LEVEZ L'ENCRE : Ateliers d'écriture réservés aux lycéens et +
Welcome Aboard !
Veuillez vous connecter afin de pouvoir embarquer.

LEVEZ L'ENCRE : Ateliers d'écriture réservés aux lycéens et +


 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3
AuteurMessage
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Ven 31 Mai - 18:49

_____Mais voilà : Je suis faible, je suis apeuré, je suis un homme. Je ne peux pas envisager la perspective de la mort, il y a comme un blocage. Non, je veux survivre, je veux survivre parce que j’y crois encore. Et même si je porte le poids de la connaissance, même si Natasha a manqué de me détruire en me partageant sa vision, je nourrie toujours l’espoir de pouvoir vivre heureux, quelque part, loin de tout ceci. Loin de l’Orr, loin de la guerre et de tous ces conflits. Oui, à la fin, je partirai. Lorsque tout sera terminé, nous partirons ensemble. Et ça me donne une raison de continuer.

_____Natasha, par contre, n’a aucune raison de continuer. Juste parce qu’elle le doit, d’après Léo. Mais peu importe : même si tout le monde meurt, qu’est-ce que ça change ? Natasha nous fait goûter à la froide indifférence des Dieux : de son point de vue, quoi qu’il arrive, elle ne pourra pas être satisfaite. Son roi va mourir, son Royaume sera envahi, son trône usurpé, et elle n’aura plus rien pour elle. Elle peut être certaine qu’on ne la laissera pas vivante, qu’on ira lui prendre le cristal, et elle ne sait même pas pourquoi elle continue… par inertie, peut-être. Elle fait comme tous ceux qui souffrent depuis bien longtemps et qui s’y sont résignés, elle continue de vivre, elle continue de manger mais elle a cessé d’espérer. Elle ne nourrit plus aucun rêve. Lorsqu’on n’a plus d’espoir et qu’on n’a plus rien à quoi s’accrocher, lorsque ne reste que l’horreur et la souffrance, pour quelle raison voudrait-on continuer ? Pour quelle raison la princesse voudrait-elle se donner la peine de se battre ? Même si elle élimine la menace de Sevril, comment la remerciera-t-on ? En la tuant, en lui arrachant les yeux, en lui prenant son bâton, voilà comment on va la traiter, et la princesse n’est pas dupe. Peut-être même qu’elle peut lire en Léo et connaître la moindre de ses intentions, grâce au cristal, peut-être même qu’elle connait chacun de ses plans machiavéliques et qu’elle sait que tout ce qu’il dit n’est là que pour la manipuler ? Mais elle a beau le savoir, ça n’en reste pas moins vrai.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Ven 31 Mai - 18:57

III.

_____Vous voulez un conseil ? Si jamais vous devez affronter un Dieu, fuyez. Ne vous posez pas de questions : fuyez, le plus vite possible. Peut-être que vous aurez le droit à une mort rapide. Les Dieux sont plus forts que nous. Même en plein jour, les ténèbres sont capables de triompher. Cette fois-ci, pas de nuage, pas d’orage, pas de loups géants. Mais juste le Soleil. Lorsque Sevril a commencé à dévorer notre astre millénaire, on s’est dit qu’on était grave dans la merde, et Natasha a daigné sortir sa tête de derrière ses bras et ses genoux. Même elle ne savait pas ce qu’il se passait, en haut. Sa vision ne concerne que le domaine des hommes : elle ignore tout sur celui des Dieux. Et là, nous avons été subjugués. C’est un spectacle unique, indescriptible, inimaginable, tellement incroyable que les mots me manquent pour en parler : lentement, la lumière décrut. Nous brûlant les yeux, nous fixâmes le Soleil, incrédules, regardant le disque divin disparaître et devenir noir, comme si un disque invisible lui passait devant pour bloquer sa lumière, comme si les ténèbres étaient réellement en train de le dévorer.

_____Nous n’avons pas soutenu cette vision bien longtemps parce que ça brûle vraiment trop les yeux, mais nous pouvions en voir les effets sur la plaine : à la vitesse du cheval au galop, l’Ombre courait droit vers nous, immense, terrifiante. Elle englobait tout : mer, falaise, forêt, et nous n’avons plus pensé qu’à une chose : fuir. Léo nous a fait monter sur un cheval, et nos montures sont parties comme si la mort elle-même était à leur poursuite, ce qui n’était pas loin d’être le cas. Mais, peu à peu, Sevril a continué de grignoter le Soleil, et nos coups d’œil angoissés sur l’ombre qui s’emparait de la plaine n’étaient pas là pour nous rassurer… Oui, l’ombre gagnait du terrain, et bientôt, bientôt nous allions être submergés par les ténèbres ; bientôt, même le Soleil allait cesser de briller. Et maintenant, nous sommes plongés dans le noir. Nous sommes plongés dans la nuit alors qu’il fait jour, sans aucune lumière pour nous éclairer : ni Soleil, ni étoiles, ni Lune ne viennent nous rassurer de leur lumière salvatrice, et pourtant il ne fait pas tout à fait nuit. En fait, on peut encore y voir, mais c’est assez spécial. Il fait nuit sans faire vraiment nuit : tout est gris, tout est pâle… il n’y a pas de lumière mais nous y voyons quand même. Et c’est là que je la vois. Mon étoile, mon Soleil, ma lumière, il n’en reste qu’un cercle éclatant de beauté, refusant furieusement de céder à la gloutonnerie des ténèbres, refusant rageusement de nous laisser dans l’obscurité.

_____J’aurais voulu admirer ce spectacle plus longtemps encore, mais mes yeux me brûlent tellement que je détourne le regard, et pourtant… Pourtant, même si je ne regarde plus le ciel, je vois encore le Soleil devant moi. Il est partout, il me poursuit, il se colle à ma vue ! Oui, le Soleil refuse de nous abandonner, c’est le Message : nous ne sommes pas seuls. De puissantes langues de feu jaillissent tout autour de lui, et le petit cercle de lumière qui se dessine à la circonférence du disque noir nous permet encore de voir : nous ne sommes pas démunis. Merci, Soleil, je penserai à t’adresser une prière, si je survis.

_____Lorsque la vision disparaît, je reprends espoir et demande à Léo d’arrêter les chevaux : ça ne sert plus à rien de fuir, désormais. Nous nous arrêtons et mettons pieds à terre pour attendre, attendre dans l’angoisse et dans la peur. Au bout d’un moment, nos montures détalent sans qu’on puisse les retenir, et nous nous retrouvons seuls, le bruit des chevaux au galop s’éloignant lentement à l’horizon. Victor dégaine sa rapière et crispe ses doigts sur sa garde avant de se saisir de son bouclier, Arthur, encore pâle et groggy, sort deux couteaux de lancer, mais il tient plus d’un fantôme que d’un agent de l’ombre. Je vois Lyssa encocher une flèche, et je dégaine le sabre de Morghane : même si je ne sais pas m’en servir, il pourrait faire la différence.

_____Dans un tressaillement de peur, Natasha se précipite vers moi et me plaque au sol avant de rouler sur la terre pour se relever, une flèche traverse le fantôme de fumée qui se tient à l’endroit que j’occupais à l’instant, et Arthur lui envoie un couteau qui lui traverse la tête. Les armes ne sont pas très efficaces, contre la fumée. Celle-ci s’épaissit puis fond sur moi, mais ça n’a pas d’autre effet que de me mettre totalement dans le noir. Pris de terreur, je marche sur quelques pas, mais je ne parviens pas à m’extirper des ténèbres : la noirceur est partout, tout comme la peur.

_____Les cris de Morghane me font sursauter mais la peur me paralyse : j’ai cru entendre quelque chose à ma droite ! Morghane continue de crier, mais je fais face au danger et fend le noir de son sabre, mais rien n’est touché… Soudain, un grognement familier se fait entendre, suivi d’un couinement de douleur… Dans un aboiement infernal, un loup me saute à la gorge, et je fais des grands gestes pour m’en débarrasser, et je me retrouve plaqué au sol sous son irrésistible poids, et je me retrouve baigné dans du sang, du sang et encore du sang… L’odeur est âcre, ma gorge me déchire de douleur, là où le monstre a planté ses crocs… Mais peuvent-ils me voir, dans les ténèbres ? Je me débats pour me débarrasser du monstre, et je finis par le glisser sur le côté, étonné de ne pas avoir eu les os brisés sous son poids… Le loup n’était pas aussi massif qu’un cheval, mais j’ai eu de la chance qu’il ne me tombe pas dessus de plein fouet : seul mon côté droit a été touché…

_____Morghane a enfin cessé de crier, mais les loups continuent de japper puis de couiner, de grogner puis de couiner, de rugir puis de crier, crier leur douleur d’avoir le flanc transpercé par une flèche. Même dans le noir, même aveuglée, Lyssa n’en n’est pas pour autant sourde.

_____Après les loups, le néant. Sevril suit toujours le même schéma d’action, mais pourquoi changer une technique qui gagne ? Même si j’y ai survécu une fois, je n’ai pas trouvé la parade, et bientôt le noir se fait aussi dans mon esprit, bientôt plus aucune pensée ne peut traverser mon âme, bientôt ne reste plus que le cri de douleur de la princesse… Il résonne encore, éternellement, seule figure du réel dans cet univers de néant, seul soupçon de réalité là où ne subsiste que le Rien.

_____Le cri déchirant nous transperce jusqu’aux tréfonds de nos âmes, un cri rageur, un cri vengeur, un cri de douleur et de peine, un cri de peur, un cri de haine, un cri qui vous fait vibrer jusque dans vos tripes. Brusquement, je suis tiré des ténèbres, du moins, en partie : mon cœur peut battre de nouveau, mon esprit peut raisonner et je suis trituré par ce cri et par tout ce qui m’a arraché au néant. Le noir est toujours total mais j’ai à nouveau conscience de moi-même. Je n’y vois rien, mais mes sentiments sont si forts que les ténèbres ne peuvent plus vider mes esprits…

_____Je ressens de la peur, j’ai peur parce que je vais mourir. Je ressens de la peine… qui n’en ressentirait pas, après ce cri ? Je ressens de la haine parce que je veux détruire ce Dieu, détruire celui qui a fait souffrir Morghane, détruire celui qui a dévoré le Soleil, détruire celui qui m’a privé de ma lumière… J’ai envie de vivre, j’ai envie de combattre et j’ai envie de détruire, mais que puis-je faire ? Je n’ai pas le pouvoir ! Mon cœur s’est empli de tristesse parce que je porte le deuil d’un monde entier. Mon cœur s’est empli de tristesse parce que Natasha l’a partagée… Il y a aussi de la douleur, de la douleur et de la frustration… pourquoi est-ce qu’on ne peut rien faire contre ce monstre, pourquoi est-ce que nous autres sommes si insignifiants, misérables et impuissants devant Lui ? Oui, il y a aussi de la douleur, la douleur d’avoir tout perdu. Parce que, au final, je sais que nous avons perdu…

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Sam 8 Juin - 17:54, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Ven 31 Mai - 18:59

« -Non ! Tout est noir, pourquoi est-ce que tout est noir ?! Pèère !? Père est mort ! Noon ! Mon père est mort !! »

_____Et alors, je comprends ce que ressentent les insectes pris dans un ouragan : Prenez une mouche, la plus minuscule qui soit, et balancez-là dans la plus grande tempête que vous puissiez imaginer. C’est violent, surtout pour la mouche.

_____La fille qui vient de perdre la vue va vite la retrouver. D’aveuglants éclairs succèdent aux ténèbres dans une série de flashes lumineux qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Verte, bleue, blanche et rouge, la lumière se fait triomphale pendant un instant avant de céder place à l’obscurité, puis ressurgit pour disparaître à nouveau, encore et encore et infatigablement, dans un spectacle impressionnant qui transcrit le courroux céleste. Des vents violents se lèvent de tous côtés et Porrt’Kum déchaîne furieusement sa colère, soufflant sans ménagement les fantômes de fumée qui nous barraient la vue avec des rafales parfois irrésistibles et parfois plus faibles qu’une brise, le vent irrégulier manquant plusieurs fois de nous faire perdre l’équilibre, mais au moins pouvons-nous voir de nouveau. Des tourbillons de goûtes d’eau se mêlent à la rosée qui subsiste du matin, et les larmes portées par le vent nous frappent avec violence pour nous purger de toute trace de ténèbres. Dans le ciel, le Soleil continue de lutter pour ne pas se faire engloutir, et on jurerait que le disque noir s’est déplacé dans un sens, faisant prendre au Soleil la forme d’un mince croissant de Lune.

_____De véritables tornades de poussière s’élèvent ici et là tandis que la fumée noire lutte rageusement contre la puissance des rafales pour nous engloutir à nouveau, et je vois Victor portant le collier, ce collier radieux de lumière… Il porte le bâton à la main, d’où émane cette lumière rouge ! Et de ce bâton jaillissent les éclairs, et ces éclairs viennent frapper les ténèbres mais l’obscurité est partout ! À chaque fois que le bâton anéantit une colonne de fumée, une autre apparaît au loin, aussitôt prise d’assaut par les vents violents qui nous mettent aux aboies… Morghane brandit son Egide pour nous protéger des vents et des eaux, des feux et des éclairs, et je me précipite vers Lyssa qui est écroulée dans l’herbe… Son teint est pâle, sa peau prend la couleur de l’herbe à mon approche, son visage est livide et ses yeux éteints… Ô Lyssa, que t’est-il arrivé ? As-tu été frappée par le néant ? Passant ma main dans ses cheveux pour lui dégager le visage, je le vois inémotif, vide et hagard. Inquiet, apeuré et craintif, je la presse contre moi et la supplie de rester, de ne pas repartir sans moi dans cet univers de néant où l’on trouverait le repos… Ses yeux, rendus si brillants par la lueur de mon globe qui pend près de son cou, finissent par se dévoiler pour réchauffer enfin mon cœur. Il n’y a plus besoin de Soleil ; seule me suffit la chaleur de ce sourire !

