisément les sorts de troisième cercle. Comment le vaincre ? J’ai beau aborder le problème sous tous les angles, aucune solution ne se présente. Que me conseillerait Grimfeu ?
Il serait si triste de la trahison de son compagnon !
Je continue ainsi à marcher longuement, ruminant ses idées noires. L’avantage c’est que, perdu dans mes pensées, je ne vois pas passer la route. Aussi qu’elle n’est pas ma surprise lorsque je vois déjà apparaître devant mes yeux les premiers reliefs de la colline d’Enaryns. Il reste encore une bonne demi-journée de route mais c’est toujours plus facile avec l’objectif sous les yeux. Galvanisé, on avance encore longuement jusque la nuit et la faim nous rattrape.
Pour lutter contre l’obscurité j’élabore un petit feu mais contre la faim nous ne pouvons rien faire : nous n’avons plus de vivres. La soirée est donc incroyablement triste. La souffrance d’Alyxias, la gueule béante des Peurs Rouges a Crêtes hantent notre silence. Le phénix, seul, ne semble pas affecter par le climat de tristesse, il gambade innocemment dans les dunes de sable qui bordent notre maigre bivouac. Le sommeil fond sur nous sans aucune brutalité, seul le repos d’une nuit paisible à le pouvoir de nous redonner l’énergie, l’espoir de continuer.
C’est donc avec une force nouvelle qu’on se remet en route le lendemain, les brûlures d’Alyxias commencent à peler, remplacer par une peau nouvelle. La blessure de Delfa, elle, est quasiment résorbée. Certains disent que le proximité du phénix permet de guérir les pires blessures. J’ai toujours été sceptique mais au point où nous en sommes tout est possible.
Nous atteignons le début de la colline à la mi journée. Toute végétation a disparu, la chaleur devient insoutenable. Il faut redoubler d’ardeur pour grimper, la faim nous tiraillant de toutes parts. Nous n’en pouvons plus. Tout en haut, Enaryns, dernier petit village civilisé avant l’Onéant, nous nargue.
On fait une pause, puis une deuxième mais lentement on continue d’avancer. Désormais la chaleur est suffocante, la faim infernale. Je ne sais même pas quelle force nous pousse à ne pas céder. Je ne sais comment nous finissons par arriver à destination. Mais Enaryns semble n’accorder aucune importance aux efforts que nous avons fait pour l’atteindre. Les rares âmes que nous croisons ne daignent même pas lever les yeux sur nous, ni même sur le phénix. Le seul intérêt du village vient de ses grottes qui sont la porte vers le monde des morts, les habitants sont donc tous, ou presque, des êtres en deuils venus se rapprocher de leur proche disparu. Autant dire qu’Enaryns n’est pas un havre de bonheur, une explosion de joie tonitruante, les regards sont vagues, tristes, courbés vers le sol. Il faut qu’on parvienne jusqu’à l’auberge pour que quelqu’un, enfin, daigne s’apercevoir de notre existence, quand à nous adresser un sourire c’est encore hors de question. L’aubergiste est une grosse bonne femme fermement enfoncée dans son fauteuil. La peau de son visage bouffi retombe lourdement vers le sol, ses rides restent profondément crispés. Changer l’expression de son visage lui coûterait certainement un effort monumental. Sa voix siffle sans même que ses lèvres ne bougent :
-C’est pourquoi ?
Alyxias me fait signe qu’elle a de l’argent et se rapproche du comptoir où elle dépose quelques piécettes d’argent :
-Nous aimerions un gros repas aujourd’hui et des chambres pour la nuit.
L’aubergiste nous toise, prend conscience de notre état lamentable de notre faim extrême, compte les pièces et répond avec un désintérêt manifeste :
-Vous vous prenez pour qui. Avec si peu d’argent je peux à peine vous vendre une fleurolle. Si vous voulez des bons repas et des chambres vous irez voir ailleurs.
Elle sait qu’elle a la seule auberge sur des dizaines de destres à la ronde, qu’il n’y a strictement rien a manger autour, bref qu’elle a notre destin entre ses grosses mains. Et elle en profite.
Je n’ai pas vaincu des volnades, des mercenaires, des Peurs Rouges à crête pour me faire rabrouer par une vieille aubergiste acariâtre. Je m’approche, ma main tendue vers elle et projette une petite boule de feu qui va s’éteindre en crépitant sur le comptoir. Les brûlarques ont en théorie le devoir de ne pas abuser de leurs pouvoirs histoire de s’assurer le soutien populaire mais en réalité certaines exceptions sont tolérés. Ce n’est pas une méthode dont je suis très fier mais elle remplit son office, l’expression du visage bouffi de l’aubergiste tend péniblemment vers la peur.
-D’accord, vous aurez ce que vous demandez concède t-elle.
Je m’asseois à une table pleinement satisfait. Mais la vieille reprend :
-Mais demain vous irez travailler au champ pour payer votre dette.
Je m’apprête à me relever pour bien lui faire comprendre qu’elle n’est pas en mesure d’imposer ses conditions mais Frimleg m’arrête d’un geste :
-Laisse, restons conciliants. Cette journée au champ nous permettra de récolter les informations que nous désirons.
Il a raison, je reste à ma place. La vieille aubergiste nous sert une soupe brûlante ( vengeance personelle ?) que nous buvons avec avidité en discutant d’un entrain nouveau. Alyxias évidemment est au coeur du débat :
-Je suis désolé, sincèrement. Je ne pouvais pas désobéir à la Compagnie, je n’ai jamais eu pour ordre de vous tuer de toute façon. Je devais vous protéger et vous bloquer à Alicustre, c’est tout.
-Quelle preuve que tu ne mens pas une nouvelle fois ? Demande Frimleg.
-La Compagnie ne vous aurait pas sauvé la vie si elle désirait vous faire mourir. Je ne me serais pas brûlée dans votre sauvetage, je n’aurais même pas payé pour votre repas.
-Certes. Mais admettons que tes ordres changent de nouveau et que tu aies à nous tuer. Tu le ferais, c’est à la Compagnie que tu obéis.
Elle reste silencieuse, la je marque un point.
-Ca ne sert à rien de nous diviser, pour vaincre l’ennemi nous ne serons pas trop de quatre : assène une voix. Nous tournons tous nos yeux au bout de la table. C’est Delfa qui a parlé :
-Ben quoi ? réplique t-elle.
Elle ne porte plus aucune chaîne, plus la moindre preuve qu’elle est prisonnière. Alors je m’interroge :
-Tu participes à notre mission maintenant ?
-Si vous promettez de ne pas faire de mal à Sango, bien sûr.
Je suppose qu’elle parle du volnade qui a suivi Kézra.
-Alors marché conclu.
Sa main douce tape dans la mienne. Après avoir fini la grosse casserole de soupe nous quittons la table. En s’asseyant nous étions deux à être unis, maintenant nous sommes quatre. Une raison d’espérer.
-Et la table n’est même pas propre : gueule l’aubergiste.
