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 RÉSERVÉ TILDU-JULIE : Heya [Titre provisoire]

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Tildu
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MessageSujet: RÉSERVÉ TILDU-JULIE : Heya [Titre provisoire]   Mer 2 Nov - 19:21

L'arrivée

Heya suivait des yeux le parcours souple du grand albatros, qui jouait avec le ciel et rasait les vagues turquoises. Avec une facilité déconcertante, l’oiseau piquait, effleurait à peine la surface calme de l’océan et remontait en flèche, épousant la forme des nuages ou le souffle de la brise marine. Assise sur un rocher, la jeune fille ne bougeait pas. Elle regardait, les cheveux au vent, les genoux repliés sur sa poitrine, les doigts caressant doucement le collier de bois ornant son cou.

Puis, tout à coup, la cloche d’un navire ! L’oiseau s’enfuit. Heya se lève d’un bond. Ses pieds nus s’écorchent sur la pierre noire de la côte. Elle court, Heya, elle court le plus vite possible pour arriver au port la première ! Elle hurle de toutes ses forces en relevant sa robe déchirée !
La jeune fille traversa les Prairies Calmes où paissaient quelques chèvres, les Landes de Sable où perçaient deux ou trois malheureux buissons, passa à côté de sa maison de torchis.
– Maman, maman ! appela-t-elle, haletante. Le voilier… le voilier !
A ces mots, la porte s’ouvrit d’un coup, et une femme d’une quarantaine d’années se précipita à la suite de la jeune fille déjà loin, tenant à pleines mains sa jupe de toile, abandonnant ses sabots.
Elles arrivèrent bientôt au port où une dizaine de bateau était attachés.
L'écume des vagues se formaient autour des coques en bois, dépeintes et moisies.
D'un grand voilier sortirent une dizaine de passagers, tous plus sales et mal rasés que les autres.
Heya et sa mère cherchèrent du regard la visage familier qu'elles n'avaient pas revu depuis si longtemps...
Soudain, Heya aperçut un homme qui pourrait bien ressembler à son père si celui-ci était encore vivant.
Elle courut pour le rejoindre et lui sauta au cou:
_ Nely!!!!_cria-t'elle, d'une voix pleine de joie.
_ Ça faisait longtemps, sœurette !!