_____Des ombres prennent forme, des silhouettes s’agitent puis sont pulvérisées, des monstres s’avancent, des loups sont abattus d’un couteau, des colonnes de fumée sont dispersées par les vents et la Lumière se fait de plus en plus forte. Des flammes jaillissent, des éclairs fusent, accompagnés de grondements orageux, je vois des silhouettes courir, tantôt humaines, tantôt canine, et Morghane qui se bat avec un loup, et Arthur qui combat autour de nous ! … Au-dessus de nos têtes, le Soleil se débat avec rage pour s’extirper de la froide étreinte des ténèbres, et bientôt le croissant de Soleil se fait de plus en plus grand, de plus en plus brillant, et bientôt nous voyons l’herbe reprendre ses couleurs, au loin, sur la plaine, et, comme lorsque l’aube vient chasser l’obscurité de la nuit, la lumière dévorante se rapproche de nous, détruisant les ténèbres. Avec un cri de rage, ces dernières sont balayées de la surface de la Terre : Sevril ne pourra plus jamais poursuivre ses noirs dessins.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 8 Juin - 18:23

IV.

_____Maintenant, nous avons un problème. Le rapport de force s’est inversé : Victor est le plus fort, il a le bâton des rois. Il pourrait nous tuer sans même s’en rendre compte. Maintenant, il pourrait nous anéantir d’un frémissement de narine, et nous ne pouvons rien faire pour l’en empêcher. Et Natasha… la princesse a désormais une raison de continuer : la vengeance. Son père et sa mère sont morts à cause de nous. Plus que tout autre, je la comprends. Je la comprends parce que je me souviens de ce que j’ai ressenti lors de cette tragédie, lorsque j’ai appris pour l’incendie. D’abord de la peine, bien sûr, beaucoup de peine… un grand vide, aussi, un manque, cette rage de savoir que plus rien ne sera comme avant, qu’on ne pourra  plus jamais revoir ces visages si souriants ; puis une révolte, une frustration, un refus, un refus d’accepter qu’ils soient partis et qu’ils m’aient laissé seul, oui, un grand refus. Il y avait de la tristesse, bien sûr, beaucoup de tristesse, puis enfin cette rage, cette colère, cette envie de trouver un coupable. Je me souviens de la haine que j’ai ressentie pour Théodore, je me souviens que je n’avais plus qu’une envie : le voir mourir et lui faire payer… Mais maintenant qu’il est mort, je ne suis absolument pas soulagé. J’éprouve comme un grand vide, un manque, aussi, ou peut-être que j’en suis indifférent. Je me suis battu pour qu’il soit renversé, et maintenant que c’est fait, je ne suis pas satisfait. Je ne ressens aucune joie, je n’ai pas l’impression d’avoir accompli quelque chose, juste le vide… Juste l’affreuse vérité que la mort de Théodore ne ramènera pas mes parents. J’ai perdu mon but, en quelque sorte.

_____Natasha aussi doit ressentir du vide, beaucoup de vide. Elle doit se sentir seule, si seule après que sa famille ait été décimée… Prions pour qu’elle ne songe pas à se venger… La famille royale est en voie d’extinction, et elle en est la dernière représentante. Bientôt, peut-être qu’il ne restera plus rien de cette prestigieuse lignée. Bientôt, peut-être qu’on verra poindre un jour nouveau, un jour sans artefacts, un jour sans Dieux. Après la disparition des ténèbres, le vent s’est calmé et un silence inquiétant s’est emparé de la plaine, parfois interrompu par les reniflements de Morghane. Car oui, même Morghane, même l’amirale, même elle a été bouleversée par le néant. Ses cris de douleurs ont longtemps retenti… Elle a les bras parcourus de griffures, et Léo s’agite autour d’elle pour la soigner, mais la plupart de ce qu’il avait apporté est parti avec les chevaux. Heureusement, il est du genre prévoyant, donc je ne m’inquiète pas trop pour Morghane… elle a vu pire, de toute façon, bien pire.

_____Les cheveux ébouriffés de Léo signalent son effarement. Son regard est hébété, affolé et apeuré parce qu’il vient de se réveiller d’un cauchemar particulièrement terrifiant. Pendant un moment, notre ami le stratège sera déconnecté de la réalité, il me semble… Mais nos ennemis aussi, de toute façon. Natasha et Victor sont muets. Ils se regardent. Peut-être que Victor s’est perdu dans les yeux de Natasha ? Oui, sûrement. Mais elle, où a-t-elle bien pu se perdre ? Je ne sais pas ce qu’elle va faire, mais nous sommes à sa merci. Elle pourrait très bien décider de nous tuer, ici et maintenant, pour ensuite aller à l’encontre d’Ascalon et venger la mort de son père. Elle pourrait essayer de nous utiliser, de se servir de nous comme nous nous sommes servis d’elle, elle pourrait nous laisser là, en plein milieu de nulle part, et partir avec le mercenaire pour poursuivre quelque sombre objectif, elle pourrait faire n’importe quoi, en fait, mais elle ne fait rien.

_____Pourtant, on pourrait faire bien des choses… À nous sept, nous avons réuni tous les artefacts. À nous sept, nous avons surpassé la puissance d’un Dieu. Bon, on nous a peut-être un peu aidé sur les bords, mais voilà : les six artefacts sont réunis dans un même groupe pour la première fois depuis la découverte du Temple. Si notre groupe peut être soudé, rien ne lui sera impossible, nous pourrions obtenir tout ce que nous voudrons, mais je ne sais même pas ce que je veux. J’ai compris qu’utiliser les artefacts pour parvenir à ses fins, c’est imposer ses intérêts devant ceux des autres, c’est faire usage de la force, c’est écraser tout pour se hisser au sommet, c’est mal. Les artefacts doivent être utilisés à bon escient. Le bâton peut détruire, mais c’est aussi ce pouvoir qui a mis fin aux famines en détruisant la fertilité de celles qui portaient le voile. L’Egide peut protéger, mais c’est aussi cet artefact qui a servi aux conquêtes du Royaume, répandant la guerre partout dans le monde en rendant nos troupes invulnérables. La Larme peut commander aux nuages, la Larme nous prévient de la sécheresse, mais c’est aussi de cet artefact que Léo s’est servi pour attaquer la forteresse de platine en créant un impressionnant écran de brume. Mon Globe peut rompre l’équilibre du monde tout aussi bien que le restaurer, et le collier divin est censé apporter le bonheur, mais combien ont été noyés ou volés pour l’avoir possédé ? Les artefacts ne sont ni bons ni mauvais : ils peuvent faire le bien comme ils peuvent faire le mal, et je ne sais même plus où est la limite entre les deux. Maintenant qu’ils sont entre nos mains, nous pouvons choisir de faire le bien ou le mal. Nous pouvons choisir de les utiliser pour asseoir notre pouvoir et dominer tous les autres ou pour autre chose. Nous pouvons les utiliser pour faire le bien. C’est facile à dire, vu comme ça, mais je crois que les autres ne veulent pas qu’on leur fasse du bien.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Dim 23 Juin - 12:39, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 8 Juin - 18:29

_____Les alliés ne reculeront pas. Ils iront jusqu’au palais. Maintenant que Sevril a disparu, plus rien n’empêchera l’armada Nisie d’atteindre le territoire de l’Orr par le port de granite et l’Impétueux. Maintenant que le roi est mort, plus rien ne s’opposera à l’avancée d’Ascalon. Je ne sais pas ce que nous pouvons faire. Et puis ça, c’est pour le cas où nous étions soudés. Mais le problème, c’est qu’il n’en est rien. Morghane va vouloir apporter l’Egide à Délos, Léo utilisera la Larme à sa sauce, je ne sais pas trop quoi faire de mon Globe et Natasha et Victor ne sont clairement pas de notre côté, du côté rebelle, du côté qui veut renverser la couronne. Notre groupe est divisé : c’est un conflit d’intérêts. Malheureusement, dans ce genre de conflit, c’est bien souvent le plus fort qui gagne.

« -La Larme. Elle t’appartient. »

_____Le regard de Léo, incrédule et plein de convoitise, s’illumine lorsque la princesse lui tend l’artefact. Sans vraiment croire sa chance, le jeune homme s’en empare jalousement puis sourie, tel un enfant qui vient de recevoir un magnifique présent. Sans plus d’explication, la princesse s’éloigne pour s’asseoir dans l’herbe, sa robe blanche n’étant plus si blanche… Au bout de longues minutes durant lesquelles Léo retourne sa Larme dans tous les sens pour en admirer toutes les parcelles, elle annonce la couleur, ses yeux éteints et sa mine sereine nous montrant qu’elle n’est plus vraiment la même :

« -Nous allons au palais. »

_____Léo la regarde, amusé, puis murmure quelque chose de manière incrédule avant d’en crier une autre, réjoui :

« -Le roi est mort… Vive la reine ! »

_____Je ne comprends pas vraiment ce qu’il leur prend. Léo est-il retombé en enfance où y est-il toujours resté ? Natasha s’imagine-t-elle vraiment qu’on va l’aider à stopper l’avancée de nos propres alliés ? Elle est peut-être en position de force, mais ça ne nous forcera pas à l’aider !

« -Malheureusement, très chère, nos nobles montures sont parties lâchement…
-Et bien nous allons les retrouver. »

_____Léo hoche gravement la tête mais ne fait pas mine de se mettre en mouvement :

« -Qu’avez-vous en tête, votre majesté ? »

_____Il sait très bien ce qu’elle a en tête, mais la question est purement rhétorique. Elle n’y répond donc pas. Natasha veut aller au palais pour empêcher nos alliés de se partager le contrôle de l’Orr. Elle pense que, si les rebelles sont présents, ils devraient empêcher ça. Elle s’en remet à nous pour protéger ce qu’il reste de son Royaume… c’est honorable. Morghane, par contre, garde les sourcils froncés :

« -Nous allons au palais ? Pourquoi on irait au palais avec toi ? On ne va pas t’aider à affronter nos alliés, tout de même.
-Parce qu’on n’a pas le choix ? »

_____Victor se raidit et Lyssa se met sur la défensive. Quant à moi, je ne sais pas trop où me mettre. Natasha s’est rangée de notre côté, en quelque sorte. Maintenant, c’est un contentieux entre l’alliance et le Royaume, entre Arthur et Léo, entre Morghane et Natasha, entre Lyssa et moi. Tout notre groupe est fragmenté et divisé. Notre seul point commun était le roi, et il est mort. Maintenant, il ne reste que sa fille pour nous unir.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 23 Juin - 12:45

« -Mais… à quoi ça lui avancerait ? On aura beau aller au palais, ce sera pour discuter des décisions à prendre après la victoire ! Tu as perdu, Natasha, rends-toi à l’évidence ! La plupart des villes sont entre les mains des rebelles, les Nisis seront au palais dans moins de trois jours, et Ascalon est en marche pour envahir ton Royaume. C’est fini.
-C’est vrai. La seule armée qui nous reste est dirigée par Khaine et ne compte que quelques centaines de soldats. Maintenant, nous devons rendre les armes. Je ne veux pas que mon armée se fasse massacrer. »


_____Alors que Morghane va répliquer, Léo la coupe dans son élan, mettant fin au débat :

« -De toute façon, on allait au palais, nous aussi. Et si nous faisions la route ensemble ? »

_____Léo se fout bien de ce que peut raconter Natasha. Tout le monde le sait : elle a perdu. Mais personne n’apprécie qu’elle ait momentanément nos vies entre ses mains :

« -Par contre, j’aimerais récupérer le bâton. »


_____Jusque-là, Léo a gardé son calme, mais je sens qu’il est particulièrement tendu… et sérieux. Furtivement, je vois un éclair de panique traverser le visage de l’héritière et je rends compte que nous sommes à armes égales. Léo a un moyen de pression tout aussi terrifiant que le bâton, même si je ne sais lequel, et le silence est pesant alors que Léo reste accroupi auprès de Morghane. Au final, il se relève avec une mine réjouie, puis écarte les bras avec un grand sourire, un geste accueillant qui semble inviter son altesse à l’embrasser :

« -Et bien, et bien, je vois que tu n’as rien vu venir, hein ? C’est un peu dommage, pour la porteuse du cristal ! Mais bon… les choses sont ce qu’elles sont, n’est-ce pas ? Nous sommes à armes égales. Si je le veux, je peux tuer Victor immédiatement, instantanément, avant même que la pensée d’utiliser le bâton ne vous traverse l’esprit… et tu sais que je ne plaisante pas. Mais bon, ce serait dommage de s’attirer la colère de l’héritière, n’est-ce pas ? Alors je me suis dit que j’allais arrêter d’essayer d’exploiter ton cristal. En fait, peut-être que tu es plus qu’un cristal, n’est-ce pas ? Tu es aussi une pauvre petite orpheline dépassée et démunie qui a besoin d’être ménagée… Si tu peux le comprendre, alors n’essaie pas d’arrêter la marche d’Ascalon, et dis à ton blond de me donner le bâton. »

_____Léo est tout à fait sérieux, et il tend même le bras avec fébrilité en direction de Victor, mais celui-ci ne fait rien. Contrarié, il pousse un long soupir pour le rejoindre tranquillement alors qu’il reste immobile, ses yeux exorbités exprimant parfaitement sa peur. Lorsque qu’il pose la main sur l’artefact, un jouissif éclair rouge lui parcourt les doigts pour lui arracher un aigu soupir d’extase… Il tire alors l’artefact vers lui, lentement, le plus simplement du monde, sans rencontrer la moindre résistance. Dès que le bâton n’est plus entre ses mains, le mercenaire s’effondre d’un seul coup et se met à haleter désespérément en grimaçant et se tordant de douleur, et la princesse reste pétrifiée devant cette démonstration de force. Au bout d’un moment, elle se précipite sur moi pour me prendre par les aisselles et me secouer d’un ton suppliant :
« -De l’eau, il me faut de l’eau ! »

_____Sans comprendre, je lui tends ma gourde puis la contemple s’en emparer fébrilement avant de se précipiter sur Victor… De l’eau ? Victor a-t-il été victime d’une déshydratation spontanée ? À force de manquer d’eau, on finit par tomber inconscient, mais ce n’est pas le genre de truc qui arrive instantanément… Mais il y a quelque chose qui me revient en mémoire, un souvenir qui me met la puce à l’oreille… je revois la mine réjouie de Léo qui s’empare de la Larme, puis la façon dont il l’a inspectée minutieusement… y aurait-il un rapport ? Je l’ignore, mais la Larme est le seul artefact qui soit en sa possession, donc je ne vois pas vraiment d’autre explication… à moins qu’il ne soit magicien.