Je me retiens de lui jeter une boule de feu et nettoye poliment derrière nous. Puis on monte vers nos chambre : deux minuscules réduits ou s’entassent les lits avec désespoir. Ca fera l’affaire. Je m’empare d’une grosse couverture et m’y roule en boule. Le regard perdu dans l’obscurité, la nostalgie m’envahit. Quand je songe qu’avant la guerre, je rêvais de batailles, de héros flamboyants, d’épopées légendaires. Sur les murs de ma chambre s’étalaient les fresques de la bataille d’Ozbéroth, le récit de la lutte contre les Décadents. Que reste t-il de tout ça maintenant ? Des rêves perdus, enfouis, des désillusions. La guerre n’est pas le haut lieu de gloire que j’imaginais. Helt, le chambellan, ancien guerrier valeureux avait essayé de me l’expliquer quand j’étais jeune, d’ailleurs tout le monde le disait, mais je n’avais pas voulu les croire. Il faut en faire l’expérience pour comprendre. Ah ! L’expérience...
Sur le plan magique, je n’ai pas progressé d’un ephimestre mais au moins cette aventure m’aura arraché à ma naïveté stupide de jeunesse. Non les brûlarques ne sont pas tous des héros, non on n’arbore pas une blessure avec fierté. Maintenant je peux affronter le monde avec un réalisme plus grand. Et pourtant je n’arrive pas à en être satisfait. Mes illusions étaient fausse mais belles, Prévélis était un havre de paix, tout le monde semblait sympathique ( même si j’idéalise peut être un peu, oubliant le cuisinier aigri et certains gardes mesquins). Tout cela me manque terriblement, c’est si loin. Que sont devenus les jumeaux maintenant ? Ils devaient partir en mission bientôt, ont-ils soufferts autant que moi ? Ont-ils, comme moi, subis des blessures, été contraints de tuer ? Je frissonne en repensant aux regards de mes victimes. C’est malin, comment vais-je faire pour dormir désormais ?
J’essaye de penser à autre chose, Prévélis, encore et toujours ou l’accueil triomphant qu’on me réservera lorsque j’aurais, enfin, vaincu Kézra. Ca ne marche pas, je n’arrive pas à croire que ce jour arrivera. Je sors la tête de la couverture. Perché sur la balustrade, à travers la fenêtre, le phénix me fixe de son oeil orange.

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MessageSujet: Re: [Artiméus] Dragmonde (roman)   Ven 16 Aoû - 21:25

La vive chaleur matinale me plonge dans une torpeur profonde, m’empêchant de me concentrer sur ma tâche. Pourtant celle-ci n’est pas difficile : il suffit d’attraper la patrave par les feuilles, de l’extirper du sol pour la jeter dans un des grands sacs que le paysan nous a donné. C’est un travail simplement pénible, en plus mes pouvoirs ne me servent à rien. Moi un brûlarque, faire un tel travail ! C’est ridicule, heureusement qu’il n’y a aucun autre mage pour me voir. Et puis je ne fais pas cela sans raison, justement, le paysan revient. C’est le moment de l’interroger. Si j’y parviens car il est exactement comme le cliché d’un homme de son métier : bourru, trapu, la fourche au bout du bras.
Il inspecte mon sac et ricane :
-Vous l’gens de la « haute » n’êtes pas très efficace quand il s’agit d’bosser.
Outré, je rétorque :
-Ce n’est pas un travail dont j’ai l’habitude.
-Et bien tu devrais car c’grâce à ce boulot qu’tu t’remplis la panse.
Le phénix surgit du ciel et se dresse devant moi comme pour me protéger du paysan. Je n’avais pas besoin d’une telle défense mais c’est efficace car l’homme semble impressionné.
-Il est à vous l’beau bestiau ? C’quoi son nom ?
-Prys : réponds-je pris au dépourvu en m’inspirant du phénix de la légende d’Ibrièn. Si je n’avais pas donné de nom le paysan aurait alors pensé que l’animal ne m’appartenait pas et j’aurais perdu tout le respect apporté par la seule présence du phénix. Et j’aurais perdu beaucoup visiblement car l’homme me répond maintenant avec déférence, presque admiration.
-Alors j’m’suis trompé, t’es un brave p’tit gars s’il t’a choisi, qu’est-c’qui t’amène dans c’coin aussi paumé ?
-Nous recherchons un groupe d’individus dangereux, des volnades et peut être des mercenaires. N’avez vous vu personne traîner autour des Grottes ?
Il écarquille les yeux, comme si j’abordais un sujet tabou.
-Un brav’gars mais un peu fou, il faut pas se mêler d’ces choses là hein. Mais oui l’aut’ jour j’ai vu un groupe d’gens rentrer la d’dans, ils d’vaient être huit, un volnade, un type bizarre avec des gants et un masque et des gars d’chez nous. Ils parlaient d’prendre l’Coeur du Dragmonde ou je n’sais quoi. Paix à leurs âmes.
-Le Coeur du Dragmonde ?
-Pour sûr, pour sûr. J’tais dans l’champ là bas just’à côté, m’ont pas vu. Et ils parlaient du Coeur du Dragmonde, j’suis pas sourd hein. Bon allez c’pas tout ça mais j’ai un champ à moisonner moi.
Il disparaît. Le Coeur du Dragmonde. Quelle folie les pousse jusque là ? Je ne sais pas du tout ce que ça signifie mais c’est mauvais signe, très mauvais signe. Mon regard se dirige vers les deux grottes, comme aimanté. Le territoire des morts, magnétique, semble m’appeler, m’attirer dans son antre béante. Les Grottes sont lointaines, à la lisière du champ, mais leur ombre mauvaise est longue et écrasante. Alors c’est dans cette horreur qu’on va devoir pénétrer, jusqu’ici je refusais de l’admettre mais cette fois-ci il semble qu’on ai plus le choix. Personne d’autre que nous ne pourra les arrêter à temps. L’Oracle avait raison sur toute la ligne, l’effroyable vérité m’apparaît enfin : nous avons la survie du Dragmonde entre nos mains.
-Elles vont pas s’arracher toutes seules les patraves ! Rugit au loin le paysan, m’arrachant à mes pensées. Alors, las, je remets les mains dans la terre et reprend la pénible tâche là ou je l’avais laissé.

Le soir, après une journée de dur labeur, nous nous retrouvons attablé à l’auberge, épuisés. Je leur raconte alors le résultat de ma petite discussion avec le paysan. Leurs réactions sont très diverses.
-Alors c’était pour ça tout ce parcours à travers le Dragmonde, pour ça qu’ils ont traversés des villages brûlarques, le Col, Odreï, Alicustre. Ils ont fait tous ces efforts pour atteindre le Coeur du Dragmonde : comprend Alyxias avec stupéfaction.
-Le Coeur du Dragmonde : se contente de répéter Delfa, surprise.
-C’est impossible ! Tu es sûr que c’est eux ? Réagit Frimleg, esquissant une moue sceptique.
-La description du paysan correspondait. Je sais bien que c’est impossible mais il faut croire que c’est arrivé : dis-je alors.