La mère, qui suivait Heya de près, enlaça ses deux fils, et ils restèrent ainsi tous les trois, enfin réunis.
Le jeune homme se sentait vraiment heureux d’avoir retrouvé sa famille. Sa sœur, toujours aussi douce, et sa mère, encore chaleureuse et un tantinet inquiet… Mais il avait beau avoir l’impression d’être au septième ciel, il n’arrivait pas à dérider son visage. Durant le trajet qui menait à la maison, il s’entraîna à sourire tout en répondant à la foule de questions que lui posaient les deux femmes, sans y parvenir. À croire que les horreurs auxquelles il avait assisté durant l’expédition l’avaient atteint jusqu’au plus profond de son être.
Lorsqu’ils arrivèrent devant la belle bâtisse blanche, Nely eut un temps d’arrêt.
C’était le foyer.
Son foyer.
Il caressa un instant la vieille porte faite de planches rouges grignotées par l’âge avant d’entrer. « Ça fait du bien d’être ici, » murmura-t-il en détaillant comme si c’était la première fois la salle au plafond bas et aux murs pauvres. Pris tout d’un coup d’une illumination, il sortit de son sac en cuir deux objets enveloppés dans des étoffes précieuses, rapportées de la colonie, et les tendit à sa mère et à sa sœur, les yeux pétillants.
« Cadeau ! Ils viennent de très loin… »
Deux paires d’yeux se mirent à briller ; les deux femmes, surprises par cette offre, tendirent leurs bras et commencèrent à ouvrir les petits paquets.
Heya tremblait, envahie par l'émotion, et déjà ses doigts fins et agiles déroulaient le petit paquet avec délicatesse. Soudain, un halo d’or enveloppa puissamment la salle et Heya détourna le regard. Mais, la curiosité étant plus forte que tout, l’adolescente contempla avec fascination le bijou délicat qui scintillait entre ses mains. Le petit colis renfermait un petit pendentif, constitué de trois anneaux entrecroisés formant un globe miroitant, à l’intérieur duquel flottait un joyau sphérique. Celui-ci, marbré de nombreuses volutes écarlates, illuminait tous les recoins de la pièce misérable. Un petit mécanisme avec une clé permettait de l'ouvrir pour y renfermer un objet de la taille de l'ongle d'un petit doigt. Heya sauta dans les bras de son frère, folle de joie.
Sa mère fit de même quand elle déplia une gigantesque écharpe dont le tissu, de couleur carmin, raffiné et entrecroisé de fils d’or, coulait comme de l’eau claire sur la peau de la femme émerveillée. Ce magnifique morceau de soie renfermait également une bague ornée de pierres précieuses qui étincelaient comme le soleil. Tous trois restèrent enlacés, ne faisant qu'un, pendant de longues minutes.
« Tu ne nous as donc pas oubliées, mon fils, durant tout ce voyage. Et maintenant, tu rentres riche et heureux, transporté par la gloire et les souvenirs de ce long périple ! »
Le jeune homme secoua ses mèches noires et planta son regard bleu dans celui de sa mère.
« Je ne suis pas riche.
Sur le chemin du retour, une mutinerie a eu lieu : les esclaves que le capitaine souhaitait ramener de Gorée se sont échappés et ont tué leurs deux geôliers, avant d’assommer cinq de nos hommes et de partir sur la barque de secours. Ils ont emporté avec eux la fortune que nous rapportions d’Afrique. Ainsi, nous rentrons ruinés de notre petit commerce.
Mais je suis riche, maman ! Cette excursion m'a rendu autre et je suis homme maintenant ! Je suis riche de la révolte qui gronde et bouillonne dans mon sang ! Et ce sentiment de haine, cette soif de vengeance me consument et m’animent...
Cependant, je me sens impuissant et je perds mes repères. »
– C'est vrai, mon fils, que je te vois différent. Tu n'es plus le jeune enfant rêveur de 15 ans que nous avons vu disparaitre dans l'océan, il y a de cela bien longtemps. Je vois que tu as grandi en maturité et en force. Tu es beau et aimes l'aventure, mais ton cœur reste noble.
Ah !! Mon fils, tu m'as tellement manqué !! Ta sœur et moi avions peur pour toi, et nous avons cru te perdre à tout jamais. Par chance, ton ami est venu nous donner de tes nouvelles, car ici, nous t'avions presque déjà enterré. »
Un long silence suivit ce long discours, qui ne fut perturbé que par la douce voix d'Heya, qui contemplant encore son bijoux, était resté muette au cours des longues paroles prononcés par sa mère.
– Nely, la vie ici n'a pas beaucoup changé, depuis ton départ. L'oncle Ben s'occupe toujours de son troupeau et M. Heynoli n'a pas quitté son poste de professeur.
– Pourtant, Heya, cette vie me paraît si lointaine et étrange…
- Viens donc faire un tour avec moi dans le village avant le souper… » Heya chercha du regard l’assentiment de sa mère avant de continuer. « Tu retrouveras du monde et nous annoncerons à tout le monde que tu es rentré ! ».
Sur ce, les deux jeunes gens sortirent de la maison et se rendirent sur la place du village, où se déroulait le marché tous les dimanches. Un vieillard était assis sur un banc, la pipe au bec, soufflant des ronds de fumée par sa bouche entrouverte. L’oncle Ben n’était l’oncle de personne. C’était un vieux loup de mer aigri, qui n’avait aucune famille ici. D’ailleurs, dans le village, on n’était même pas sûr qu’il ait une famille quelque part. Il ne cessait de regarder l’océan en maugréant des paroles inconnues, regrettant peut-être d’avoir troqué sa vie de marin contre celle de berger, moins trépidante. Il était d’un tempérament bougon, cependant, il pouvait se montrer charmant devant une pâtisserie aux framboises. Heya et Nely s’avancèrent vers lui à pas hésitants, et il les salua d’un bref mouvement de la tête, signe d’une invitation à s’asseoir à côté de lui. Quand il vit Nely, une expression de grande nostalgie plana dans ses yeux noirs, effacée presque aussitôt par de la neutralité.
« Je travaillais dans le commerce d’esclave, dans le temps », dit-il sans aucune introduction. Heya regarda son frère, surprise. C’était bien la première fois que l’on voyait l’oncle Ben parler de sa vie antérieure aussi facilement. « Après trente années de cette connerie, j’ai pété les plombs. Le lendemain, je me convertissais à l’élevage de moutons. Je n’ai plus jamais remis les pieds dans un bateau. » Silence. « Et je vois que tu as décidé de reprendre le flambeau. Mais QU’EST-CE QUI S’EST PASSE DANS TA TETE, bon sang ?? ». Le vieil homme s’était levé sur ses jambes encore fortes. Les veines de sa tempe gauche s’étaient mise à palpiter.
Nely savait qu’il devait s’excuser. Ben l’avait mille fois mis en garde contre cette expédition, mais sans lui donner de raisons particulières. L’adolescent insouciant d’autrefois n’avait pas écouté ses conseils et était parti à l’aube à bord de l’Astrolabe, sans aucun mot d’adieu.
« Je... je... » Il ne trouvait pas les mots, tellement son acte avait été idiot et puéril. Sa famille lui avait manqué ces nombreuses années, mais il avait été trop tard pour revenir en arrière. Il avait dû s'accoutumer aux règles du capitaine, qui étaient quelques fois très dures à supporter. Au début, voir les autres traiter des hommes comme des bêtes l'avait répugné, mais les choses étaient ainsi. S'il n'accomplissait pas la tâche qu'il avait crue avant si réjouissante, qui consistait à naviguer sur les flots et accoster des terres magnifiques, mais avec la contrainte d'emmener des esclaves dans la cale, empilés comme du bétail, on l'aurai jeté par dessus bord. Comment avait-il pu rater la tâche la plus importante de ses expéditions ? Comment avait-il pu croire que le seul travail était de manier un bâtiment, et d'explorer des rivages inconnus, comme le faisait Cristobal Colon, dans le livre qu'il avait lu et relu pendant toute son enfance ?
La tâche des matelots n'était autre que d'être des monstres. Nely reprit pourtant la parole : « Je suis vraiment désolé. Je sais que mon acte a été bête et naïf, mais ne comprends-tu pas que je ne savais pas à quoi je m'attendais ? Je ne savais pas que la tâche que tu avais fait pendant tellement d'années et que j'avais décidé d'entreprendre était aussi horrible ! Crois-tu que je l'aurais fait si tu m'avais expliqué ! Mais comme personne ne m'a jamais rien dit, prétextant que j'étais trop jeune, je croyais que le seul danger était que des pirates nous attaquent, ou un truc dans le genre ! Comment pouvais-je deviner que c'était tellement... affreux… » Puis il se tut, attendant que l'oncle Ben le sermonne encore, ou qu'il lui crie dessus de toutes ses forces. Mais au lieu de ça, ce dernier se rassit, et il fixa Nely d'un air glacial. Puis ses traits s'affaissèrent un peu, et il acquiesça. Il se tourna vers Heya et la regarda d'un oeil intrigué. Avant qu'elle ne puisse comprendre la raison de Ben de la regarder de cette façon, il ferma les yeux, appuya sa tête contre le banc et commença à ronfler bruyamment. Heya se retourna vers son frère, qui paraissait tourmenté et réfléchissait sans doute à sa vie en mer. Pourtant, quand il entendit les ronflements du vieil homme, il se tourna vers sa soeur et lui sourit. Et son sourire se transforma en rire, qui fut bien vite accompagné par celui de Heya.
Soudain, des rires d’enfants se firent entendre et se mêlèrent aux leurs. C’était les six élèves de la classe de M. Heynoli, l’instituteur.
« Meï, Tom, Marann… ! Comme c’est bon de vous revoir !! Et toi, Kamma, comme tu as grandi ! Tu vas finir par me dépasser ! » s’exclamait Nely, pleurant presque. Mais Heya, inquiète, demanda aux deux plus grands, les deux frères et sœur aux yeux bleus : « Iofa et Têlon, dîtes-moi, vous ne devriez pas être en cours en ce moment ? ».
Les interpellés baissèrent les yeux, et peu à peu, les babillages cessèrent. Ce fut Meï qui répondit : « Nous… nous voulions revoir Nely… Il était parti il y a si longtemps, que les plus jeunes d’entre nous ne se souvenaient même pas de lui. » Un murmure d’approbation parcourut l’assistance. Iofa continua, au grand soulagement de Meï : « Alors comme c’était temps de pause, nous avons décidé de courir vers la place du village, devinant que vous y seriez.
- Je vous comprends », dit Nely que ce discours n’avait pas peu flatté. « Nous allons vous raccompagner vers l’école, et par la même occasion je pourrai saluer M. Heynoli. »