« -Bon, le bâton est à moi, maintenant ! », se réjouit mon ami : « Et si on allait au palais ? »

_____Ce n’est pas vraiment une question, et le regard haineux de Natasha arrache un sourire triomphant au chef du corps stratégique… Je n’y comprends vraiment rien : pourquoi le bâton lui obéit-il, comment a-t-il terrassé Victor ? Malgré toutes mes interrogations, je n’aurais jamais la réponse à ces questions. Léo retire le collier du cou de Victor et le remet à la princesse en lui faisant un clin d’œil complice, puis ajoute simplement, mystérieux :

« -À la plus belle… »

_____Furieuse, la princesse le frappe rageusement au torse, ce qui manque de le déséquilibrer :

« -Tu prévoyais ça depuis le début, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu as jeté la Larme dans le fleuve !
-Oh, allons, soyons bons joueurs, chère amie… »


_____Léo est prétentieux, mais il n’a pas tort : il a été pris de court lorsque Victor a propulsé la princesse dans le fleuve, mais il a su s’adapter. Il a parié, et il a gagné, et même si c’est un pari que je n’aurais pas tenté, à savoir jeter la Larme dans le fleuve en misant sur le fait qu’on pourra récupérer la princesse après coup, il a eu le mérite de comprendre que quelqu’un qui porte le collier peut s’en sortir sans peine dans le fleuve. Il a eu assez de lucidité pour se dire que, à partir de ce moment-là, la princesse ne voudrait pas laisser le trésor de sa mère rejoindre l’océan. En fait, il n’a pas jeté la Larme pour qu’elle ne tombe pas entre les mains de la couronne, il l’a jetée pour qu’elle arrive à la princesse… Mais tout ça, tout ce qu’il s’est passé, il n’a pas pu le prévoir : il s’agissait bien d’un pari, d’un pari hasardeux.

_____La princesse le foudroie du regard. Elle vient de perdre un pari alors qu’elle portait le collier, incroyable ! Mais Léo est brillant : il s’est servi de sa chance et l’a retournée contre elle-même, il a deviné qu’elle récupérerait la Larme et s’en sortirait miraculeusement, il a compris qu’on la retrouverait parce que c’est ce qu’elle voulait le plus au monde, il a compris cela parce qu’il sait que la princesse a besoin de nous : elle a besoin de nous car toutes les villes ont été prises par les rebelles, elle a besoin de nous pour se rendre au palais et elle a besoin de nous pour pouvoir défendre son Royaume. Par contre, j’avoue que tout cela me dépasse : et si la princesse n’avait pas restitué la Larme à Léo ? Et si nous n’avions pas retrouvé la princesse ? Et si le roi avait vécu un jour de plus, qu’en serait-il de nous ? Il y a bien trop d’inconnues et les risques pris par Léo sont démesurés…

« -Oh, tu ne le savais pas ? La porteuse du cristal y voit moins clair que moi, incroyable ! La Larme ne commande pas aux nuages, Natasha, elle commande à l’eau. » Il sourit. « Et bien, on dirait que ta mère t’a bien mal informée, ma pauvre… »

_____Le problème, quand on a don d’omniscience, c’est qu’on a accès à bien trop d’informations. Du coup, ça doit être assez facile de laisser pas mal de trucs s’échapper, dont des informations importantes. Surtout quand on croit tout savoir sur le sujet. Mais il y autre chose que Léo se complait à nous expliquer, quelque chose qui justifie les risques qu’il a pris. La Larme n’est pas comme les autres artefacts, elle est à part. Les autres permettent d’agir sur quelque chose et quelque soit la distance. Pour la Larme, c’est l’inverse. Elle peut être activée par son utilisateur à n'importe quelle distance mais n’agit que sur l’eau environnante : elle n’a donc pas de grande portée. C’est pour ça que le désert n’a jamais reculé, à l’Est : parce que la reine n’a jamais pu l’affecter avec sa Larme ! Et puis… peut-être que l’absence d’eau n’est pas la seule responsable de la formation d’un désert…

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Jeu 4 Juil - 11:46, édité 4 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 23 Juin - 12:51

V.

_____La ville s’étendait sous la fraîche lumière du soir. Au loin, le fleuve Impétueux continuait son incroyable course dans un calme flot qui coulait doucement sous le pont. Devant, les immenses portes dorées du palais étaient grandes ouvertes pour accueillir quelqu’un d’important, d’extrêmement important, et Vincent sourit en payant le passage. Les ponts étaient vraiment très chers, dans la capitale. Ça aussi, il faudrait le changer. Mais d’abord, il devait se rendre au palais. Il n’avait que peu de temps : d’un moment à l’autre, Sola et Arthur allaient arriver avec l’Egide et remporter la course céleste, comme prévu. Emeric l’a informé de la perte de l’Hermès, mais ils n’avaient pas beaucoup d’informations, en ce qu’il concerne l’Impétueux… Tout ce qu’ils savaient, c’était que l’Egide avait bel et bien été volée, mais pas en toute discrétion. Vincent était très inquiet : si jamais le roi se doutait de quelque chose, il pourrait…

_____Comme toujours, il eut le souffle coupé en franchissant les remparts qui protégeaient le palais : des constructions en or, des bâtiments peints en véritables œuvres d’art, des tours impressionnantes qui semblaient changer de couleur quand il marchait, tout cela constituait un véritable spectacle. Tout près de lui, il pouvait distinguer un mur blanc, rouge, vert et bleu où les couleurs se mélangeaient dans des spirales et des motifs compliqués qui capturaient la vue, et ce ne fut que quand les arrivants impatients le poussèrent dans le palais qu’il cessa de contempler ces étranges et étonnantes couleurs. L’intérieur du palais était magnifique. Partout, des armures étaient fièrement exposées, tantôt en or, tantôt en fer ; de merveilleuses tapisseries ornaient les murs et décoraient le sol tandis que du plafond pendaient d’innombrables lustres qui apportaient la lumière de leurs odorantes bougies. Ici, des mosaïques colorées, là des tableaux de grands maîtres, plus loin, des armes étaient exposées sur un mur… le palais étaient un musée à lui tout seul.

_____En pénétrant dans la salle du trône, Vincent s’assura que ses hommes étaient bien placés. Il ne leur accorda pas le luxe d’un résumé des plans, car les oreilles indiscrètes étaient trop nombreuses, ici. Mais de toute façon, les plans d’Emeric résonnaient dans tous les esprits depuis longtemps, déjà. L’opération raz-de-marée, voilà le plan d’Emeric. Mais toutes les opérations étaient intriquées les unes dans les autres, si bien qu’il ne fallait pas ignorer les plans de Léo, à savoir l’opération FTL, l’opération Hermès et l’opération Malhan. L’opération Hermès, c’est lui qui devait la mener à bien. Lorsque Sola arrivera au palais, le roi l’invitera à un banquet, c’est systématique. Le banquet est interminable, et s’en suit un magnifique feu d’artifice, le plus beau de la décennie, puis la remise des prix. Tout cela lui laissera tout le temps nécessaire à la localisation du bâton. Ensuite, il n’aura plus qu’à le prendre, et le tour sera joué… Ça paraissait presque simple, dit comme ça.

_____Vincent ne savait pas exactement combien de temps mettraient Noémie et la Foudre pour arriver au palais, mais c’est ce qui signalera le début du raz-de-marée. L’arrivée de Sola enclenche les préparatifs, pour que tout le monde soit prêt au moment voulu, puis l’arrivée des deux navires de guerre est le signal pour que déferle la Vague. À partir de là, il ne faudra pas perdre de temps. Quelqu’un devra s’emparer du cristal pour le mettre en sécurité, et les forces rebelles déferleront sur le palais avant de s’emparer de la ville. Le collier en priorité, avait dit Emeric. Lorsque le signal sera donné, les rebelles viendront en force dans la salle du banquet pour pouvoir enlever la princesse : ils avaient caché des armes un peu partout dans le palais, tout était prêt. Bientôt, Emeric allait pouvoir monter sur le trône, et il restaurera enfin la paix et la prospérité de l’Orr. Bientôt, il en sera fini du règne de Théodore et de cette interminable guerre.

_____Même s’il était un homme de main, Vincent était las de la guerre. Il en avait marre. Tuer, ça ne le dérangeait pas. Se battre non plus. Mais seuls ceux qui en ont envie devraient avoir à se battre. Tous ces gens enrôlés dans l’armée… ce n’était pas normal. Et puis, il y avait toutes ces perquisitions, ces répressions, ces actes de violence … ça ne pouvait plus durer ! Vincent était las de la guerre parce que trop de vies et trop d’espoirs y étaient détruits dans l’œuf. Trop de gens périssaient avant d’avoir vu leurs désirs se réaliser. Ils devaient mettre un terme à cela. Et après, il pourrait se trouver une femme, fonder une famille… qui sait ? Peut-être deviendra-t-il paysan, peut-être maître d’armes… Oui, pourquoi pas, après tout ? Créer une école d’épéistes, ça pourrait être intéressant ! Plus que d’être paysan, en tous cas. Parce que, lorsque la guerre sera terminée, Vincent n’aura plus vraiment de raison d’être. Il lui faudra trouver autre chose que le combat et l’action. Il sourit. Il en avait marre, de l’action.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Jeu 4 Juil - 11:51

_____Une grande rumeur le tira de ses rêveries, et il se dit qu’il serait peut-être temps d’aller chercher le bâton des rois. Curieux, il plissa les yeux en voyant les destriers s’approcher à une vitesse époustouflante… quelque chose clochait. Neuf, ils étaient neuf, mais parmi eux se trouvait quelqu’un qui n’aurait pas du être là… Paniqué, il perdit ses moyens et s’approcha en silence pour mieux voir cette silhouette encapuchonnée qui s’avançait vers le trône… oui, c’était bien elle, mais qu’est-ce qu’elle faisait là ? Vincent aurait du réagir, faire quelque chose, mais son esprit fut trop lent. Déjà, le roi ouvrait les bras pour accueillir le vainqueur. Déjà, la silhouette lui faisait face et retirait son capuchon avec arrogance, révélant des traits reconnaissables entre mille.

« -Vous… que faites-vous ici ?!
-Raz-de-marée !!!!! »

_____Et là, tout a déraillé. Rien ne s’est passé comme prévu. Déjà, quelqu’un, en criant ces trois mots, venait de déclencher beaucoup trop tôt le début des opérations. Personne n’était prêt, et ce fut la confusion totale. Il ne savait plus quoi faire. Perdu et dépassé, il vit ses agents se précipiter sur les gardes pendant que quelqu’un s’en prenait au roi et que l’amirale s’attaquait à la reine. Les affrontements furent inimaginables, et Vincent n’avait qu’une fraction de seconde pour prendre sa décision, après quoi la foule lui obstruerait trop sûrement la vue pour qu’il puisse faire quoi que ce fût. Évidemment, il prit la mauvaise décision. Mais ça, il ne pouvait pas le savoir.

_____Vincent était une personne extrêmement efficace, mais il s’en tenait aux ordres et aux plans : c’était son point fort. Mais lorsque les plans cafouillent, il faut se débrouiller sans. Et là, les plans cafouillaient grave. Mais il restait les ordres. Le collier en priorité, avait dit Emeric. Vincent analysa rapidement la situation : le roi était au milieu du conflit et aux prises avec la terrifiante vipère noire, et Morghane allait pouvoir intervenir assez rapidement. Les gardes du roi étaient momentanément neutralisés : Théodore n’avait aucune chance de s’en sortir. En revanche, la princesse… la princesse avait déjà disparue. Il ne fallait pas laisser le cristal et le collier s’échapper ! En s’élançant à la poursuite de la belle, Vincent ne savait pas qu’il venait d’entrer dans les plans de Léo. En courant pour rattraper Sola et Natasha, Vincent ne savait pas qu’il venait de signer l’arrêt de mort de son chef.

_____Il n’avait pas perdu une seule seconde, mais tout s’est passé si vite ! Déjà, la silhouette de Sola disparaissait dans un couloir, et Vincent sprinta pour la rattraper, mais impossible de savoir s’il avait pris par la droite pour s’enfoncer dans le palais ou s’il avait rejoint l’extérieur par la gauche…

« -Hé, que faites-vous ?! Les quartiers royaux sont de l’autre côté !
-Je vous mets en sécurité, princesse ! Vous ne pouvez pas rester au cœur de la bataille !
-C’est bien aimable, mais je peux veiller à ma sécurité toute seule, merci ! »

_____Les cris venaient de la gauche : Sola cherchait à rejoindre le point de rendez-vous au plus vite. Lorsqu’il déboucha sur la sortie, il vit Sola s’effondrer pendant que la princesse disparaissait en courant. Vincent enrageait, mais il ne pouvait pas s’occuper du vainqueur tout de suite : s’il perdait une seule seconde, il ne pourrait pas rattraper la princesse !

« -Hé, toi ! C’est ça, que tu veux ? »

_____Un soldat lui tomba dessus juste pour se faire décapiter pendant qu’un autre agitait le collier devant lui :

« -Vient le chercher ! »

_____On ne peut pas courir après deux lièvres, se dit Vincent en regardant la princesse disparaître avec regret. L’épée encore rouge du sang versé, il se lança à la poursuite du collier, obéissant sagement aux ordres d’Emeric, exactement comme Léo l’avait prévu.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Sam 6 Juil - 17:33, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Jeu 4 Juil - 11:53

_____Léo a toujours été impuissant devant Emeric. Il ne connaissait pas son visage, il ne savait pas où il se terrait, il n’avait aucun moyen de l’atteindre. Plusieurs solutions s’étaient présentées à lui : Il pouvait essayer de récupérer les artefacts d’une façon ou d’une autre, mais Emeric avait trop de fidèles au palais. Récupérer le collier serait un jeu d’enfant, pour lui. Et si jamais il met la main sur le collier, tout est perdu… à moins que. À moins que tout ne se passe pas comme prévu. Si ce n’est pas Sola ou la princesse qui donne le collier à Emeric, ça ne fonctionnera pas. Car le collier appartenait à la princesse qui était censée le remettre au vainqueur. C’était un pari risqué mais c’était la seule solution pour que la princesse ne tombât pas directement dans les bras d’Emeric, la seule solution pour que Sola ne donnât pas le collier à son chef. Parce que, même si il ne lui remettait pas en main propre, il lui suffisait de le vouloir pour que le collier appartînt à son chef. Or, Sola n’était pas au courant des ambitions démesurées d’Emeric, personne ne l’était.