-Mais enfin, pourquoi ? Que veulent-ils exactement ? Le coeur du Dragmonde a des pouvois particuliers ? Demande mon palefrenier comme si j’avais la réponse.
-Je n’en ai aucune idée.
-Mais s’ils prennent le coeur le Dragmonde va mourir non ? S’enquit Delfa.
-Je ne sais pas non plus, je suppose : réponds-je avec désespoir. Pitié, qu’ils arrêtent de me poser des questions dont j’ignore totalement la réponse.
-Et tu sais ou se situe le Coeur du Dragmonde à l’intérieur du coeur ? Demande alors Alyxias. Arg. Je la fusille du regard.
C’est Frimleg qui répond, apathique :
-Mouai... On sait juste qu’on est mal barré quoi.
Le repas arrive alors, comme pour nous faire oublier le sinistre constat de mon palefrenier. C’est exactement la même soupe que la veille mais il va falloir s’en contenter. Mes pensées s’abîment dans la surface lisse de mon bol mais visiblement Frimleg lui continua à réfléchir puisque quelques tempsa plus tard il annonce :
-Si nous voulons nous aventurer dans les Grottes demain il va nous falloir au moins vingt jours de vivres, des cordages, on ne sait jamais, quelques outils de base, des torches et une pharmacie valable.
-Et nous n’avons plus le moindre argent : déplore Alyxias. En plus je n’ai aucun contact de la Compagnie dans ce trou paumé : ajoute la jeune femme.
-Que faire ?
La jeune femme esquisse un sourire mauvais :
-Se servir, tout simplement.
Personne n’ose l’approuver mais notre muet assentiment suffit. Puisqu’il faut passer par là. On abandonne la table, après l’avoir soigneusement lavé avec un dernier sourire hypocrite pour l’aubergiste acariâtre. On rejoint nos chambres pour pouvoir profiter d’un repos bien mérité mais rongé par l’inquiétude je peine à trouver le sommeil. Prophéties de l’Oracle, propos du paysan, conseils de Grimfeu, intimidations de Kézra se mélangent avec fracas dans mon esprit qui se transforme très vite en bouillie confuse, incapable de la moindre pensée utile. Il faut que je dorme.

Alyxias nous réveille bien avant l’Aubefrappe et nous guide, silencieusement, à travers les couloirs endormis de l’auberge. On ne distingue pas la moindre lumière mais elle se déplace aussi aisément qu’en plein jour et ce sans le moindre bruit, on voit bien qu’elle est rompu à ce genre d’exercices. Il ne lui faut pas plus de deux tempsas pour trouver la réserve. Les victuailles, préservés par des bocaux de verre, s’y alignent sagement sur plusieurs niveaux. Il n’y a plus qu’à se servir, il y a même des sacs qui gisent dans un coin. Alyxias se poste, en vigile, devant la porte de la réserve et nous donne le feu vert. Aussitôt, on pille, on dévalise, on vole tout ce qui nous passe sous la main jusqu’a ce qu’ils ne restent que des étagères nues, vulnérables sur l’une desquelles je grave : « Nous rembourserons à notre retour ». Pour au moins soulager ma conscience. Soudain Alyxias nous fait signe de ne faire aucun bruit, de rester silencieux. Je me fige. Heureusement la ménestrelle nous indique que tout va bien. Fausse alerte. Mais le danger grandit de tempsa en tempsa donc nous nous emparons des sacs et disparaissons sans autre atermoiement. Il faut alors retrouver la sortie dans ses coursives sombres mais là encore Alyxias et son regard perçant nous guide sans encombre. La menace vient du parquet qui grince à chacun de nos pas. Je suis donc soulagé quand on parvient enfin à l’herbe libre, sur le sable, complice silencieux de notre crime. Le ciel, profondément noir, nous couvre aussi par son obscurité. Fuyant à en perdre haleine, on abandonne sans regret le village derrière pour rejoindre les terribles Grottes. C’est ainsi qu’on se lance dans la plus grande des aventures, comme des voleurs.
Au seuil des Grottes je m’arrête, plein d’appréhension. Cet abîme me fait peur, on ne voit rien mais c’est bien ce qui m’effraye. Le territoire des morts est celui de la nuit, de l’obscurité. Je panique :
-Je ne veux plus rentrer là dedans. Ca ne sert à rien de toute façon, Kézra et ses hommes ne survivront jamais.
-Je ne crois pas, ils ont l’air de savoir ce qu’ils font : me répond Frimleg en me poussant gentiment dans le dos.
-Personne ne peut savoir ce qu’il fait dans le domaine des morts !
-Tout ça c’est des superstitions : se moque Delfa. Elle peut parler elle avec ses croyances volnades, ses âmes prisonnières, ses voyages funéraires dans l’Onéant.
Piqué au vif je m’avance dans la grotte de gauche, il faut bien en choisir une. Au même moment l’Aubefrappe détone, comme pour saluer mon geste. Une avalanche de couleurs vives se répand autour de nous, renforçant le contraste avec l’obscurité des Grottes. Espérons que ce ne soit pas la dernière fois que je vois les lueurs de jour. A regret, je détourne mon regard de ce splendide spectacle, de cette symphonie céleste, et m’enfonce dans les entrailles du Dragmonde.

Deux tempsa plus tard, à peine, il n’y a déjà plus la moindre lumière. Pour me soustraire à la lourde chappe de ténèbres je lance un « Ivrisandre ». La boule de lumière générée projette ses rayons, éclairant tour à tour une arcade de roche, des stalactites rouges vifs menaçant au dessus de nous et le visage pâle de Frimleg qui me suit de près. Le reste est englué dans la pénombre :
-Tout le monde est là ?
-Présente : répond la voix rauque d’Alyxias démultipliée par l’écho.
-Pareil : ajoute Delfa, plus lointaine.
-Alors on continue.
La marche est mal aisée, chaque pas nous plonge dans une épaisse boue jusqu’au genou, l’obscurité efface tout repère de distance. On se gène entre nous car on marche serrés les uns aux autres pour bénéficier de ma seule lumière, qui permet d’éviter les stalactites de plus en plus nombreux. Néanmoins, pour l’instant, nulle trace des morts, juste un léger bruissement agitant tout le tunnel. Mais voilà que le bruissement gonfle, résonne et se tord, prenant une forme nouvelle : des murmures. Tout autour de moi frémissent les interrogations, les reproches. Je tremble. Ce sont mes victimes qui complotent dans l’ombre contre moi. Je revois leurs figures à jamais disparues : les deux serviteurs du Pharflamme, les bandits dans la rue, peut être même les hommes de la Compagnie que je n’ai pas su protéger sur le lac. La liste est déjà longue. En haut, j’étais plus puissant qu’eux, ils étaient à ma merci. Je ne les ai pas épargné. Ici bas, c’est leur territoire, ils sont libres d’exercer leur vengeance. Je vais payer pour mes crimes. Freiné par la boue je tente néanmoins d’hâter le pas. Comme si ça allait suffir à me sauver : les chuchotements ne peinent pas à me suivre, les âmes damnées flottent au dessus de la fange. Je n’aurais jamais du rentrer ici, j’aurais du faire demi tour.