Nely avait toujours été le protégé du professeur. Celui-ci partageait souvent ses points de vue, et quand ce n’était pas le cas, ils se plaisaient à débattre sur le sujet, parfois pendant plusieurs heures. Heya se souvenait d’un soir de fête où les deux hommes s’étaient assis à table face à face et avaient controversé durant tout le repas. Nely n’avait alors qu’une dizaine d’années à l’époque. Et tout le village avait retenu qu’il ne fallait plus jamais reproduire ce plan de table ! On en plaisantait encore.
Quand Nely arriva devant l'école, il s'arrêta, silencieux. Cet établissement lui rappelait tellement de souvenirs. C'était un bâtiment en pierre, avec une porte en bois. Sur la porte se trouvait une plaque en métal, où l’on pouvait lire "École Layres". M. Layres avait été le premier professeur du village, qui avait construit l'école, il y a plus de cent ans. À sa mort, on avait donné son nom à l'école, car sans lui, les habitants n'auraient pas pu avoir une éducation décente.
« Ça n'a pas changé », furent les seuls mots que put prononcer Nely. Tellement de souvenirs lui revenaient à l'esprit, qu'il ne pouvait rien dire d'autre.
Soudain, la porte s'ouvrit, et M. Heynoli sortit de l'école. Il n'avait lui non plus pas changé, exceptées peut-être les quelques rides qui venaient vieillir son visage. Il avait les mêmes cheveux noirs, et courts, toujours emmêlés, ses yeux d'un bleu profond, qui avait toujours hypnotisé Nely, mais il y avait surtout et aussi sa chemise bleue à carreaux, qu'il portait toujours lors de ses cours, et n’enlevait que les dimanches pour pouvoir la laver.