_____Ce qu’il allait se passer après le banquet, personne ne pouvait le prévoir. Ce serait un bazar épouvantable, mais un bazar orchestré par Emeric. Léo le savait : Emeric avait payé des mercenaires pour éliminer la famille royale et récupérer la Larme et l’Egide. Même Arthur ne pourrait pas résister aux mercenaires, pas même avec l’Egide. Mais pour ce qui était du collier, il fallait savoir que les rebelles seraient en surnombre dans la salle du banquer : ni la princesse ni Sola n’avaient la moindre chance de s’en sortir. Les mercenaires arracheront le cristal à la princesse et lui prendront le collier, et Sola les suivra naïvement jusqu’à son chef. Il lui dira que, pour maintenir la stabilité du Royaume, il aurait besoin du collier, et Léo pouvait être sûr que Sola se ferait avoir sans même s’en rendre compte… Le pauvre navigateur n’était pas sur la liste du chef : il s’en sortira vivant. Mais ce n’était pas le cas de Lyssa. Léo n’a jamais été stupide. Il avait bien compris qu’Emeric voulait faire éliminer Lyssa et que Lyssa voulait faire éliminer Emeric, et ce n’était pas compliqué de savoir qui sortira vainqueur de cet affrontement.

_____Oui, Emeric était plus fort que Lyssa ; même si elle n’était pas sans ressources. Un jour ou l’autre, elle aurait fini par se faire tuer. Elle avait rempli sa mission, de toute façon. Léo n’avait plus besoin de Lyssa. Mais ce n’était pas le cas de Sola. Et malgré tout, Léo s’était lié d’amitié avec cet homme naïf et attachant, ce grand rêveur idéaliste et dépassé qui ne comprenait absolument pas où il avait mis les pieds… Il ne voulait pas le voir détruit par une mort de trop… Déjà qu’il n’était pas sûr que Sola tiendrait le choc…. Confronté à la mort, qui savait comment il allait réagir ? Et puis, il fallait ajouter à ça que, de Lyssa et d’Emeric, il ne pouvait en rester qu’un. Ou qu’une. Donc, finalement, ça l’arrangerait bien, si Lyssa pouvait survivre.

_____En tous cas, si le raz-de-marée déferlait sur le palais, Lyssa n’aurait aucune chance. Non, il n’y avait pas d’autre solution. Il lui fallait faire avorter l’opération. Et pour ça, il aurait besoin de l’aide de quelqu’un. De quelqu’un qui sera sur le Malhan. Sola était trop jeune. Trop naïf, trop innocent. Trop imprévisible et inexpérimenté. Il ressemblerait plus à un pantin efficace qu’à autre chose, dans ce cataclysme. Oui, Léo devait transformer la confusion indescriptible du raz-de-marée en quelque chose qu’Emeric ne pourrait pas contrôler. Il ne savait pas ce qui allait se passer, mais ça ne pouvait pas être pire que de voir Emeric monter sur le trône avec le collier au cou. Non, il n’y aurait pas pire que ça. Il fallait qu’il rajoute un ingrédient explosif au cocktail minutieusement préparé par le chef, il fallait qu’il bouleverse les choses d’une manière si efficace que personne ne pourra prévoir ce qu’il adviendra. Ce serait la seule solution pour qu’Emeric perde le contrôle.

_____Mais Léo n’était pas du genre à se jeter aveuglément dans une opération. Il fallait trouver un plan, prévoir quelque chose. Essayer de dégager, dans les grandes lignes, ce qu’il allait se passer. Trouver un moyen d’éliminer Emeric sans déstabiliser la cause rebelle. Faire avorter le raz-de-marée du palais sans enrailler celui qui viendrait de l’extérieur. Lentement, subrepticement, le début d’un plan lui vient à l’esprit, et le garçon sourit tranquillement, une idée géniale en tête.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 6 Juil - 18:22

_____La vision survenue du passé s’estompe peu à peu pour laisser place à la plus belle surprise qu’on m’ait jamais faite : elle est là, en face de moi, juste là, allongée auprès de moi… nos respirations s’entremêlent, son nez est presque au contact du mien, son visage parfait me fait face avec douceur et les yeux envoûtants de la plus belle fille de l’univers me subjuguent un instant avant de se voiler derrière de délicates paupières :

« -Maintenant, tu sais. »

_____Natasha se retourne vers le ciel avant de rouvrir ses yeux fatigués, fatiguée de devoir porter le poids du monde et de la connaissance, un poids qu’elle a partagé avec moi. Pourquoi ? Pour se soulager, pour me dire la vérité, pour gagner ma confiance ? Je ne sais pas ce qu’elle va y gagner, mais je lui suis reconnaissant. Je le suis parce que, au fond, je sais que tout est vrai, et ça change tout. Je détourne mon regard pour le fixer sur Léo. Je n’arrive pas à y croire … Léo… c’est lui qui a placé Morghane sur le Malhan ! C’est lui qui a fait avorter le raz-de-marée, c’est à cause de lui si les opérations ont échouées ! Et la lettre… c’est lui qui l’a écrite ! La lettre qui ordonnait la mort de Lyssa, c’est lui qui l’a écrite ! Il l’a écrite pour qu’on se retourne contre Emeric, il l’a écrite pour que nous prenions le chemin de la grotte et abattions le chef des rebelles ! Ces pensées me dépassent et me plongent dans l’incompréhension la plus totale, mais il me reste une certitude : il nous a manipulés ; il a joué avec nos vies ! Il aurait très bien pu écrire n’importe quoi, sur la lettre, et nous n’étions que des marionnettes dont il agitait les fils… Et si Morghane n’avait pas réagi à temps, que serait-il arrivé ? Lyssa serait morte, c’est ça ?! Je suis furieux, vraiment. Furieux qu’on m’ait menti sur toute la ligne et furieux d’avoir été trahi. Furieux d’avoir été si naïf et si stupide, furieux que quelqu’un que je considérais comme un ami ait joué avec ma vie ! Léo… Il a joué avec nous comme avec des pièces d’échec. Il a joué notre vie aux dés, il a misé le destin du monde sur un pari, mais quelle inconscience ! Que se serait-il passé s’il avait perdu ? Que se serait-il passé si nous avions décidé de nous réfugier à Ramna ou si Emeric n’avait pas été aussi négligeant, que se serait-il passé ?!

_____Comment pouvait-il savoir que le chef des rebelles irait se réfugier dans la grotte, comment pouvait-il savoir que Victor nous tomberait dessus par derrière, comment ? C’est impossible, personne ne peut prévoir ça ! Il a joué aveuglément, au risque de tout perdre, et il a eu de la chance, exactement comme toujours, comme pour la Larme ! Il a parié que, si Emeric mettait la main sur le collier, il deviendrait négligeant et commettrait beaucoup d’erreurs, comme tous les Dieux. Et maintenant, comment savoir quelles autres manigances nous attendent encore au palais, comment savoir ce qu’il nous y a préparé, comment savoir en qui je peux avoir confiance ? Parce que, après tout, je ne peux même pas avoir confiance en mes amis…

_____"Je ne suis pas ton ennemie.", m’avait dit la princesse… Et maintenant elle me montre ça ? Qu’essaie-t-elle de me prouver, qu’elle est de mon côté ? C’est ridicule… Je ne sais même plus où est mon côté ! Morghane aussi était au courant, et elle ne nous a rien dit ! Elle n’a même pas essayé de nous prévenir quand nous voulions retrouver l’Épine noire, elle ne nous a même pas avertis du danger, elle n’a rien fait, rien ! Elle est complice des manipulations de Léo depuis le début, elle nous a jetés aux mains d’Emeric aussi sûrement qu’en prévenant les mercenaires et nous avons bien failli tout perdre par sa faute ! À qui est-ce que je peux faire confiance, maintenant ? à la princesse ?

_____Nos chevaux broutaient paisiblement, éparpillés dans la plaine, et il nous a fallu un temps fou pour tous les retrouver. Les rebelles tiennent avec l’alliance l’ensemble des villes et des positions stratégiques : le palais, la capitale, le Miénon, Mut’sev, le port de granite, la forteresse de platine et la gare sont tombées entre nos mains. Après le départ des troupes de Ramna, ce sont nous, désorganisés et sans chef, qui tenons la plupart des villes. Malheureusement, après le passage de Sevril, beaucoup ont été entièrement réduites à néant : Plus aucun survivant au port, plus âme qui vive à la forteresse, tout le monde a été massacré au palais et la capitale est complètement dévastée par la guerre. Bien trop de lieux ont souffert, cette nuit, mais ce n’est pas le cas de la gare. Lorsque nous y sommes arrivés, le surlendemain du combat avec Sevril, Léo a pu réunir une vingtaine de fidèles et nous avons gagné une spacieuse habitation pour passer la nuit, avec suffisamment de rebelles pour surveiller la princesse. Malgré ça, je ne me souviens pas m’être endormi avec elle à mes côtés…

_____Et maintenant, nous prenons place dans le train, un curieux véhicule qui avance sans chevaux, et Léo débat avec Morghane pour savoir ce qu’on fera de la princesse. Pour lui, c’est simple : On se rend au palais et on voit ça avec l’alliance. Plusieurs accords avaient été passés entre les différents membres de l’alliance et la cause rebelle. Pour résumer, le chef choisit le nouveau souverain et écoute les revendications des alliés, sachant qu’il leur a promis pas mal de trucs en cas de victoire. Emeric étant mort, Léo est devenu le chef des rebelles, mon chef. C’est ce qu’il voulait depuis le début, n’est-ce pas ? Monter sur le trône… Mais le problème, c’est que la mort d’Emeric n’est pas passée inaperçue, et c’est peut-être pour ça qu’il veut aller au palais, pour revendiquer le trône. Léo doit se montrer au grand jour. Parce que, s’il ne le fait pas, nos alliés vont simplement se partager le Royaume, et nous perdrons notre souveraineté. Nous serons occupés et exploités par l’alliance, et ce sera encore pire qu’avant. Pourquoi se débarrasser de Théodore si c’est pour tomber sous la domination de l’alliance ?

_____Le problème, dans tout ça, c’est que c’est exactement ce qu’elle veut. C’est ce que Lyssa, Arthur et Morghane ont toujours voulu, que le Royaume perde sa souveraineté, qu’il ne soit plus jamais une menace. Que l’alliance puisse l’administrer et l’exploiter. Notre petit groupe n’a plus de raison d’être. Quand on arrivera au palais, tout le monde va revendiquer le trône. Les Vertes Vallées et l’empire Zelmon, Ascalon, Ramna et Délos et l’empire Nisi veulent tous, pour différentes raisons, que le Royaume disparaisse et qu’il soit gouverné par l’un des leurs. Les Vertes Vallées et les Zelmons voulaient une administration commune, Ascalon, Ramna et Délos n’ont pas cessé de convoiter le trône et j’ignore quelles sont les revendications Nisies… Peut-être des dédommagements économiques, mais très certainement une administration partagée, comme pour les Vertes Vallées et Zelmon. Ce dernier et Ramna n’étant plus dans la course, le nombre de voix s’est quelque peu réduit et la situation s’est un petit peu simplifiée… un tout petit peu. Et pour rajouter quelque chose de réjouissant à toutes ses tensions, la princesse et moi savons quelque chose de plus terrible encore : Les artefacts doivent rester dans la famille royale, quel qu’en soit le prix. Natasha doit rester en vie pour récupérer les artefacts. Le sort du monde en dépend.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 7 Juil - 22:24

Cinquième partie, la succession :

I.

_____La capitale n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était. Des gens hagards à la peau livide nous dévisagent d’un regard vide, le Temple Englouti n’a jamais aussi bien porté son nom, des quartiers entiers ont été réduits en cendres et des cadavres jonchent le sol comme les feuilles mortes en automne. Brûlés ou frappés par les ténèbres, les corps ont envahi les rues dans la panique de la nuit, mais c’est en vain qu’ils ont tenté de s’enfuir… Désormais, d’innombrables vautours, chacals et autres charognards hantent les rues sous nos regards horrifiés, difficilement chassés par les quelques survivants du désastre… Les vitres brisées et les bâtiments ruinés par le siège dégagent une terrible sensation de révolu, et nous avons comme l’impression d’entrer dans quelque ville d’un autre temps, une ville en ruine ravagée par les âges, seule vestige d’un temps où tout était parfait…

_____Nous progressons lentement dans les rues en cherchant à éviter de regarder les résultats du massacre, mais les tressaillements réguliers de la princesse nous en rappellent toujours la triste réalité… Les murmures des morts accompagnent notre procession et des fantômes d’une pâleur extrême apparaissent dans une rumeur indescriptible, emplis de regrets… Des gens, toujours plus de gens, des âmes en peine attirées par la chaleur de la vie se rassemblent autour de nous, et bientôt c’est une centaine de survivants qui nous accompagne en direction du palais, avec de temps en temps des cris d’espoir ou de peine :

« -C’est la princesse ! Elle est venue nous sauver !
-La princesse a survécu !
-Princesse ! »

_____Nous sommes terriblement mal à l’aise, crispés d’être à ce point au centre de l’attention, et comment savoir la réaction des habitants devant le retour de leur héritière ? Se rendront-ils compte qu’elle est captive, nous attaqueront-ils ? Mais ces personnes à demi mortes n’ont pas de quoi nous faire peur : on a l’impression qu’une simple pichenette suffirait à les briser ! Leur enveloppe charnelle est fragile, mais nous n’aurons malheureusement pas assez de pichenettes pour tous les envoyer à la tombe. Comme un seul homme, cette marée humaine déferle sur nous dans un cri rageur, et la clameur se fait de plus en plus forte à mesure que les survivants se révoltent devant la rébellion :

« -Libérez la princesse, tuez le traître !
-Sus à l’amirale ! »

_____Le massacre qui s’en suit sera le pire de tous. Désarmés, ces êtres désincarnés et égarés se précipitent sur nous et les lames sortent de leurs gaines dans un raclement menaçant, et des cris de douleur fusent, et du sang gicle avec violence, et la princesse se réfugie dans une maison, pleurant et criant, courant dans tous les sens, et je cours aussi, je cours pour la rattraper et je vois Léo qui la suit, entouré de ses vingt-trois soldats qui ont du mal à le protéger, et les fantômes livides nous hantent sans cesse et crient de leur voix désincarnée, et Morghane est submergée par une dizaine de personnes qui la frappe, la tire, la pousse, lui déchire les vêtements, lui prend l’Egide et la griffe et la mord et la piétine, une véritable bande de chiens enragés touchée par la folie. Et Morghane dégaine son sabre, et elle fauche rageusement d’innombrables vies, et elle enjambe des cadavres mais fait face à encore plus de gens qui s’emparent de ses bras, qui l’immobilisent, qui se jettent sur elle pour la mettre à terre et la piétiner et la frapper et la tuer dans une folie rageuse et meurtrière, et je me précipite vers elle mais Léo me retient en me prenant pas le bras, mais je me débats et gesticule furieusement pour me dégager mais ses gardes se saisissent de moi et je crie, je crie et je tends la main vers elle ; mais je suis emporté par quatre rebelles. Ils me hurlent des mots que je n’entends pas, ils me secouent mais je ne le remarque pas : pour moi ne reste plus que Morghane, mon amie ensevelie sous cette montagne de chair et de sang, sous cette énorme masse de morts-vivants qui la frappent sans discontinuer, lui arrachent la peau et les seins et les cheveux et les yeux, qui lui retournent les ongles et la frappent, la frappent encore et encore pour faire sortir le sang de son corps… et nos propres hommes font parler les armes pour lui venir en aide, mais beaucoup restent autour de moi, faisant une barrière de leur corps, de leurs épées et boucliers pour protéger leur chef, et des dizaines et des dizaines de personnes tombent, coupées en deux, leurs boyaux se répandent sur le sol et bientôt Morghane est recouverte d’une bouillie révulsante et pestilentielle qui vient réfuter elle aussi son appartenance au monde des hommes.