Mais je dois poursuivre la mission, absolument. Le sort du Dragmonde en dépend. Les autres n’ont de toute façon par l’air effrayés, peut être que je suis le seul concerné. Pour vérifier, je demande :
-Vous entendez les murmures ?
-Oui je les entend. Mais ils sont lointains on n’a pas à s’en faire : Positive Alyxias.
-Encore des superstitions. Ce n’est que le bruit du vent : répond Delfa. Si seulement elle pouvait avoir raison. Mais le Corps du Dragmonde est le domaine des morts est tout le monde sait que ceux-ci passent par les grottes D’enaryns pour y accéder.
Je me bouche les oreilles et continue à avancer. Longuement. Sans repères de lumière il n’y a guère que la fatigue qui puisse nous indiquer quand nous arrêter. Elle finit par se manifester, impérieuse. On s’affale à l’entrée d’une petite grotte qui nous fournira, j’espère, un abri confortable pour la nuit. Sous le poids conjugué de l’épuisement et de l’hostilité de l’environnement les masques se brisent, chacun révèle son caractère à la lumière du feu que je viens d’allumer. Frimleg, anormalement concerné par le début de la mission est maintenant retombé dans l’état de déprime, de détachement que je lui ai toujours connu. Son regard est terriblement lointain, perdu dans les flammes. Delfa au contraire semble doubler d’ardeur à chaque fois que le risque grandit, la prisonnière amorphe a depuis longtemps disparu maintenant c’est une battante qui fait les cent pas devant moi. Il n’y a peut être qu’Alyxias qui reste encore relativement énigmatique, il est toujours impossible de savoir si on peut lui faire confiance. Elle a pourtant l’air si sincère quand elle prend la parole :
-J’ai peur qu’on ne réussisse jamais à retrouver les volnades dans une pareille obscurité.
-C’est foireux, c’est complétement foireux : désespère Frimleg.
-Je pense que la seule chose à faire est d’aller jusqu’au Coeur du Dragmonde avant eux : dis-je quand à moi songeant surtout que ce doit être un endroit fascinant ! Et au moins on quittera le domaine des morts car c’est bien du Coeur que vient toute vie. Enfin en théorie.
-A moins de simplement attendre ici car nous n’arriverons jamais au Coeur avant les volnades alors il vaut sûrement mieux les attendre ici.
-Non, il sera trop tard à ce moment là ils auront déjà ce qu’ils sont venus chercher ce qui les rendra sûrement bien plus puissants sans compter que le Dragmonde sera peut être tué, chose dont on ignore totalement les conséquences. Non il faut arrêter les volnades au plus vite !
-Arrétez de les appeler les volnades, il n’y a plus qu’un volnade parmis eux : S’indigne soudainement Delfa au beau milieu de notre discussion.
-Elle a raison : réagit Alyxias, toujours prête à la défendre, on n’a qu’a les nommer : hommes de Kéza ou un truc du genre et ça passera très bien.
-Kérza : rectifie-je en approuvant la décision. Si ça peut leur faire plaisir, moi peu m’importe.
Un grand bruit éclate soudain, comme un rugissement de colère. Brrr, ça fait froid dans le dos. On s’échange des regards inquiets et on continue à parler en baissant le ton, intimidés.
-Que pensez vous qu’on va trouver là dessous ? Demande-je doucement.
-Que des emmerdes : répond Frimleg avec consternation.
-Parchevel lui même n’en aurait aucune idée : s’exclame Alyxias visiblement excitée à l’idée d’apprendre des choses que le plus grand scientifique du Dragmonde lui même ne savait pas.
Delfa semble s’apprêter à demander qui est Parchevel mais se ravise ensuite, sûrement trop fière pour admettre son ignorance. Je ne sais pas si les volnades ont des scientifiques. La discussion dérive ensuite sur d’autres sujets mais mon attention est trop rivé sur les côtes de Purs Paniques que je chauffe patiemment sur mon feu pour écouter. Et après avoir dévoré mon repas c’est la fatigue qui m’empêche de prêter attention aux discussions. Mes paupières lourdes se ferment d’elle même. Prys, qui avait disparu toute la journée, revient se poser auprès de moi. Je m’endors, oubliant presque l’atmosphère apocalyptique qui m’oppresse.

Presque. Car soudainement une ombre apparaît, portant le rictus mauvais d’un des deux laquais que j’ai tué à Alicustre. Elle pointe sur moi un doigt menaçant :
-Tu vas payer pour tes crimes !
Le fantôme se désagrège en volutes qui viennent s’enrouler, comme des tentacules, autours de moi. J’essaye de crier mais je n’arrive à produire qu’un murmure léger, comme ceux qu’on entend dans le tunnel. Peut être suis-je mort à mon tour ? Mais je sens un coeur battre, de plus en plus fort. Le Coeur du Dragmonde ! Des profondeurs les plus sombres jusqu’au roc d’Odreï il résonne sans fin. Comme un écho, la voix douce, suppliante, de l’Oracle lui répond: « Croyez moi, je vous en prie, il faut les arrêter. ». Derrière elle le vieux fou d’Arbeth se contente d’hausser les épaules en déclarant :
-Le Crépuscule s’embrase. Avant la grande Nuit.

J’ouvre les yeux. Dans la pénombre je distingue mes trois compagnons à coté de moi et le phénix qui me couvre d’une aile protectrice. Ouf, ce n’était qu’un cauchemar. Ou un sinistre présage. Non, un simple cauchemar. Je crée une flamme pour réveiller le groupe. Je n’ai aucune idée du moment de la journée auxquelles nous sommes mais j’ai l’impression d’avoir assez dormi c’est suffisant.
-Allez, on se remet en marche ! Je veux sortir de ces tunnels glauques au plus vite : dis-je pour les motiver.
Delfa met un point d’honneur à m’obéir promptement, les deux autres me suivent avec un enthousiasme bien plus modéré mais malgré tout nous prenons la route assez vite. Les mécanismes récemment acquis se mettent en place, on fait des pas légers et rapides pour ne pas s’embourber et on fait très attention aux stalactites rouges qui deviennent de plus en plus nombreux.
Delfa s’approche de moi, presque enthousiaste :
-Comment vas tu t’y prendre pour battre le mage de feu ?
Aïe, mauvaise question.
-Je n’en ai pas la moindre idée, notre meilleure chance est de le prendre par surprise je pense.
-Tu m’expliqueras un jour comment ta magie marche ?
-Je..euh bien sûr. ( Je commence à me méfier) : Pourquoi est tu si enthousiaste depuis que nous sommes à l’intérieur du Dragmonde?
-Avant j’avais des raisons d’être triste, ce foutu magicien a tué mon frère et mes autres amis qui faisaient partie de l’expédition. Mais nous allons réussir à les venger alors je peux me réjouir. En même temps cette aventure m’excite, personne n’est jamais allé ici. Et mes ancêtres qui voguent dans l’Onéant ne peuvent me surveiller maintenant que je suis sous la terre.