Le professeur s'approcha de Nely, et l'enlaça amicalement, mais avec force.
« Les enfants, vous êtes libérés », lança-t-il de son accent rauque, recueillant à ces mots un concert d’exclamations joyeuses. « Heya… Permets-tu ? J’aimerais discuter avec Nely un moment.
- Bien sûr… Il faut que j’y aille, de toutes façons », nota la jeune fille, qui fixait le ciel d’un air songeur. Elle s’éloigna et se dirigea vers la plage.

Le vent à présent avait repris le contrôle de la grève. Sous sa force tranquille s’inclinaient les fougères et s’envolaient les grains de sable. Heya longea durant quelque temps le rivage, marchant avec vivacité. Elle contempla la mer étincelante aux mille couleurs, humant l’air salé chargé d’embruns. Quand elle aperçut la silhouette modeste qui se découpait à l’horizon, elle commença à grimper.

« Entre ! », fit une voix calme, avant même que Heya soit arrivée devant la porte.
La vieille bâtisse, plantée au bord de la falaise, tenait debout depuis des années et des années. Les planches en bois qui la composaient étaient régulièrement nettoyées et traitées contre le sel. D’une simplicité harmonieuse, cette maisonnette possédait seulement une immense fenêtre orientée vers la mer. L’adolescente entra et chercha des yeux son ami. Le grand vieillard fumait sa pipe devant la baie vitrée. Il tourna sa tête aux joues mates creusées de fossettes et murmura de son timbre grave et doux : « Je croyais que tu ne viendrais pas aujourd’hui ! ». Il posa les yeux sur le bol rempli de biscuits disposé sur la petite table, entre les deux tasses de thé fumant : « Je désespérais de devoir les finir tous sans toi… », sourit-il. Il s’assit sur l’un des fauteuils qui se trouvaient juste à côté de la fenêtre, et tendit le récipient à Heya de sa main de géant.