« -Le traître, tuez le traître, sauvez la princesse !
-Arrêtez, arrêtez ! je vous en supplie, arrêtez !! »

_____Mais les mots de la princesse n’ont pas d’emprise sur la folie des hommes et les rebelles continuent de massacrer, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un horrible charnier humain, qu’un monticule sanglant et nauséeux qui fut autrefois homme, qu’une centaine de corps mutilés se vidant de leurs tripes et de leur sang. Lorsque le dernier fantôme s’écroule dans un cri déchirant, je me rends compte que Léo vient de me sauver la vie en m’empêchant de rejoindre Morghane : le traître… mais c’est moi !?

_____Nous restons un instant ici, hébétés et affolés. Léo maudit les habitants et les cris et gémissements de la princesse font vibrer nos âmes pour raviver encore et encore le souvenir de l’horreur. Nos soldats entreprennent de dégager ce qu’il reste de Morghane… le spectacle est déjà insupportable, mais comment ne pas détourner le regard quand on découvre ce corps défiguré, désarticulé et recouvert de griffures, de lacérations et d’hématomes, comment ne pas détourner le regard quand s’offre à moi ce qui fut mon amie ?

_____Elle était belle, autrefois. Maintenant, je n’ose plus la regarder. Ces unités, ces missions, ces navires, ces verres partagés au bar, ces coups d’œil échangés au détour d’une conversation, toutes ces fois où nous nous sommes croisés, elle, l’amirale des troupes de Délos, et moi, une personne parmi les autres, toutes ces fois où nous avons voyagé ensemble, toutes ces conversations que nous n’aurons pas… je n’arrive pas à croire que ça soit terminé… Et pourtant, un simple regard me retourne le cœur en m’imposant la terrible réalité : Morghane est morte. Et pourtant, j’ai beau fermer les yeux le plus fort possible, la vision ne disparaît pas, et seules restent la rage, la colère et la frustration, et seule reste la peine dans mon pauvre cœur.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Mar 9 Juil - 15:02, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 7 Juil - 22:32

II.

_____La princesse a cessé de pleurer pour fixer le néant de son regard vide. Elle reste silencieuse, assise dans son coin. Elle semble résignée, sans vie et sans volonté, et ses yeux éteints ne brillent absolument plus. Où est donc cette lumière qui émanait jadis de ses yeux, où est donc cette lumière qui jaillissait du cristal de vision ? Ses yeux sont si sombres… peut-être sont-ils las de voir, après tout. Peut-être que la princesse ne veut plus avoir à endurer tout cela, peut-être ne veut-elle plus supporter une mort de plus, peut-être ne veut-elle plus avoir à souffrir… À l’autre bout de la salle, Arthur et Lyssa discutent tristement contre le mur de gauche. Ils n’ont rien, grâce aux Dieux, mais j’en reste monstrueusement indifférent. Léo fait les cent pas dans la salle, fulminant tel un taureau dans l’arène, me passant devant encore et toujours d’un air rageur, mais c’est sans le voir que je le regarde. Victoire occupe le coin de ma droite, assis contre le même mur que moi. Moi aussi, je suis assis. Tout le monde est assis contre un mur, sauf Léo. Il marche à grandes enjambées, allant et venant, tel l’éponge d’un maître sur son tableau, passant et repassant sur les traces de craie pour effacer tous ces morts et laisser le tableau vierge de tout ce qui a pu le salir. Je soutiens ma tête de ma main droite et mon coude de mon genou. Ma tête est aussi vide que mes yeux. Emplie de larmes. Je ne pense plus. Je préfère ne pas penser. Ça fait trop mal. Les soldats montent la garde à l’extérieur. Au bout d’un moment, Léo nous livre ce qui le tracasse :

« -Des survivants ont sûrement gagné le palais. Si on ne se présente pas autrement, il y aura d’autres massacres. »

_____Et moi qui croyais qu’il maudissait la perte de l’Egide… Parce que l’artefact n’a pas été retrouvé : les survivants l’ont arraché à Morghane et la princesse est restée muette. Personne n’a fait la remarque, mais l’artefact a bel et bien disparu. En plus de Morghane, nous avons perdu deux soldats. Deux hommes et une femme sont morts dans ce massacre. Une centaine de victimes, en tout. Mais je m’en contrefiche. Je me contrefiche des civils. Ils peuvent bien tous crever, qu’est-ce que ça change ? Ils sont déjà morts, de toute façon… Ils étaient déjà morts, mais ils n’avaient pas le droit de tuer Morghane, personne n’en avait le droit !

_____Par "présenter autrement", Léo sous-entend qu’il ne faut pas se montrer en rebelles, mais plutôt en fidèles de la princesse. Va falloir que je me cache au milieu des soldats pour qu’on ne me reconnaisse pas. Je ne pense pas que ce sera utile. Je ne ressemble plus à rien. Juste à un traître. Je lève machinalement le regard et rencontre celui de Natasha. Ses yeux sont morts, mais on peut toujours s’y perdre, s’y perdre parce qu’ils renferment tout l’univers. J’aime bien ces yeux. Ils sont accueillants. Je voudrais y vivre pour toujours… Maintenant que le cristal a cessé de briller, ils ont retrouvé la teinte qu’ils avaient prise le jour de ses seize ans : un bleu sombre d’azur insondable, presque turquoise… La princesse aurait-elle cessé de voir ? C’est possible, après tout. Moi aussi, j’ai préféré détourner le regard plutôt que de voir le corps supplicié de Morghane… Qui voudrait tout savoir dans une telle situation ? Pour elle, ça a du être terrible. Plus que de voir toutes ces morts, elle les a vécues. Elle est morte une bonne centaine de fois. Voir toutes ces vies s’éteindre… Un supplice. Mais moi, ce n’est qu’une vie que j’ai vue s’éteindre. Une vie de trop. Soudain, ses yeux s’éclaircissent, s’illuminent et reprennent une couleur bien plus claire, bien plus cristalline et bien plus brillante, et je suis aussitôt happé par l’Univers…

_____Cinq barques étaient attachées ensembles par de courtes cordes et voguaient en silence sur une eau d’un calme absolu. La faible lumière qui parvenait du crevé toit de pierre dévoilait à leurs yeux quelques épevriers chanteurs qui les observaient en silence, et Victor ruminait en silence à l’arrière de sa barque. En face de lui, la princesse lui murmurait des phrases qu’il n’écoutait pas, cherchant certainement à calmer sa fureur, mais les sons sonnaient creux à ses oreilles, comme si elle ne les pensait pas. Non, elle ne les pensait pas. Qu’en avait-elle à faire de ce pauvre mercenaire ? Qu’en avait-elle à faire de l’orphelin misérable qui avait perdu ses hommes, ses camarades et ses amis, qu’en avait-elle à faire ? Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’il se calmât pour prévenir un éventuel accès de fureur, voilà pourquoi elle lui parlait : la princesse avait peur de lui. Il détestait cette fille. Jeune, insouciante, gâtée et ignorante, voilà ce qu’elle était. Pour lui, elle n’était que l’objectif d’une mission, elle n’était que le cristal de vision, voilà tout. Et d’ailleurs, elle devait le détester, lui aussi : il avait massacré sa famille, tué sa mère et son cousin puis l’avait enlevée pour la livrer aux mains des rebelles… comment ne pas le détester, après ça ?

_____Évidemment, il avait fait tout ça pour rien. Parce que les rebelles n’avaient jamais eu l’intention de lui donner le collier, il s’en été douté. Mais il avait été aveuglé par l’appât du gain, comme son père. Et maintenant, tous ses amis étaient morts, comme son père. Victor n’a jamais vraiment aimé son père. Il était cupide et arrogant, cruel et pernicieux. Il ne pensait qu’à l’or et aux femmes, et la naissance de Victor n’a été que la conséquence que l’une de ses nombreuses aventures, une nuit parmi les autres. Mais son père ne l’a pas abandonné. Il revenait de temps en temps, apportant un cadeau, un bijou, une fleur, un baiser à sa mère, puis il repartait. Lorsque sa mère est morte, Victor s’est retrouvé seul, vraiment seul, mais son père est venu le chercher. Il l’a emmené au Royaume, là où personne ne mourrait jamais, d’après lui, et il l’a élevé, il l’a élevé entre deux missions, il l’a élevé pour faire de lui un mercenaire, un mercenaire sans scrupules, un mercenaire cruel, cupide et assoiffé de sang, voilà ce que son père voulait faire de lui. Mais il n’a jamais adhéré. Son père s’est engagé dans une mission-suicide avec une fortune à la clef : il disait qu’avec ça, il pourrait se la couler douce, mais il n’est jamais revenu.

_____Victor est devenu un mercenaire, comme son père l’avait voulu, mais il a fondé sa propre équipe : pas question de risquer la vie de qui que se soit pour de l’or, avait-il dit. Contrairement à son père, il ne changea pas constamment d’équipiers en multipliant les traîtrises et les manipulations, mais il garda toujours les mêmes camarades. Au bout d’un moment, ils se sont soudés, ils sont devenus bien plus que des camarades ou que des amis : ils étaient… sa famille. Mais la perspective du collier a tout effacé. Lorsqu’un obscur individu les a contactés en leur promettant ça, Victor et sa bande ont immédiatement oublié toutes leur bonnes résolutions, toutes leurs bonnes maximes comme quoi "personne ne devrait mourir pour de l’or", et ils ont accepté la mission sans que personne ne fasse la moindre remarque. Lorsqu’ils arriveront au palais, ils voleront le collier et prendront la fuite, et adieu monsieur le chef des rebelles. Évidemment, ça n’a pas marché. Mais ils n’ont pas abandonné, et maintenant, ils étaient morts pour ça, ils étaient morts pour ce collier, ils étaient morts en poursuivant un rêve, en courant après une vieille légende qui fait l’objet de tous les fantasmes, en courant après cet objet dont tous les mercenaires ont entendu parlé…

_____Lorsqu’il arriva sur la falaise, Victor fut attaché, ligoté et enchaîné, comme si les rebelles pouvaient savoir qu’il avait juré la mort de Léo. Il enragea, mais Vincent ne le lâchait jamais de son regard désapprobateur, et Victor savait bien qu’il ne serait pas de taille face à cet homme qui s’est opposé à lui dans la grotte. Les plus forts combattants peuvent se reconnaître en croisant le fer, et Victor avait alors ressenti jusque dans ses tripes qu’il était tombé sur plus fort que lui. Vincent était plus fort que n’importe qui, sauf peut-être Yannick, mais même lui ne pouvait rien contre toute une armée. Lorsque les troupes de l’Orr se sont montrées, les rebelles postés à l’arrière ont décidé de remonter la falaise pour aller prévenir Léo, et ils durent pour cela détacher Victor. Évidemment, il n’en demandait pas tant. Vincent allait le mener directement vers Léo, et Victor n’aurait plus qu’à le précipiter dans le fleuve… Tout s’est passé si vite.

_____Vincent a pris Victor par le bras pour le mener dans une tente tandis que des soldats couraient vers 2’. Victor comprit qu’il ne pourrait pas atteindre Léo, mais il y avait quelqu’un d’autre, à quelques mètres de là, quelqu’un qu’il avait bien envie de tuer. Il sourit. Oui, ce serait encore mieux que de tuer Léo. Comme ça, il ne survivra que pour se mordre les doigts, maudit soit-il. Il n’y avait que cent mètres, cent mètres à faire plus vite que Vincent, cent mètres. Sans prévenir, Victor se dégagea d’un geste vif et feinta de frapper l’homme de main, et celui-ci esquiva d’un rapide mouvement de recul, mais Victor avait déjà démarré son sprint, fonçant droit vers le chef du corps stratégique. Vincent cria pour le prévenir et s’élança à sa poursuite, mais le mercenaire changea brusquement de trajectoire pour se diriger vers la princesse, surprenant son poursuivant, et la fille se retourna et le vit de ses yeux vides, et elle leva un bras protecteur d’un geste mécanique, sans volonté, mais il était trop tard : Victor sauta sans que Vincent ne pût l’en empêcher, et déjà précipitait la princesse dans le fleuve. Avant de basculer dans le vide, sa dernière pensée fut qu’il regrettait de ne pas avoir emporté l’Egide qui se trouvait juste aux pieds de Natasha.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Mar 9 Juil - 15:10

_____Et alors, le vertige et la peur s’emparèrent de tous les deux pendant que les eaux du fleuve et ses dents lacérantes se rapprochaient à une vitesse insoupçonnable, mais Victor n’eut pas le temps de voir sa vie défiler devant lui : au bout de deux secondes, peut-être un peu plus, leur deux corps s’enfoncèrent profondément dans l’eau impétueuse du fleuve avant de percuter violemment quelque chose de mou dans lequel ils s’enfoncèrent profondément avant qu’il ne cède avec brutalité : le corps écrasé par le choc, l’énorme poisson-raie qui les a empêchés de se fracasser sur le lit fut réduit en bouillie. Les effluves de sang attirèrent les Nürs qui se disputèrent le festin tandis que le courant les éloignait tranquillement, mais Victor ne parvenait pas à remonter à la surface à cause de cette Natasha qui s’accrochait désespérément à lui, le maintenant toujours au fond du fleuve. Alors que l’air commençait à lui manquer, il se demanda s’il valait mieux mourir noyé ou dévoré par un Nür, puis il perdit connaissance.