La psychologie volnade me dépasse totalement parfois. Se réjouir d’une vengeance, comme c’est barbare ! Mais une nouvelle fois ça m’arrange bien. Et ça leur évite des deuils trop pénibles.
-N’êtes vous pas triste de la mort de vos proches même lorsqu’ils sont vengés ?
-Bien sûr que non, ils peuvent voler librement. Ce n’est pas comme chez vous où les morts sont censés venir s’enterrer ici. Tu parles d’un endroit passionnant pour passer l’éternité ! Une fois mort, nous sommes libres, débarassés de tout corps, de toute contrainte, nous volons où le vent nous emporte !
Cela ne m’étonne vraiment pas que les guerres contre les volnades soient si sanglantes avec ces idées là, ce sont des véritables suicidaires !
-Mais alors pourquoi vous restez en vie si la mort est si bien?
-Parce que plus notre vie est bien remplie plus nous pouvons voler loin et vite par la suite. Et puis je n’ai jamais dit que je n’aimais pas la vie !
Vraiment déroutante. Je la laisse filer en avant, pleine d’entrain pour me rapprocher de Frimleg qui marche derrière nous.
-Delfa, tu en penses quoi ?
Il soupire :
-Elle nous vendrait si elle en tirait le moindre bénéfice mais à part ça j’en pense le plus grand bien. Elle s’est remis exceptionnellement de sa blessure et je pense qu’elle se bat bien mieux qu’on le pense.
Je suis habitué mais parfois son pessimisme me pèse...
-Et bien il n’y a plus qu’a espérer qu’elle n’ai aucun bénéfice à nous vendre.
-Tant que Kezra est en vie je ne crois pas. A moins qu’elle soit encore à ses ordres mais il a quand même tué ses compagnons devant ses yeux. Je n’aurais pas aimé.
-Et bien tout va bien alors ! J’essaye de positiver.
-Remarque il reste un volnade, Sango si j’ai bien compris, qui est encore fidèle au rénégat.
Bon, tout ne va pas bien finalement
-Il n’a peut être pas vu le combat.
-Peut être....
On continue à bavarder, de tout et de rien. Certes nous sommes toujours en pleine course-poursuite mais dans cette pénombre permanente on se sent rapidement détaché de toute contrainte, on a le temps de parler, de penser à autre chose, de s’arrêter pour manger. On ne fait pas qu’encaisser des défaites. J’en arrive même à être de bonne humeur quand les murmures des morts ne sont pas trop insistants autour de nous. Ils semblent en effet s’atténuer. « Le vent ne vient pas jusqu’ici » expliquerait Delfa. Ou simplement que les morts passent ailleurs. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous sommes. Un heureux hasard vient cependant rapidement m’éclairer sur le sujet. L’étroit tunnel dans lequel nous évoluons depuis le début s’évase de façon abrupt et la partie supérieure remonte à vive allure vers un puits de lumière très lointain, comme une lucarne immense qu’on aurait posé tout là haut. Je devine rapidement. L’Oeil de Dragmonde. Vu de l’intérieur. Dire qu’il y a quelques jours à peine ( je ne tiens plus vraiment le compte des jours) j’étais de l’autre côté en train de suffoquer. Le phénix, profitant enfin d’avoir de l’espace pour ses ailes, s’élance vers la lumière comme pour mieux pouvoir contempler le lieu de sa naissance. Puis il redescend et va se perdre dans la cime des arbres. Des arbres ! Je reste bouche bée, que font t-ils ici ?
Sous nos yeux, à perte de vue, une épaisse forêt s’étend. Les arbres sont tordus comme s’ils devaient se contorsionner pour trouver la lumière mais ils semblent bien vivants, bien touffus.
Delfa s’élance joyeusement dans les hautes herbes qui courent entre les troncs. Alyxias et moi la suivons avec davatange de retenue mais nous ne pouvons contenir notre joie de trouver de la végétation. Il y a même des pommes, grosses et grasses, qui parfument la prairie. J’en goûte une. Excellente !
Seul Frimleg reste clairement en retrait, nous avertissant d’une voix sombre :
-Les arbres sont taillés et il n’y a aucune pomme pourrie sur le sol. Ce verger appartient à quelqu’un, à quelque chose. Nous avons encore de quoi manger, il vaut mieux ne pas s’aventurer ici.
Il a forcément raison. Dans les récits de légende un endroit pareil cache toujours un piège. Il y a toujours un risque, mais nous ne sommes plus à ça près maintenant ? A quoi bon sortir de son Pharflamme si c’est pour éviter le moindre danger ?
Je m’allonge dans l’herbe avec soulagement, les yeux rivés sur l’Oeil du Dragmonde. Fini les murmures des morts, fini les fantômes. Nous sommes revenus dans le territoire des vivants, je le sens ! Sous l’herbe la terre est pourpre, chaude, elle respire. On peut même distinguer à la surface le passage de minuscules veines.
Je relève la tête, les autres ont disparus de mon champ de vision, sûrement éparpillés dans le verger. Ca ne m’empêche pas de ressentir leur absence comme une angoisse soudaine. Je devrais arrêter de baisser la tête, chaque fois que je la relève il se passe quelque chose d’inquiétant. L’image du brûlarque d’Alicustre, la tête sanguinolente pendant mollement dans le vide, me revient à l’esprit. Berk. Je me dresse sur mes deux jambes.
-Frimleg ?
Rien.
-Delfa ?
Rien. Je crie un peu plus fort :
-Alyxias ?
Rien. Bon... :
-Prys ?
Toujours rien.
Je m’avance entre les arbres, je le sens de plus en plus mal, avec la chance que j’ai je vais forcément tomber dans une embuscade. Je n’ai pas fais trois pas que je me retrouve déjà suspendu à une arbre par un noeud coulant, la tête en bas bien sûr. Bravo ! J’ai gagné mon pari, en plein dans un piège. Je ne perds pas mon sang froid pour autant. On n’aura pas un brûlarque avec une simple corde : Feïnivris ! Une minuscule flamme venu de mon oeil flambe la corde au dessus de moi. Je retombe mollement sur le sol. Voilà, problème réglé, je peux tranquillement me relever. Cinq visages furieux m’entourent. J’ai peut être parlé un peu vite.
Restons diplomate :
-Je suis sincèrement désolé de m’être aventuré dans votre jardin, je m’apprêtais à partir.
L’un des hommes, celui qui a la barbe la plus longue ( et celle de ses compagnons est déjà très longue) m’explique avec un horrible accent :
-C’est nous qui sommes désolé pour vous. Mais vous avez outragé le jardin sacré de Kamanotl, nous allons être obligé, avec regret, de vous tuer.