L’Ermite était un sculpteur gigantesque dont personne ne connaissait le nom. Il vivait depuis toujours dans sa masure, et les jours de beau temps, sortait dehors modeler des personnages à la taille démesurée avec de la boue, de la pierre, des plantes, du sable et tous les autres matériaux qui lui passaient entre les mains. Ce n’était pas un véritable ermite, car il aimait voir des gens, en petit comité. Mais tout le monde l’appelait comme ça parce qu’il vivait à l’écart du village.
Heya se servit d’une poignée de biscuits parfumés à la fleur d’oranger. L’Ermite la fixa avec attention de son regard bleu, puis ses yeux se posèrent sur le pendentif que lui avait offert son frère quelques heures auparavant. À côté du collier aux reflets chaleureux d’or et de rubis, elle portait également un bijou en bois, beaucoup plus modeste, que lui avait offert le vieux sculpteur des années auparavant. « Enlève cette babiole », grogna-t-il d’un ton amer, désignant le collier qu’il lui avait fabriqué. « Elle est encore plus fade près de ce bijou qu’elle ne l’était avant ». Heya ouvrit de grands yeux indignés et répondit un peu trop fort : « Ces deux colliers ont pour moi la même valeur parce qu’il m’ont été offerts par deux personnes chères. Qu’importe que l’un soit en or, l’autre en bois, et qu’ils n’aillent pas ensemble, je n’enlèverai aucun des deux ! ». Devant son regard interrogateur, elle expliqua que Nely venait de rentrer, qu’il allait bien et qu’il viendrait sans doute le voir.
« Je suis heureux pour toi », sourit le vieillard. « Continues-tu à faire ces affreux cauchemars la nuit ? Je vois à ta petite mine que tu n’as pas l’air de dormir beaucoup ces derniers temps.
- Justement », s’exclama-t-elle avec une joie non dissimulée. « Jusqu’à ce matin même j’ai revu ce bateau, cette épave fantomatique, qui avait hantée mes rêves toutes les nuits, et dont malgré mes nombreuses recherches je n’avais jamais retrouvé l’origine. L’avais-je imaginé, venait-il d’un livre ? Je t’avais déjà fait part de mes interrogations. Ces derniers jours
mes cauchemars allaient en s’intensifiant. D’abord je n’avais vu que la silhouette décharnée de ce navire, au loin dans le brouillard. Puis au fil des nuits, il s’était rapproché, et j’avais remarqué que quelque chose ne tournait pas rond. La coque luisante était criblée de balles. La figure de proue, cirée comme si c’était la veille, pendait à l’avant du pont, le visage déformé en un horrible rictus. Puis je voyais que, même si les voiles se balançaient, les mâts grinçaient, il n’y avait plus aucune trace de vie sur ce bateau. Rien. Il semblait avoir été abandonné depuis des siècles et des siècles. Il régnait un silence de mort. Et cette nuit, il m’est arrivé quelque chose d’horrible, quelque chose qui me fait frissonner même quand je me la remémore. Une force irrésistible m’invitait à monter à bord. Cependant jusqu’à présent, je ne m’étais jamais aventurée aussi loin. Prudente, je m’étais contentée de regarder, hypnotisée, les dérives de ce vaisseau. Et ce matin, je me suis décidée. Pour en finir avec ce rêve angoissant, il fallait que j’affronte le halo de mystère qui entourait le bateau. Ainsi, j’ai pris mon courage à deux mains, et je m’aventure sur le pont. Et là, une vision effroyable me submerge. Autour de moi, gisant sur le plancher couvert de flaques d’eau et d’algues, des cadavres s’amoncèlent, s’entassent. Poussée par une curiosité inconnue, je m’avance ; enjambant les corps en décomposition. D’une main tremblante, j’en retourne un. Horreur !! Derrière la moisissure verte, le sang coagulé, les brûlures et les bleus se distinguent très nettement... les traits de mon frère ; le visage figé en une grimace affreuse ; les yeux vides ; la bouche entr’ouverte comme pour hurler.
Voilà. J’ai compris à ce moment là que ce bateau était celui qui avait emporté Nely, des années auparavant. J’avais peur qu’il meure, qu’il lui arrive quelque chose. Ou même, je craignais, si je le revoyais, de ne plus le reconnaître, de ne plus le retrouver, lui et son énergie d’enfant. De retrouver un homme qui a grandi sans moi, un homme différent de celui que je connaissais. »
Après l'avoir écouté attentivement, le vieil homme la regarda pensivement. « Et alors, as-tu retrouvé ce frère que tu rêvais tant de revoir ?
- Il est à la fois le même, mais il est indéniable que l’océan l’a changé », répondit elle, les yeux fixés sur fenêtre, d’où l’on apercevait la mer calme. « Ce matin, je fixais l’horizon, quand un voilier que je connaissais trop bien s’est fait apercevoir à l’horizon ! J’ai tout de suite compris mes rêves répétitifs, et suit vite allée prévenir maman. Ça faisait trop longtemps que je n’avais pas aperçu son visage, mais, malgré le fait qu’il a grandi, je l’ai tout de suite reconnu. Seul quelque chose dans ses yeux a changé. Un je ne sais quoi de tristesse, qu’il n’avait pas quand il est parti. Qu’a-t-il pu voir de si terrible ? lui seul le sait, mais je ne sais plus si c’est le même. L’océan nous a fait craindre le pire pour lui durant ces six longues années, et il nous l’a ramené différent. » Elle resta un long moment sans rien dire, les yeux vides. « Mais tu auras l’occasion de le voir, il n’oubliera pas tout ce que tu lui as appris, et il viendra sans doute te saluer. Tout le village a sauté sur lui dès son arrivée, mais il gardera un peu de son temps pour monter jusqu’ici. »
Elle se leva soudain d’un bond : « Je suis montée pour te prévenir, mais je dois aller aider ma mère.
- C’est toujours un plaisir de te voir. Avec l’arrivée de ton frère tu seras sans doute plus occupée que d’habitude, mais vient me voir dès que possible.
- Bien sûr ! » s’exclama la jeune fille en guise d’au revoir.