_____Des hommes s’agitaient autours de lui en parlant une langue inconnue. Leurs silhouettes indistinctes s’animaient violemment et le ton monta, mais la voix de la princesse les calma doucement, et Victor se dit qu’il n’avait jamais connu pareille mélodie. Leurs mots sifflants se mélangeaient sans prendre sens dans son esprit, et la fille vêtue de blanc se rapprocha gracieusement de lui pour poser sa paume délicate sur son front :

« -Tu as pris froid. »

_____Victor soutint son magnifique regard et s’y perdit un temps avant de s’inquiéter :

« -Où sommes-nous ? »

_____Calmement, Natasha lui apprit qu’ils se trouvaient sur un bateau de Ramna qui rejoignait le port, que ses occupants ne connaissaient pas la langue et qu’ils ne l’avaient pas reconnue. Elle leur avait demandé de les faire débarquer au port pour qu’ils puissent rejoindre la ville. Là-bas, des rebelles les reconnaîtront et décideront de leur sort.

« -Mais tu es folle ! on ne va pas se remettre aux rebelles.
-Si. Les rebelles nous attendent au port. »

_____Un temps bouche bée, Victor se reprit en secouant la princesse, mais celle-ci ne réagit absolument pas, complètement privée de vie et de volonté par quelque sortilège incompréhensible. Finalement, il lui ordonna avec conviction de dire à leurs sauveurs de les escorter jusqu’au sentier, et elle obéit. Ils traversèrent la ville sans rencontrer grand-monde, et les seuls qu’ils rencontrèrent ne leur prêtèrent pas grande attention, comme s’ils avaient miraculeusement pris le seul chemin où personne ne les dérangerait, mais c’était sans compter sur le collier, un trésor particulièrement voyant prompt à attirer les convoitises.

_____D’un seul coup, une dizaine de voleurs leur tomba dessus en éliminant les gens de Ramna, et Victor prit une rapière sur le corps d’un mort pour défendre sa vie pendant que la princesse s’enfuyait en courant, poursuivie par ces maudits brigands. Sans vraiment savoir pourquoi, l’homme aux cheveux blonds se lança à la poursuite de ses assaillants et en abattit deux par derrière avant d’être averti par les innocents cris de la princesse :

« -Ah, mais lâchez-moi, qu’est-ce que vous me faites, arrêtez !! »

_____Une femme se débattait au milieu d’hommes vicieux, une pauvre fille sans défense était ensevelie sous des corps pleins d’envie, un tas d’hommes avides qui perpétrait le pire des crimes, et la jeune femme aux vêtements déchirés, à la robe arrachée et à qui on retirait son collier criait sans comprendre, criait parce qu’elle venait de recouvrer sa volonté et que la réalité était là, devant elle, au-dessus d’elle et contre son corps qu’elle tentait aussi de pénétrer.

_____Furieux, Victor poussa un cri terrifiant devant ce viol révoltant et massacra rageusement ses coupables qui prirent la fuite avant d’avoir goûté à la chair. Sans poursuivre les fuyards, Victor contempla un temps la femme à la poitrine découverte qui courrait nus pieds le collier à la main, cette  pauvre créature si innocente et si pure dont il avait sauvé la vertu, et il se dit qu’il avait eu tort de la vouloir morte. Elle ne méritait la haine de personne. Ce n'était qu'une enfant... Nombreux sont ceux qui ont depuis longtemps quitté l’enfance, à son âge, mais le Royaume est spécial. On y jouit d’une grande longévité et les gens se marient plus tard, mais qu’en est-il de la princesse ? Celle-ci est toujours restée dans sa bulle et dans son cocon, bien protégée, bien à l’abri dans le palais royal.

_____Lorsque Victor lui apporta une autre robe blanche, Natasha le regarda avec reconnaissance, et il comprit qu’elle lui avait pardonné. Ses yeux étaient redevenus sombres, comme si toute lumière s’y était éteinte, et le mercenaire se dit qu’il avait le devoir de protéger cette créature sans défense. Lui, l’homme sans but, venait de reprendre ses activités de mercenaires. Lui, l’homme sans cœur, était prêt à tout pour protéger celle qui lui a sauvé la vie dans le fleuve. Lui, l’homme endeuillé, venait de mettre enfin la main sur le collier divin. Lui, l’homme aux cheveux blonds, venait de trouver quelque chose de bien plus précieux encore.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Lun 15 Juil - 20:59, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Mar 9 Juil - 15:12

_____La scène se brouille et laisse place à un tout autre tableau où Lyssa et Arthur ont quitté la pièce pour discuter à l’air libre dans la fraîcheur du matin, et seule la princesse est restée dans la salle avec moi. Son visage me fait face avec douceur et ses yeux redevenus sombres me fixent tranquillement. Ils semblent voir en moi quelque chose dont je n’ai pas conscience, quelque chose dont j’ai toujours ignoré l’existence.

« -Maintenant, tu sais. »

_____Les mots résonnent dans ma tête sans qu’elle ait à les prononcer : je sais. J’ai vu comment Victor regarde Natasha. Comme un père regarderait sa fille. Mais ce n’est pas sa fille. Il y a autre chose, dans son regard. Un regret, peut-être, un regret de ne pas avoir dix ans de moins pour pouvoir prétendre à son amour, un immense et terrible regret contre lequel on ne peut rien. Un désir, aussi, un puissant désir de la voir sourire ne serait-ce qu’une seule fois, l’espérance de voir un jour disparaître toute tristesse de ses yeux… Victor touché par un amour silencieux… c’est tellement improbable !

« -Pourquoi ? »

_____Pourquoi me montre-t-elle tout ça, pourquoi veut-elle absolument que je sache ? La réponse s’impose à moi, évidente, car je l’ai toujours sue : Tu absorbes ma vue comme mes yeux ton regard. Une fois que la vision a été partagée, elle le reste à jamais. C’est comme ça que mon aïeule a pu contrôler père.

_____Cassandora avait fait sonner l’heure noire alors que c’était Théodore qui possédait le cristal. Beaucoup s’étaient posé des questions. Maintenant, je connais la réponse. Mais je n’ai toujours pas d’explication… Natasha n’explique pas sa démarche, elle ne me dit pas pourquoi. Mais au fond, je comprends. Peut-être qu’elle cherche juste à partager son fardeau, peut-être qu’elle ne veut plus être seule. Au fond, je comprends Natasha. Elle nous a suivis jusqu’ici ainsi qu’un fantôme sans vie, l’ombre de ce qu’elle était. Elle est allée jusqu’à la capitale et continuera jusqu’au palais, jusqu’au trône parce qu’elle pense qu’elle doit le faire, mais je sens qu’elle n’a plus la force. Elle a été enlevée, utilisée, torturée, suppliciée et brutalisée, elle a perdu ses deux parents en l’espace de quelques semaines et elle a vu tellement de choses, tellement d’horreurs et de réalités qu’elle n’aurait jamais voulu connaître… Comment avoir la force après tout ça ? Comment une jeune fille insouciante peut-elle avoir la force, après ça ? Elle continue parce que rester inactive est une torture, elle continue parce qu’elle préfère voyager avec nous plutôt que de rester dans son chagrin, elle continue parce qu’elle ne veut pas se retrouver sans rien faire, à devoir affronter sa peine… et parce qu’elle pense que Léo aura besoin d’elle dans la salle du trône. Elle continue par inertie. Elle a été ruinée et détruite. Elle cherche peut-être un repère, une certitude, quelque chose à quoi se raccrocher, elle voudrait peut-être qu’on lui dise ce qu’il faut faire, elle cherche peut-être quelqu’un. Au bout d’un moment, Arthur vient nous voir de son regard triste :

« -Bon, les tourtereaux, vous venez ? »

_____Je détache mon regard de Natasha en souriant doucement, et lève les yeux en direction d’Arthur :

« -Les tourtereaux, hein ?
-Ben oui… tu ne l’as pas lâchée du regard depuis tout à l’heure, alors on s’est dit que vous aviez des choses à vous dire… »

_____Le ton léger et le petit clin d’œil qu’il m’adresse lui valent un regard amusé, et je réplique d’un ton taquin :

« -Et toi, tu avais des trucs à dire à Lyssa ? »

_____Il y a peut-être un peu d’amertume dans cette remarque : je sais qu’Arthur a toujours été très proche de mon amie, beaucoup plus proche que moi, même.

« -Oh, tu sais… »

_____Dans ces paroles prononcées à demi-mot, je vois surtout de la lassitude, de la peine et du regret. Lyssa… Je connais son histoire. Elle a été fiancée, il y a cinq ans. Mais une terrible épidémie a ravagé son pays, et son fiancé en est mort une semaine avant le mariage. Elle ne le connaissait pas, mais cette mort est restée sur sa conscience et l’a affublée d’une marque indélébile : lorsque le fiancé d’une jeune fille meurt dans ce genre de tragédie, elle est considérée comme maudite. Lyssa ne pourra jamais se marier. Après cet événement, même sa famille lui a tourné le dos, et le regard d’Arthur a changé. Tout a changé, en fait. Lyssa n’a plus été la même : elle est devenue plus sombre, plus distante. Comme beaucoup d’autres, elle a été frappée par la malédiction et la fatalité. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, quand elle me l’a raconté, mais tout le monde la regardait comme une "pestiférée". C’est le genre de mots qui n’apparaît pas dans notre vocabulaire, en fait. Nous ne connaissons pas la maladie, nous ne connaissons pas la peste, mais celle-ci n’a pas épargné nos voisins.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Lun 15 Juil - 21:08

III.


_____Contrairement à la ville, le palais a été plutôt bien épargné par les combats. Certes, nos soldats ont ravagé les cuisines, endommagé quelques tableaux et piétiné les tapisseries, mais le gros des combats s’est déroulé en ville : pas d’incendie, pas d’effusion de sang ni de boucliers fracassés dans le palais. Par contre, nous retrouvons ça et là des corps sans vie, des gens vidés de leurs couleurs et de leur chaleur, des hommes, des femmes et des enfants à qui le souffle de la vie lui-même a été arraché par les ténèbres…

_____Nous entendons des bruits suspects dans le palais, des murmures qui semblent venir des murs ou des bruits de pas venant de couloirs déserts, des portes qui grincent de façon inquiétante et d’irréelles plaintes qui semblent venir de l’autre monde, et nous savons que nous ne sommes pas seuls… Une grande clameur nous parvient de la droite, nous arrachant des sursauts de surprise, et d’autres cris résonnent, indistincts, dans tout le palais. Les murs, le sol, les armures et les armes vibrent terriblement dans une sinistre rumeur, comme si un troupeau de taureaux piétinait le sol avec fureur pour faire trembler la construction toute entière…

_____Inquiets, nous débouchons sur la salle du trône où quelques pâles figures reprennent vie à notre vue… une centaine de survivants s’était réfugiée au palais et reprend espoir à la simple apparition de leur héritière :

« -Princesse, c’est vous, princesse ?
-C’est la princesse ?
-La princesse !
-Princesse ! »

_____Comme s’il ne subsistait qu’un seul mot dans leur vocabulaire, bien des citadins acclament leur héritière en rythme avant de se regrouper autour d’elle pour la toucher, pour la bénir et la porter jusqu’au trône, mais nos soldats ne réagissent pas assez vite…

« -Elle est venue pour nous sauver !
-Le roi est mort…
-Longue vie à la reine ! »

_____La nouvelle de la mort du roi s’est répandue comme une traînée de poudre, et même ces fantômes à demi-morts sont désormais au courant. Nous consultons Léo du regard, et un sourire désabusé se dessine sur nos visages :

« -Attendez ! », s’écrie-t-il en s’élançant à leur poursuite, mais la dizaine de secondes qu’il a de retard lui sera fatale.