Le pire c’est qu’il a l’air sincère. Il va falloir faire attention, bien suivre les conseils de mon maître. D’abord : analyse de l’environnement, un arbre noueux derrière moi, une corde consumée qui y pend, au sol des hautes herbes. Puis : Analyse des adversaires. Cinq hommes, entre 10 et 20 cycles environ, plutôt maigres et lourdement barbus. Aucune arme. Dernière étape : choix du sortilège : Andrefeïn me paraît le plus approprié, les sorts comportant le foyer feïn sont généralement les meilleurs pour les groupes et la tornade de flamme créera une sacré pagaille. Il ne me restera alors plus qu’a disparaître derrière l’arbre. Parfait. La réflexion n’a même pas pris un tempsa, ils n’ont rien eu le temps de voir venir. C’est parti :
Andrefeïn !
Je me retrouve écrasé, le nez dans l’herbe légèrement brûlée. Ca ne se passe pas exactement comme prévu. L’homme en face de moi a juste murmuré une formule, la main vers moi et ça lui a suffit pour contrer mon sort puissant ! Je n’ai jamais vu une contre-attaque aussi rapide, aussi intense. J’ai vraiment trop vite parlé : non seulement il y a des brûlarques sous terre mais ils nous dépassent infiniment dans ce domaine. L’homme qui m’a vaincu semble pris par des préoccupations un peu près du même ordre :
-Un boalor ici, fascinant. Nous allons peut être vous laisser vivre un peu finalement.
Je m’apprête à sortir une remarque cinglante, pour conserver l’honneur mais un grand coup sur la tête m’en dissuade lourdement. Je perds conaissance.

Un son lointain chatouille ma conscience, une petite mélopée qui trotte dans ma tête, une mélodie venu d’ailleurs. Mais d’où ? J’essaye d’élargir mon champ de perception. Aussitôt le bruit se fait beaucoup plus pressant. Je peux désormais le fragmenter en plusieurs parties : des voix, plusieurs personnes,plutôt des femmes d’après la tonalité, chantent autour de moi ! Une nouvelle faculté revient alors à ma mémoire : ouvrir les yeux. Elle vient confirmer ce que je pensais, je suis assis au milieu d’un cercle de chanteuses, tout en ajoutant une information : celles-ci sont vêtues de toges pourpres. Leurs regards sont unanimement tournés vers le haut alors, poussé par l’instinct de groupe, je lève les yeux. Nous sommes toujours profondément enfouis dans le Corps du Dragmonde, la voûte rouge, rocheuse, qui nous surplombe le prouve néanmoins on peut distinguer loin, tout là haut, une petite lumière venu de je-ne-sais-où. On verra plus tard, ce n’est pas un problème prioritaire. Car il y a plus important : mes mains sont attachés dans mon dos et plongés jusqu’au poignet dans une bassine d’eau. Mes geôliers savent ce qu’ils font. Sauf que la plupart de mes foyers magiques sont encore hors de l’eau : le pied, l’épaule, le coeur et surtout l’oeil qui est mon foyer spéciale, ma botte secrète. Qui restera secrète tant que je n’ai pas une idée précise de ce qu’il se passe. Je ne sais même pas où sont les autres. J’avise un regard en arrière, ils sont juste là. Nul trace par contre de mon phénix, il a du s’envoler loin pour leur échapper. Je suis en train de balayer l’horizon du regard pour le retrouver quand un éclair brun traverse soudainement mon champ de vision. Je sursaute. Un gros morceau de viande, tombé du ciel, vient d’atterrir juste à mes pieds. C’est quoi ce délire ?
Les femmes se mettent alors à chanter beaucoup plus fort jusqu’à en ébranler la roche tout en ponctuant leur mélodie de sorts de feu, extrêmement puissants, qu’elles lancent vers les hauteurs sans même s’arrêter de psalmodier. Au milieu de ce fratras l’une d’elle se lève, s’empare du bout de viande et toujours en contemplant la lumière d’en haut, crie de toutes forces :
-Merci Parsangram, ta bonté nous illumine de sagesse !
Puis elle se tourne vers nous et dit :
-Kagansokor dans son immense mansuétude a décider de vous pardonner. Vous resterez avec nous 30 cérémonies durant pour expier vos péchés puis vous serez libre de partir.
Bien, on en veut plus à nos vies, c’est déjà une bonne nouvelle, ça me laisse un peu de temps pour comprendre. Une première chose me saute aussitôt aux yeux, le morceaux de viande, la brêche lumineuse, les cris et les psalmodies. Evidemment. Nous sommes juste en dessous du roc d’Odreï, au fond du puits de l’Oracle. Tous les effets lumineux, les bruits, qui m’avaient tant impressionné vienne d’ici. En contrepartie elle leur envoie la moitié de ses offrandes. Les deux parties savent-ils avec qui ils échangent ? Je ne le pense pas sinon il n’y aurait pas un aussi imposant cérémoniel de chaque côté. Cela me donne une précieuse information d’avance au cas où.
Une des femmes en toge vient me délivrer gentiment. Les choses s’améliorent, il semble que nous ne soyons pas vraiment des prisonniers. Pour autant je ne songe pas une seule seconde à m’évader, j’ai vu le niveau de leur magie.
-Nous allons vous conduire à notre magnifique cité : m’explique la femme en m’invitant à la suivre. J’aurais aimé marcher près de mes compagnons mais je ne veux pas risquer de brusquer ma guide. Je la suis donc sagement. Elle sait ce qu’elle fait car même dans les boyaux les plus sombres elle n’hésite pas un tempsa.
-Je suis Béate, c’est moi qui vais m’occuper de vous pendant votre séjour: me confie t-elle gaiement au sortir d’un couloir particulièrement obscur. Je profite du regain de lumière pour observer ses joues rondes, ses larges lèvres et ses yeux pétillants qui lui donnent un visage débonnaire, un air si lumineux que ses cheveux grisonnants ne parviennent pas à l’obscurcir. Elle a l’air tellement sympathique, qu’elle s’occupe de nous est une bonne nouvelle ! J’en oublie presque de me présenter à mon tour :
-Moi c’est Maxwell.
Je faillis rajouter : « brûlarque de deuxième degré et Cie » mais je crois que ça n’a pas grand sens ici. Mais du coup ma présentation est assez plate. Cela ne fait rien, Béate surenchérit rapidement, sans trouble aucun :
-Tu vas voir Maxwell tu vas te plaire à la Cité, tout y est chaleureux, doux. A aucun autre endroit au monde on ne trouve bonheur si grand. Zevolar nous comble de ses joies.
Je ne me formalise pas sur les nombreuses enjolivures exagérées de son propos, par contre il y a quelque chose que j’aimerais bien comprendre depuis un certain temps. Ils semblent avoir un nombre incalculable de dieux, pire que les hommes du Kernak, j’aimerais bien savoir jusqu’où ça va comme ça.
-Combien avez vous de Dieux ?
-Un seul, Atréshayu le tout puissant, pourquoi ?
-Mais alors qui était Zevolar ?
-Mais c’est le même, Bersegrith dans son infini sagesse se nomme aussi Zevolar.
-Bersegrith ? Ce n’est même plus Atréshayu ?