L’Ermite la regarda abandonner la maisonnette, les plis de sa robe disparaissant derrière la porte. Comme elle avait grandi, depuis qu’il y a six ans de ça, elle était venu en courant, un matin de brouillard, les larmes aux yeux, et en sanglotant « Il est parti ! » de nombreuses fois. Il avait du la consoler, pauvre fillette, qui à ses onze ans, par le départ de son frère, avait perdu trop jeune son âme d’enfant. Il se rappelait des jours anciens où les deux enfants, accompagnés souvent de quelques amis, venaient en courant chez lui après les cours, pour manger des gâteaux à l’orange et écouter les histoires qu’il avait à raconter. Étaient-ce ces histoires de voyage et de pirates qui avaient fait partir le jeune Nely ? Le vieil homme se l’était toujours demandé. Il savait bien que depuis, les mères ne laissaient plus leurs enfants écouter ses épopées de navigateurs et d’aventuriers, de peur qu’ils ne suivent un jour le chemin de Nely, que l’on croyait mort à l’époque. Heya était la seule qui durant toutes ces années était montée chez l’Ermite, pour écouter ses légendes et lui raconter ses soucis. Elle aimait aussi sculpter avec lui des figures oniriques, qu’elle seule comprenait, mais qui la déchargeaient de ses peines et de son chagrin. L’Ermite l’admirait, car même si la jeune fille lui confessait ses douleurs, elle était toujours souriante et optimiste, sa désolation enfouie au fond d’elle. Le vieil homme était, grâce à son écoute et sa tendresse, l’échappatoire où elle pouvait se libérer de ses maux. Il avait appris qu’elle était attachée à son frère bien plus qu’il n’avait pu l’imaginer, un amour qui la faisait tout les soirs pleurer amèrement et rêver de cauchemars insondables. Mais il était enfin revenu, et même si l’Ermite avait écouté ce qu’elle lui avait raconté, il l’avait vu dans ses yeux, un feu s’était allumé à nouveau, une joie immense qu’elle devrait libérer bientôt.

Le vieil homme n’avait pas tort, car non loin de là, Heya était montée en courant au plus haut point de la colline, surmontant les falaises. Sans pouvoir résister plus longtemps, elle avait levé les bras et crié de toutes ses forces, un cri qui emplit l’air, et qui emporté par le vent, s’éloigna vers l’horizon bleu. Puis elle se laissa tomber vers l’eau turquoise qui l’attendait plus bas, un sourire aux lèvres, radieuse comme on ne l’avait pas vue depuis longtemps.