_____Nos soldats se précipitent à la suite de leur chef, mais déjà les armures rouges pénètrent dans la salle par l’entrée de derrière, celle qui se trouve au-delà du trône. Les rumeurs se rapprochent et les tremblements se font de plus en plus forts, et bientôt une horde d’alliés déferle sur le trône tel un troupeau de buffles en colère. Rugissant et grognant, ces hommes enragés sortent un fer menaçant et chargent en direction du trône pour déloger la princesse, bousculant nos soldats dans la confusion. Nous avons du mal à réagir, nous n’avons pas encore compris… Lyssa ne sort pas son arc pour abattre les soldats qui surgissent par dizaines devant nous, Arthur ne dégaine pas sa lame pour affronter les hommes en armure rouge, les soldats de Khaine… et Léo qui reste là, sans réaction ! Les boucliers de nos alliés s’entrechoquent avec ceux de l’Orr et nous résistons tant bien que mal à l’incroyable pression qui nous compresse et nous écrase, mais nombreux sont ceux qui se retrouvent à terre et crient de terreur avant d’être piétinés à mort… Victor et moi dégainons nos armes avec fureur et repoussons courageusement ces hommes qui menacent notre vie, et repoussons rageusement ces bêtes qui menacent nos amis…

_____Les cris se mêlent avec le fracas des armes, des flèches s’abattent dans la salle, les murs vibrent et le sol tremble, mon sabre rebondit sur un bouclier, des hommes nous arrachent Arthur et Lyssa et je me précipite avec colère pour les secourir et Victor se fraie un chemin vers la princesse en rugissant de colère et nos soldats s’écrasent contre des soldats et nous crions, et nous hurlons, et nous frappons, et nous tuons, nous nous tuons…

« -Pour Morghane ! », je crie en brandissant son sabre.
« -Arrêtez !
-Pour la reine !
-Pour Ascalon ! »

_____Nos soldats s’attaquent aux civils qui protègent la princesse, ceux de l’Orr progressent difficilement pour tenter de les protéger, je manie ma lame à deux mains pour faire danser la mort, mais personne ne s’écarte et je suis repoussé sans aucun espoir, je suis poussé, brusqué, frappé, blessé, insulté et bousculé… Des citadins meurent par dizaines, les cris de la princesse restent en suspens, les habitants s’emparent des armes exposées sur les murs et brandissent des haches surdimensionnées, des épées en or ou en bronze et autres puissantes hallebardes pour protéger la reine, mais les soldats d’Ascalon continuent d’affluer …

« -Protégez l’héritière, mettez les civils en sécurité !
-À l’attaaaque !!! »

_____Les cris sont omniprésents, des soldats jaillissent de nulle part et de partout à la fois, nous nous entretuons joyeusement, une flèche explose bruyamment, un mur s’effondre violemment, des hommes meurent douloureusement, j’entends Victor pousser un puissant cri de guerre et défier quiconque voudrait attaquer la princesse, je vois Léo réduire un soldat en poussière, j’entends des craquements sinistres accompagnant l’effondrement d’un autre qui s’écroule en criant de douleur et en crachant du sang avant de mourir, je vois des hommes se retourner pendant que la salle se remplit de monde qui affronte tout le monde, je ne vois plus aucun camp, je ne vois plus aucun plan, je vois que d’affrontements… Mon épée est violemment assénée sur un casque, une lame me lacère le flanc, une flèche s’abat sur mon voisin, le lustre tombe sur des enfants, l’un d’eux crie en se débattant, sa mère l’embrasse en gémissant, le feu prend sur le tapis, des soldats le piétinent en criant, d’autres les renversent sans ménagements…

« -Je vous en supplie, arrêtez de vous battre ! »

_____Je vois Khaine danser avec aisance dans la salle, faisant un cadavre de plus à chaque pas. Il a abandonné son armure de chevalier pour sa tenue de général, à savoir quelques plaques de métal rouges, un tissu d’un marron sombre et une cape foncée d’un pourpre impérial. Son glaive siffle en harmonie, son bouclier s’écrase sur un nez, son pied compresse un thorax et il se retourne en virevoltant pour faucher une âme de plus… Mon arme s’entrechoque avec un glaive, la pointe d’une épée m’entaille l’épaule, une rapière fauche un civil, les soldats de Khaine entourent les survivants puis les escortent vers l’arrière de la salle, ceux d’Ascalon avancent furieusement et progressent vers la princesse, toujours vers la princesse, et je suis repoussé loin de Lyssa…

« -Arrêtez de vous battre ! »

_____Une masse d’arme écrase le crâne d’un soldat, un autre fracasse sa lance sur une armure, des cadavres s’entassent les uns sur les autres, des hommes surgissent du mur effondré, une femme pare un puissant coup d’épée… Les soldats de Khaine arrivent de tous côtés et se jettent avec fureur sur nos alliés, les cris aigus de la princesse nous parviennent dans la cacophonie pendant que mes alliés me poussent dans leur direction, les citoyens et soldats de l’Orr entourent leur héritière pour l’escorter hors de la salle, mais celle-ci se débat en continuant de crier, toujours le même cri, toujours ce

« -Arrêtez de vous battre ! »

_____Les hallebardes s’abattent en fracassant des clavicules, les arbalètes crachent leurs carreaux et les rebelles se réfugient derrière leurs boucliers en tentant de protéger Léo… Une explosion ouvre le sol, dix hommes meurent en un instant, des bouts de marbre volent en éclats, d’autres retombent sur nos pieds, un marteau frappe un gros orteil, un autre déforme un fémur, des femmes se font transpercer, mon épée tombe, fracassée, j’esquive un violent coup d’épée, une mèche rousse danse en silence, je l’aperçois et me balance violemment pour mieux la voir, je la poursuis avec espoir et puis simplement je m’avance…

« -Arrêtez de vous battre ! »

_____La princesse a été emportée hors du trône et nos soldats s’engouffrent dans l’arrière-salle pour la poursuivre, repoussant irrésistiblement l’armée désorganisée de Khaine, d’autres soldats surgissent dans la salle, des cris fusent, les hommes se bousculent, tombent les uns sur les autres et sont piétinés par la foule, la marée d’hommes s’agite au vent, les soldats poussent en criant, un sabre s’abat sur le sol, Victor se bat et farandole aux côtés d’un Khaine dansant et j’arrive auprès de la reine, là où les armes encore chantent pour protéger ou pour tuer la dernière des innocentes…

« -Pour l’empereur !
-C’est au roi que revient le trône, tuez-les tous ! »

_____Mes alliés perdent la raison, ils s’affrontent sans réfléchir, ne voyant que le trône et le pouvoir, ne voyant que le collier et la richesse… Ils ne voient que le cristal et le savoir, que le bâton et la puissance, que la Larme et l’abondance, que l’Egide et sa protection… mais qu’est-ce que je fais là ? Les troupes Nisies débarquent en force et repoussent toujours plus loin l’armée de Khaine, et bientôt nous livrons combat sans n’y plus rien comprendre… Comment reconnaître le soldat rouge de Khaine du Nisi à l’uniforme bleu, comment reconnaître les tenues légères et dansantes des Vertes Vallées à côté des lourdes armures des puissants guerriers d’Ascalon, comment faire la différence entre les citoyens en tunique et les gris rebelles armés d’épées et de boucliers ? Tous se distinguent au premier regard, mais aucun ne fait la différence. Si seulement j’avais le pouvoir… Je voudrais tant tout arrêter !

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 20 Juil - 17:31

« -ASSEZ !!! »

_____Le cri de Natasha retentit, impérial, imposant sa volonté à tous ceux qui se battent. Les belligérants stoppent leurs gestes, statufiés, et beaucoup se rendent compte qu’ils combattaient un allié… Nous nous dévisageons et fendons nos visages d’un rictus mauvais avant de nous unifier comme un seul homme contre les soldats de Khaine et les civils, contre Victor et la princesse pour enfin renverser la famille royale et mettre un terme à cette guerre... Avant que les mouvements ne reprennent, je profite de la brève accalmie pour me faufiler entre les épaules et rejoindre ces cheveux roux, et bientôt je la retrouve, hargneuse, dangereuse et déterminée, mais tellement vivante !

« -Oh, Lyssa, tu es blessée ! »

_____Elle m’adresse un regard affolé avant de me reconnaître, et le monde bascule autour de nous. Des gens crient mais je ne les entends plus, des hommes s’agitent auprès du trône, mais l’entonnoir de la voûte canalise le flot d’alliés qui s’engouffre dans l’arrière-salle, et nous sommes momentanément stoppés par les soldats de Khaine. Les armes sifflent à nouveau, des femmes pleurent et d’autres meurent, je me rapproche de mon amie, quelqu’un la pousse et je frémis… Sur son avant-bras gauche court une longue estafilade d’où du sang coule faiblement. Tout son corps tremble violemment, ses yeux sont affolés et désespérés, elle s’agrippe à son arc parcouru de secousses, mais comment s’en servir à cette distance ?

« -Sola ? Qu’est-ce que tu fais là, tu vas te faire tuer ! »

_____Elle est étonnée et surprise, mais surtout en colère, en colère de voir cet homme désarmé débarquer en plein milieu d’une bataille, sans protection ni entraînement, sans expérience et sans savoir se battre… Je ne sais pas quoi dire. J’ai vu ces soldats l’entraîner… ces soldats des Vertes Vallées… j’ai eu peur et j’ai essayé de la rejoindre pour l’aider, mais maintenant… Elle me sourie, exaspérée : je n’ai rien dit, mais elle comprend. Je peux presque la toucher. Son visage se dessine devant moi, il me suffit de tendre le bras… Une silhouette surgit du néant, un allié me pousse vers le trône, des cris fusent dans toutes les langues, je suis emporté vers la princesse et déjà ne vois plus Lyssa…

« -Lyssa, Lyssa ! »

_____Je me débats furieusement mais suis obligé de reculer… je pousse, je crie et j’essaie d’aller à contre-sens, mais la marée humaine me porte toujours plus loin, toujours plus loin vers la voûte et la princesse… J’entends l’épée se fracasser, je vois la lance se briser et le sabre tournoyer… je vois les soldats s’affronter, je vois les hommes s’affronter… lorsque le cri retentit de nouveau, nous nous figeons une nouvelle fois, dans l’attente, dans l’attente de la punition qui suivra tout ce mal.

« -Arrêtez de vous battre ! Ne voyez-vous pas que c’est inutile ? »

_____Nous nous regardons sans comprendre car personne ne voit que c’est inutile… Nous baissons nos armes, mais notre posture est menaçante… Oui, c’est inutile : Khaine devrait se rendre. Tournoyant dans les airs au-dessus de nos têtes, un petit marteau rompt ce silence si fragile pour capter un temps les regards. Pourquoi on arrêterait de se battre, dit le marteau, on n’a plus qu’à tuer la princesse et prendre le trône ! Mais l’arme est violemment repoussée par une force invisible et retombe lourdement aux pieds d’un Khaine stupéfié, le sauvant tout juste d’un terrible coup à la tête. Le silence est salvateur.

« -Et bien, et bien, je pensais que tu interviendrais plus tôt… Tu te rends compte ? Tous ces morts… »

_____La princesse reste indifférente aux reproches de Léo, mais je sais qu’une partie de sa conscience s’en veut terriblement. Car Natasha possède le pouvoir, elle le détient au-dessus de la paume de sa main. Brillante, une sphère de couleur bleue y lévite avec douceur… Surgissant de la voûte où elle avait disparu, Natasha se montre à nous, empêchant quiconque de faire le moindre mal… L’Egide… Elle l’avait retrouvée !

« -J’avais perdu le contrôle du cristal. »

_____Tranquillement, Léo s’extrait de sa garde rapprochée pour marcher en direction de la princesse dont il accepte les justifications :

« -La vérité n’est pas toujours belle à voir… »

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Sam 27 Juil - 21:39, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 20 Juil - 17:34

_____Personne d’autre n’ose parler, mais la même question est sur toutes les lèvres : mais qui est ce jeune homme ? Seuls quelques-uns d’entre nous le savent, mais même eux restent silencieux devant ce spectacle inattendu : Léo nous aurait-il trahi, aurait-il conclu un pacte avec Natasha, avec l’ennemie ? Mais là, dans ce palais, dans cette sale où nos alliés se battent pour massacrer des civils et une innocente princesse, là où nos ennemis se battent pour les protéger, pour protéger leur Royaume et ce qu’il reste de leur liberté, on peut vraiment se demander qui est l’ennemi. Il ne s’agit plus de savoir si on est ami ou ennemi, peut-être s’agit-il simplement d’éviter des morts ou d’arrêter les combats… Mais moi, mais nous savons que nous étions ensembles depuis le début. Nous savions que Natasha voulait mettre un terme à la guerre.

« -Pourparler ? », propose le général Khaine.

_____Une puissante rumeur s’élève dans le palais. Les soldats sont furieux : ce n’est pas une fille de dix-huit ans et une vingtaine de civils qui vont arrêter deux armées : Egide ou pas, ils s’empareront de la salle du trône et la princesse y perdra sa voyance. Khaine ou pas, le trône revient à l’alliance… pourquoi accepter un pourparler ?

« -Silence ! », réclame Léo : « Que tous les soldats et les civils sortent ! je ne veux que les représentants ! Exécution ! », rajouta-t-il alors que de vives protestations fusent de toutes les bouches. « Ceux qui n’obéiront pas, je les anéantis avec ça. »

_____Cette fois-ci, ce n’est pas de l’incompréhension ou de la protestation, c’est de la peur. La puissante rumeur qui jaillit des trois armées a beau manifester leur colère et leur indignation, la peur est bien plus forte alors que Léo agite ostensiblement son bâton. La salle se vide peu à peu, les alliés sortant par l’avant et les autres par l’arrière, et je cherche infructueusement à retrouver Lyssa : un soldat m’empoigne par le bras pour me tirer dans l’arrière-salle avec la princesse. Épuisé et vaincu, je m’assoie à côté d’elle en soupirant, cherchant à entendre cette phrase qui me rassurera tellement, cherchant un réconfort de la part de celle qui détient le savoir :

« -Elle est vivante. », murmure-t-elle dans un souffle.

_____Bénis soient les Dieux… Je penche ma tête en arrière jusqu’à ce qu’elle touche le mur et contemple la clef de voûte qui soutient le plafond, ce magnifique entremêlement de pierre qui supporte sans problème le démentiel poids du ciel. Ne restent plus que Khaine, Léo, Cijà, le représentant d’Ascalon, le capitaine de vaisseau Timis, de Délos, Gwen, l’amirale Nisie et Lüw, porte-drapeau des Vertes Vallées.