Elle me fait un grand sourire, celui qu’on fait à l’imbécile qui n’a rien compris.
-Notre Dieu est tout puissant, il est tout alors il a tous les noms. Nous l’appelons chaque fois d’un pseudonyme différent, pour tenter, assez vainement de l’embraser dans son absolu.
-D’accord...
Ces gens sont fous. Une impression qui se confirme en apercevant la Cité. Elle se dresse dans l’environnement le plus étrange qu’il m’ait jamais été donné de voir. Et pourtant je commence à en avoir vu pas mal. Mais là, comment décrire ce « truc » ? C’est une espèce de labyrinthe violet, boursouflé, qui s’étend à perte de vue ( pas très loin en réalité, l’obscurité règne). Je ne sais pas quoi dire d’autre. Béate sait, elle :
-Notre glorieuse Cité est bâti sur le cerveau d’Irsholaï, gloire à son nom, pour être plus proche de lui, pour mieux le comprendre.
Ce doit donc être le cerveau du Dragmonde. Incroyable. Lorsque l’on marche dessus la chose rebondit sous le pieds de façon amusante. C’est donc un réel plaisir de marcher jusqu’aux premières habitations. De loin, perdu dans le labyrinthe, elles m’avaient paru d’une taille ridicule. De près l’impression se confirme. Quelques planches de bois, une étrange substance comme enduit et leurs maisons sont déjà décrites. Béate, parfaitement à l’aise dans ce dédale, m’amène jusqu’à une de ces constructions où elle me montre nos affaire déjà entreposés.
-Voilà, vous serez ici chez vous, nous vous avons même laissé vos armes pour vous prouvez qu’aucun mal ne vous sera fait, Préshoäm s’est prononcé en votre faveur : annonce t-elle radieuse pendant que mes amis arrivent, accompagnés par leurs guides qui s’éclipsent aussitôt.
-Préparez vous, après nous irons voir le très sage Throst : annonce Béate. Je n’ai pas le temps de lui demander qui est ce Throst qu’elle a disparu à son tour.
-Et bien : dit Frimleg dépité. Quelqu’un a t-il la moindre idée de ce qu’on fout ici ?
-Aucune. Je me baladais dans le verger et soudain boum : s’étonne Alyxias.
En discutant on parvient peu à peu à mettre nos informations en commun ( c’est moi qui en possédait le plus : il semble que les autres n’ont guère eu de chance avec leurs guides qui ont passer leur temps à se plaindre, se vanter ou même à ne rien dire du tout pour Alyxias). Un tableau clair de la situation apparaît alors : nous sommes prisonniers une durée indéterminée ( à quelle intervale se déroulent les cérémonies ?) de gens surpuissants qui ont des croyances aveugles et qui vivent sous Odreï ou dans les environs. La situation n’est pas glorieuse mais on a connu pire.
-Mais on ne va quand même pas rester coincé là alors que les autres prennent de l’avance : se désole Delfa.
-J’espère que non. Mais ils ont des pouvoirs hors du commun ici nous aurons du mal à fuir.
-Ne vous inquiètez pas nous n’allons pas prendre trop d’avance : rugit soudain une voix tonitruante venu de l’entrée. Une horrible voix que je reconnaîtrais entre mille.
-Kézra !
Ménageant son entrée, spectaculaire comme il semble les aimer, il pénètre à l’intérieur, au milieu de nous, comme si de rien n’était.
-Bravo gamin tu as deviné. Je m’excuse de m’inviter comme ça mais j’ai appris par hasard votre arrivé alors je me suis permis de venir saluer votre installation. C’est un réel plaisir de vous avoir parmi nous.
Quel faux-cul ! Je m’échauffe, cette fois-ci ça va barder, on va voir qui est le gamin :
-Plaisir partagé, on va pouvoir régler nos comptes !
Je me lance sur lui. Il me rejette d’un geste :
-Hooo du calme, détrompe-toi, on ne va rien régler ici, les Adorateurs interdisent toute violence dans la cité. Ils nous tueraient tous à la moindre faute.
-Et bien au moins, coincé ici, vous ne prendrez pas d’avance sur nous !
-Nouvelle illusion. Nous sommes arrivés plutôt, nous avons déjà expié quatre cérémonies.
Sur ce, il se retire, un sourire fier sur les lèvres.

Ce type va me rendre fou. C’est comme s’il était toujours là pour nous barrer la route sauf qu’a proprement parler c’est lui la route, notre objectif. Je plante mes ongles dans le bois des murs, piteux moyen de garder mon sang-froid.
Il n’y a que Delfa qui soit heureuse de la venue de Kézra :
-Je vais pouvoir retrouver Sango : se félicite t-elle.
Je me retiens de dire que j’étriperais bien son ami volnade car ça ferait un ennemi de moins. A la place je me contente d’observer :
-C’est déjà ça. Tu pourras peut être le ramener à notre juste cause.
-Facilement. Ensuite il ne restera plus qu’à faire payer à cette ordure de Kézra le mal qu’il a fait.
-Parfaitement, ce traître va souffrir ! Je..
La voix naïve de Béate, surgit de nulle part, me coupe en plein élan :
-Allons, ce n’est pas bien de faire du mal aux gens. Ce n’est pas l’enseignement que nous livre Bardelien !
Raaah sa joie stupide et son Dieu machintruc sans nom commencent aussi à m’emmerder sérieusement. Mais je réponds, mielleux :
-Evidemment, je me suis mal exprimé je n’ai jamais pensé du mal de personne.
Par volonté de m’ignorer ou complète candeur Béate répond :
-Parfait. Tout va bien alors. Il faut que votre coeur soit pur pour faire face à Throst. Venez, suivez moi !
Elle nous entraîne alors de nouveau dans ce foutu cerveau dédale. Autour de nous il y a toujours les mêmes bosses et nervures rosâtres mais Béate sait pourtant se repérer car après quelques tempsa seulement nous arrivons devant une autre maison pas beaucoup plus grande que les autres mais pourtant bien plus imposante. Le bois est précieux, soigneusement poli et agencé de façon minutieuse. Et il y a un majordome devant la porte. Cela contribue forcément à la grandeur de l’édificie bien que la moue irascible de l’homme gâche un peu l’ensemble.
-Allez dépêchez vous de rentrer je ne vais pas vous tenir la porte infiniment non plus ! Râle t-il.
Mais même une fois rentrés le majordome n’est pas satisfait :
-Et vos chaussures dégueulasses ! C’est qui qui va devoir nettoyer après !
Béate s’excuse poliment et avec un grand sourire. Il est impresionnant que deux personnes aux caractères caricaturaux aussi différents coexistent pacifiquement dans une même Cité. Plus surprenant encore est l’existence du troisième homme, au fond de la pièce, le fameux Throst sûrement. Mis à part son nom je n’en sais pas grand chose : tout, dans son apparence, est mystérieux. Impossible d’abord de déterminer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme : ses cheveux sont longs, ses mains fines mais son visage est durement sculpté. Impossible aussi de savoir son âge : ses cheveux sont gris, son visage ridé mais son sa stature est celle d’un jeune homme fier. Impossible davantage encore de déterminer son humeur. Son visage est fixe, ses lèvres droites, ses mouvements précis à la manière d’un automate. Rien ne transparaît. Au final il ne reste de lui qu’une seule certitude qui vous transperce froidement, celle de l’infinie sagesse ancrée dans son regard.