*
* *



Sur la crique qui jonchait l’océan, Nely était assis, les pieds dans l’eau regardant la mer bleue, sans savoir quoi penser. Il avait revu de nombreux visages depuis longtemps oubliés, un village qui l’avait vu naître et grandir, sa famille qu’il attendait tant de revoir, mais il ne se sentait pas complètement heureux. Que manquait-il dans ce tableau parfait ? Tous avaient continué leurs vies sans lui, et il ne se sentait plus vraiment à la maison. Le village qu’il avait rêvé de retrouver avait changé sans lui, et même s’il paraissait comme avant, Nely avait l’impression que les gens le voyaient comme un étranger. Où se sentirait-il chez lui désormais ? Sa sœur qu’il avait laissée jeune enfant était devenue une femme, le monde qu’il connaissait avait vieilli… Lui-même voyait désormais sa mère comme une étrangère. Il aurait du être là pour veiller sur sa sœur et sur sa mère, au lieu de partir vers une aventure qui aurait pu lui coûter la vie. Il ne se pardonnerait jamais cet acte égoïste qui avait brisé le cœur de sa pauvre mère et de Heya. Les villageois avaient dû consoler, alors que lui partait vers d’autres mondes.

Une tâche blanche dans l’eau attira son attention. C’était sa sœur, qui nageant rapidement, s’approchait de lui.
« Tu as pu te libérer de tout le voisinage qui t’as sauté dessus pour recevoir de tes nouvelles ? », demanda-t-elle en s’arrimant sur le ponton de bois, d’où son frère la regardait, amusé.
« Je t’avouerai que je me suis échappé après avoir parlé à M. Heynoli, sans saluer personne. Mais notre mère aura vite fait de propager la nouvelle ! »
Heya s’assit près de son frère, sa robe trempée marquant son corps svelte et fin.
« Tu as tellement grandi », soupira son frère, « que j’aurais eu du mal à te reconnaître tout à l’heure si tu ne m’avais pas sauté dessus. J’ai raté tellement de choses… »
- Le temps peut être rattrapé ! Tu as le temps de reconstruire ta vie ici, et dans quelques mois tu auras presque oublié que tu es un jour parti ! »

Nely ne répondit pas.

Chapitre II


Kenra était heureuse. Son fils, depuis tant d'années perdues, était revenu indemne de son périple insouciant et la joie régnait de nouveau dans la maison. Ses deux enfants étaient occupés à mettre la table dans la cour intérieure, emplie de fleurs multicolores qui poussaient entre les pavés et les pierres du mur, pendant qu'elle préparait le ragoût de mouton que Nely avait toujours adoré. Elle avait invité pour l'occasion du retour de son fils son amie Kellie, ainsi que le professeur du village, le couple Denton, l'Ermite et deux jeunes hommes qui avaient été autrefois les amis de Nely, accompagnés chacun de leur femme. Le dîner serait copieux, et tout le monde était attendu pour huit heures pétantes.

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Tildu
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MessageSujet: Re: RÉSERVÉ TILDU-JULIE : Heya [Titre provisoire]   Mar 31 Jan - 22:28

Julie, je te préviens, si tu ne réponds pas...allez, je te laisse les vacances, parce que je suis clémente et je peux comprendre que t'as du boulot...mais après, si tu ne réponds ni à Médissis, ni à Heya, you are deadd !!

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Julie
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MessageSujet: Re: RÉSERVÉ TILDU-JULIE : Heya [Titre provisoire]   Mer 1 Fév - 20:56

Excuse, comme tu viens ces vacances tu me rappelleras de continuer les deux histoires ok ?

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MessageSujet: Re: RÉSERVÉ TILDU-JULIE : Heya [Titre provisoire]   Mer 1 Fév - 21:37

Vi vi vi vi ! <3 Vivement tes réponses, et vivement les vacances !

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MessageSujet: Re: RÉSERVÉ TILDU-JULIE : Heya [Titre provisoire]   Aujourd'hui à 11:09

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