Envolé ma colère d’il y a peu, envolé Kézra et tous mes soucis. Il ne reste plus que Throst et le silence électrique qui précède sa première parole.
-Merci Béate, Merci Courrou, vous pouvez vous retirer : dit-il simplement en préambule. Il veut donc nous parler en privé.
Les deux disparaissent donc pour vaquer à on-ne-sait quelles occupations.
Throst reprend :
-Bienvenue parmi nous voyageurs d’Au-delà du Monde. Excusez mes hommes pour l’accueil brutal mais nous devions d’abord nous assurer que vous n’étiez pas juste des Errants.
J’aurais préféré un accueil plus chaleureux mais je réponds, par politesse :
-Aucun problème, nous avons connus pire. Et puis tout s’est très bien passé ensuite. Au contraire, c’est à nous de vous remercier pour l’accueil.
Throst écarte d’un geste ces flatteries futiles et s’approche de nous :
-Vous devez vous demander où vous avez mis les pieds je suppose. Béate a du faire une description très positive des lieux -son regard perçant se pose sur moi- tandis que Prétense n’a parlé que d’elle –ses yeux, cette fois, sont braqués sur Delfa- alors qu’Harasse s’est plainte de sa fatigue ( regard pour Frimleg), ainsi de suite...
Je comprends bien qu’ils parlent des femmes qui nous ont mené à la Cité mais je ne vois pas bien où il veut en venir. Il poursuit :
-C’est sûrement la première chose que vous devez savoir maintenant que vous êtes ici : si les caractères et les noms sont aussi marqués, aussi caricaturaux c’est parce que tous les habitants d’ici ne peuvent être autrement : ils sont prisonniers à vie d’un caractère, d’une émotion, d’une idée unique. Et ce pour une raison très simple. Ils sont nés, ont vécus, dans une maison fixé sur un endroit particulier du Cerveau d’Ugrébainvil. Chaque zone du Cerveau correspond à une activité particulière : nostalgie, colère, joie, peur etc.. qui déteint peu à peu sur l’individu jusqu’à le transformer complétement. C’est ce qui crée la complémentarité et donc l’harmonie de notre Cîté. Toutes les passions sont représentés.
Une partie de moi-même comprend immédiatement, l’humeur si joyeuse de Béate, la colère de Courrou le majordome, tout s’explique ! Mais l’autre partie se refuse à saisir, une telle chose est formellement impossible !
Delfa, elle, adhère tout de suite car elle se risque même à demander à Throst :
-Et vous c’est quelle émotion alors ?
-Moi je suis né et j’ai été élevé ici même, sur le lieu de la raison pure. Je suis l’intelligence même, dépourvu de passion ( et en effet, il dit cela sans la moindre trace de fierté). C’est pour cela que je suis le chef du village, je ne commets pas de faute et je ne mets pas en avant mon intérêt personnel.
Un silence respectueux suit la déclaration. Sérieusement, que peut-on ajouter à cela ?
A nouveau c’est Delfa qui répond, curieuse et sans aucune gêne :
-Ca ne vous pèse pas de n’avoir aucune passion ?
-Bien sûr que non ici chacun trouve une raison d’être fier de son caractère, moi y compris : chacun sait que les passions aveuglent la raisons et mènent au mal. La preuve avec vous d’ailleurs -Son regard jette sur moi un profond malaise- Vous voulez tuer Kézra, le faire souffrir dans l’enceinte de notre belle Cité parce que vous êtes aveuglé par votre colère. Ce n’est pas raisonnable.
Comment est-il au courant ? Comment sait-il déjà tout ça ?
Il devine ma stupeur, son doigt désigne le sol, rosâtre toujours mais parsemé de minuscules conduits blancs que je n’avais pas remarqué au premier abord :
-Ce sont des conduits nerveux : explique t-il. Ils transmettent toutes les informations par signaux électriques, un magnifique moyen de surveillance et de communication pour quelqu’un comme moi qui sait les comprendre. J’ai donc pu facilement vous entendre parler juste avant de venir.
Je reste muet, figé devant les petites lignes blanches. Finalement nous sommes surveillés et très bien gardés.
-Y a t-il autre chose que vous désirez savoir ? Demande le chef de la cité.
-Quand se déroulent les cérémonies ? Demandè-je impatient de savoir combien de temps nous allons rester emprisonnés ici.
-A chaque début de journée : répond simplement Throst.
O.k, cela fait donc 30 jours, soit 7 d’avance pour Kézra et ses hommes ce qui est beaucoup mais... Mais ? Il y a quelque chose qui ne va pas :
-Comment savez vous que la journée commence alors que vous êtes toujours sous la terre ?
-Dans le verger la lumière est plus vive et puis...vous verrez, ça ne devrait pas tarder.
S’il n’était pas aussi inexpressif j’aurais juré avoir vu une esquisse de sourire sur sa figure.
J’échange un regard complice avec Frimleg, même dans les situations les plus absurdes il ne semble pas se démonter. Même lorsque ça se produit il reste stoïque. Le sol tremble, les murs bougent mais il reste impassible. Ce n’est que quand la surface du Cerveau se met à luire d’une lumière diffuse qu’il esquisse un geste de surprise.
-Voilà, Beragen s’est réveillé, la Cérémonie peut commencer. Suivez moi.
Throst nous emmène à l’extérieur d’un pas déterminé. Tous les habitants, 3000 environ, sont debout là. Ils attendent.
-Que doit-on faire ? Murmure Alyxias à Throst.
-Simplement rester là et attendre : répond t-il doucement.
Bon, très bien. Je me fige sur mes deux jambes, en expectative. Rien ne se passe. Silence total. Trois mille personnes et pas le moindre mouvement. Et ça commence a durer un peu trop longtemps à mon goût. Pour passer le temps, je tapote sur mon bras, j’observe les visages, je récite la liste des sortilèges de troisième degré à l’envers. Ah ! Enfin. Ils bougent, retournent à leurs activités quotidiennes. Mais cela sans qu’aucun signal ne vienne clore la Cérémonie. Je ne comprends pas..
Throst s’approche de moi :
-Vous ne l’avez pas senti ?
-Qu’est-ce que j’aurais du sentir ?
-Ce que tout boalor devrait percevoir. Ce n’est rien vous aurez d’autres essais.
Il se retourne et disparaît aussitôt remplacé par Béate qui nous ramène à notre nouveau « chez nous ».
-Vous avez vu comme Throst est formidable ! s’enthousiasme t-elle.
Maintenant que je sais d’où vient son enphorie permanente je partage un peu moins sa joie : elle n’est pas heureuse, elle est folle.
-Formidable, c’est le mot.

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