« -Qui êtes-vous, et que voulez-vous ?
-Oh, moi ? Pas grand-chose… juste qu’on respecte les termes de l’accord. Voyez-vous, notre chef est mort, et les deux autres chefs des corps rebelles ont malencontreusement subi le même sort, donc je peux légitiment revendiquer le statut de chef des rebelles. Or, il a été dit que, en cas de victoire, le chef des rebelles choisira la personne à monter sur le trône, et les alliés lui annonceront leurs revendications.
-C’est vrai, jeune homme, mais rappelle-moi pourquoi tu pourrais prétendre au titre de "Chef des rebelles" ?
-Je suis 2’, le chef du corps stratégique. »

_____Des murmures étonnés fusent jusqu’à moi, et je peux entendre une voix menaçante porter une réclamation pendant que je me retourne pour voir quelque chose :

« - Prouve-le-moi. »

_____Léo me lance un regard mystérieux puis hausse un sourcil interrogateur :

« -Hum… laisse tomber ? »

_____Il tapote ostensiblement son bâton. Trois fois. Surpris, je reconnais la signature de 2’, une succession seulement connue des plus hauts placés comme Lyssa et Morghane. Lyssa parce qu’elle sait plein de trucs qu’elle ne devrait pas savoir (devinez pourquoi Emeric voulait la tuer), et Morghane parce qu’elle fut amirale… En tant qu’une des personnes les plus importantes de l’armée de Délos… peut-être que… peut-être que mon amie… pouvait... Mon amie… ils ont fini par t’atteindre… Je regrette en silence toutes ces affiches et ces dessins plus ou moins fidèles à l’effigie de Morghane qui, indirectement, ont contribué à sa mort. Oui, ces portraits dont on se riait avaient fini par causer sa perte, en fin de compte. Morghane avait raison quand je lui ai proposé de monter sur le Malhan : on ne met pas une amirale en première ligne. Si elle est morte, c’est par ma faute. Tranquillement, une autre série de trois tapotements est répétée pendant que certains murmures sceptiques reprennent :

« -Ça suffit ! », dit-il avant de rajouter « Vous m’agacez… » Puis, lorsque le silence est revenu, il se tourne vers Khaine : « Bon. Je suppose que tout le monde est d’accord pour dire que c’est une défaite totale de l’Orr. »

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 27 Juil - 21:42

_____Le général baisse les yeux avec remords et frustration, mais il est bien obligé de l’admettre :

« -Une défaite, peut-être, mais pas totale. Mon armée tient encore debout et nous avons de nouveau l’Egide. » Il hausse le ton alors que certains représentants protestent vivement : « J’ai donc une réclamation : je veux que mes hommes et la princesse aient la vie sauve. »

_____L’assemblée s’agitent, des cris offusqués s’élèvent, mais Léo y met fin en levant la main gauche :

« -Du calme ! Cette jeune fille n’a même pas vingt ans. Elle est naïve, innocente et insouciante… voudriez-vous la tuer ?
-Exactement ! », s’écrie la voix d’Ascalon, « Tuons-la pendant qu’on le peut encore !
-Oui, » renchérit Timis, « elle est peut-être inoffensive aujourd’hui, mais qu’en sera-t-il demain ?
-Arrachons-lui les yeux !
-Personne ne touchera à la princesse ! »

_____Furibond, Victor se précipite auprès de Natasha et se poste à côté d’elle d’un air protecteur pendant qu’elle réfugie son visage contre ses puissants pectoraux.
« -Qui c’est, celui-là ? »

_____Léo lui accorde un regard indifférent et répond simplement :

« -Écoutez… je réponds de la princesse, mais elle ne mérite pas la mort. Si nous commençons à tuer les innocents qui pourraient devenir coupables, alors nous sommes pires que Théodore.
-C’est ridicule !
-Ce n’est pas une question d’être pire que lui ou pas, c’est une question de survie ! Vous êtes peut-être aveuglé par votre vision idéaliste, intérimaire, mais ça ne change rien aux faits. Elle est dangereuse. Un jour, elle tentera de monter sur le trône, et nous regretterons de l’avoir laissée en vie. Arrachons-lui les yeux… ça ne devrait pas la tuer, si ?
-Vous me fatiguez. », dit Léo pendant que Victor emmène Natasha loin de tout, « J’ai dit que je répondais de la princesse. Cela ne vous suffit-il pas ? Le cristal ne sera plus jamais une menace. »

_____Les interminables débats se succèdent pendant que je perds mon regard dans le néant. Sous le regard attentif de Khaine, Victor emmène Natasha dans l’intimité du boudoir en la tirant par le poignet, et elle se laisse faire, sans volonté. Mes compatriotes sont entassés dans l’arrière-salle et forment des petits cercles rouges d’où s’élève la rumeur d’une conversation, des soldats craintifs m’ont entouré pour m’empêcher de m’envoler, d’autres se sont assis tranquillement contre le mur, tous contemplent un point paisiblement, le regard vide, appréciant pleinement ce calme inespéré.

« -Bien. J’attends vos revendications. »

_____Les remarques fusent au milieu des réclamations et résonne une véritable cacophonie alors que tout le monde parle en même temps : Délos veut récupérer ses anciens territoires et avoir des dédommagements pour ses bâtiments détruits et l’occupation, Ascalon revendique le trône, les Vertes Vallées et les Nisis veulent que le Royaume soit administré par l’alliance et l’empire souhaite confisquer les artefacts afin "qu’ils ne fassent plus jamais de mal à personne". Bien sûr, tout le monde a réclamé des dédommagements économiques. Mais l’Orr n’est pas si riche que ça, et je vois mal comment il pourrait dédommager tout le monde… et encore, l’empire Zelmon et le royaume de Ramna, vaincus, ne sont pas là pour réclamer leur part du gâteau… mais qu’adviendra-t-il lorsqu’ils le feront ? Je suis le témoin privilégié de l’effondrement du Royaume, et c’est moi qui ai permis tout cela… du beau travail.

_____J’entends Léo accéder aux demandes de Délos en négociant pour réduire drastiquement les compensations économiques : ayant été vaincu, ce n’est pas parce que quelques uns de ses navires sont parvenus jusqu’au palais qu’il peut prétendre à voir toutes ses dépenses remboursées. Évidemment, l’archipel ne le voit pas de cet œil, mais Léo est intransigeant : les protestations de Timis ne l’effraient pas plus qu’un oiseau piaillant devant un Rrr amusé.

« -Délos va-t-il accepter les concessions de l’intérim ou a-t-il d’autres revendications ?
-Moi, Timis, capitaine de vaisseau et représentant de l’archipel de Délos, juge les propositions de la couronne acceptables et suis prêt à retirer mes troupes en échange. »

_____Le simple fait qu’un capitaine de vaisseau, ce qui est un grade à peu près équivalent au mien au sein de l’armée rebelle, soit le représentant de Délos montre que l’archipel n’est pas vraiment en position de négocier : il se repose entièrement sur la victoire alliée. Lentement, Timis recule d’un pas puis s’immobilise comme un soldat au garde-à-vous, salue l’assemblée et sort de mon champ de vision pour signaler que, pour lui, la discussion est terminée.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Sam 27 Juil - 21:47

« -Bien. Quelqu’un se chargera de préparer les papiers lorsque tout sera remis en place. Vous aurez vos acquis dans les sept jours. »

_____Satisfait, il hoche la tête pendant que Lüw s’avance avec fierté :

« -Nous, les Vertes Vallées, avons été envahies sans aucune raison par les forces de feu le roi. Nous réclamons l’intégralité de nos anciens territoires, et nous voulons être certains que le Royaume ne sera plus jamais une menace pour nous. Nous voulons que vous détruisiez la totalité de vos flèches explosives, poudre à canon, machines à vapeur et autres moteurs qui vous permettent si bien de faire la guerre, c’est ce que l’empire Zelmon aurait voulu. De plus, j’aimerai faire une requête à la princesse. »

_____Curieux, je tourne mon regard vers le boudoir d’où sort une fébrile et surprise jeune femme qui s’avance timidement avant de pénétrer dans la salle du trône, restant seule sous la voûte qui sépare les deux pièces :

« -Je vous écoute.
-Un mal étrange ravage notre pays depuis très longtemps, un mal que l’on nome la peste. »

_____Soudainement, le porte-drapeau s’agenouille humblement devant la princesse pour lui faire sa demande :

« -Ô, porteuse du cristal de vision, vous à qui toute connaissance est accessible, nous vous prions, nous, pauvres êtres en proie à tant de mal, de nous indiquer le remède contre cette malédiction. »

_____La princesse hoche gravement la tête et concède :

« -Je connais votre mal… je l’ai vu en songe, j’en ai cauchemardé bien des nuits, mais je connais un moyen de l’éradiquer. Je vous remettrai une recette qui vous permettra de le combattre : appliquez le remède cinq fois par jour dans les deux jours suivant l’apparition des premiers signes du mal. S’il est traité à temps, le malade guérira. Brûlez vos morts, limitez les contacts avec les affligés, soyez vigilants sur votre nourriture. Débarrassez-vous des animaux morts, brûlez-les et chassez les rats et les puces, ces petits insectes que l’on trouve dans les poils du chien. Vous devriez finir par vaincre le mal.
-Merci, merci mille fois ! »

_____Lentement, le porte-drapeau se redresse et tend sa main vers celle de Natasha pour la baiser avec noblesse avant de se relever complètement et se tourner vers Léo :

« -Mais les Vertes Vallées avaient d’autres revendications.
-Vous pourrez détruire nos flèches explosives vous-même, si le désir vous en prend, mais je refuse de nous séparer des canons qui sont, avec les flèches, notre seule défense contre les pirates. De même, nos moteurs nous permettront bientôt de relier des villes espacées, et peut-être pourrions-nous franchir la distance entre nos deux capitales en moins de deux jours, grâce aux trains.
-Mais c’est peut-être ça qui nous dérange.
-Nous formons une alliance, désormais. Nous ne vous attaquerons pas si vous êtes notre meilleur soutien militaire. Et puis nous pourrons développer les échanges : Vous nous fournirez vos spécialités culinaires et nous vous aiderons de nos récoltes au besoin, ça vous évitera de nouvelles famines. L’Orr ne vous attaquera plus jamais si vous devenez notre allié.
-Et pour nos terres ?
-Elles vous seront restituées. »

_____Le porte-drapeau prend bien le temps de réfléchir, mais finit par accepter :

« -Très bien. Les Vertes Vallées acceptent la proposition de l’intérimaire. »

_____Soudain, alors que la silhouette de Lüw disparaît à son tour, je vois l’agressif Cijà s’avancer furieusement :

« -Attendez ! C’est vrai que, aujourd’hui, si vous êtes réellement celui que vous prétendez être… » Léo le foudroie du regard, mais il continue : « nous sommes alliés. Mais qu’en sera-t-il dans vingt ans ? Pendant sept ans, vos prédécesseurs ont fait la guerre pour conquérir toujours plus de territoires, alors pourquoi vous arrêteriez-vous en si bon chemin ?
-Je ne suis pas intéressé.
-Foutaises ! Nous voulons être sûrs ! De simples mots lâchés en l’air ne préviennent pas d’une nouvelle attaque ! 2’… je ne doute pas de vos intentions, mais qu’est-ce qui nous assure que vos enfants, ou que vos petits-enfants, ne commettront pas les mêmes folies que votre Cassandora ? »

_____Le mot a été craché comme la pire des insultes, et le mépris de sa voix nous montre bien qu’il n’a absolument pas confiance en Léo. C’est normal, après tout : C’est la première fois qu’il le rencontre, et celui qui prétend être le très précieux 2’ s’avère être un jeune de dix-sept ans, quelqu’un qui n’a même pas atteint l’âge adulte ? Permettez-lui d’en douter.

« -Ils ne le feront pas.
-Tant que votre Royaume possédera les artefacts, il sera un danger potentiel ! J’exige que chaque artefact soit remis à un membre de l’alliance. Au moins, ils ne seront pas concentrés entre les mains d’une seule personne.
-Les artefacts n’ont jamais été en la possession d’une seule et même personne depuis la découverte du Temple. Ils appartiennent à l’Orr et resteront en la possession du Royaume. Vous voulez les artefacts ? Très bien. Mais en les prenant, vous irez à l’encontre des Dieux !
-Des Dieux ? Ah ! »

_____Depuis la proposition de Cijà, une rumeur approbatrice s’échappe de l’assemblée, mais là, c’est carrément un débat. Des gens crient au blasphème pendant que d’autres réclament leur artefact, un représentant accuse Léo d’invoquer les Dieux pour son propre intérêt et ce dernier tapote son bâton avec impatience tout en soupirant, agacé :

« -SILENCE ! », s’écrie-t-il.

_____Entendre ainsi la voix musicale de mon ami remettre les représentants à leur place est particulièrement inattendu, et ça m’arrache un sourire satisfait. De tous, c’est lui, le plus adulte.

« -Les artefacts resteront en la possession de la famille royale, que vous le vouliez ou non, me suis-je bien fait comprendre ?
-Pardon ? J’espère avoir mal compris, jeune homme… avez-vous l’intention de laisser la princesse monter sur le trône ? »

_____Quelqu’un renchérit avec mauvaise foi, mais Léo le foudroie du regard :

« -Aux dernières nouvelles, c’est moi qui choisis le nouveau souverain. » Il défie leur petit cercle du regard pour terminer sur sa gauche : « Le couronnement aura lieu demain. »

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Mer 7 Aoû - 9:17

_____Il sous-entend tout simplement que la famille royale va bientôt changer de dynastie… Beaucoup sont ceux qui voudraient remettre l’accord en cause, mais Léo tient fermement son bâton en le tapotant calmement, et personne n’ose faire d’autre réclamation.

« -Bien. Maintenant que les choses sont mises au clair, j’aimerais que nous reprenions les négociations. »

_____N’appréciant peu d’être brusqué et frustré du revirement de situation, d’être passé de dominant à dominé, de vainqueur à vaincu, le représentant d’Ascalon fulmine en silence pendant quelques secondes avant d’éclater :

« -Écoutez-moi bien, deux prime… Ascalon a engagé cinq mille hommes dans cette guerre, cinq mille ! Nous ne voulons pas avoir à recommencer. Si j’ai d’autres revendications ? Oh, oui, j’en ai ! Nous aimerions conserver les terres que nous avons conquises jusqu’au palais, comme ça nous pourrons surveiller votre couronne… au cas où.
-Je refuse. »

_____Décontenancé par cet homme qui n’a pas le tiers de son âge, le représentant aux cheveux grisonnants ne peut pas retenir un hoquet de surprise, puis se fait menaçant et furieux :

« -Comment ça ?
-Je refuse. Ces terres ne vous appartiennent pas. Elles seront restituées à leurs habitants. Allez négocier avec eux, si ça vous chante. Mais si vous les attaquez, sachez que nous sommes prêts à les défendre.
-Ah, oui, je vois, c’est une domination déguisée, n’est-ce pas ? Et qu’allez-vous réclamer en échange de votre "protection" ?
-Rien. Nous ferons notre devoir, c’est tout. Envers les Dieux et les Hommes.
-Foutaises ! Votre prétention n’a d’égal que votre arrogance…
-Il suffit ! Si vous êtes là pour proférer des insultes, vous pouvez quitter cette salle sur-le-champ. La couronne vous concède le droit de former trois avant-postes sur la frontière Est du fleuve Poreía, cela vous convient-il ? »

_____Le regard mauvais du représentant est si empli de mépris que je m’attends à le voir cracher sur le sol, l’insulte ultime envers l’honneur, mais Cijà se retient de faire un autre commentaire. À la place, il rappelle quelque chose d’un ton offusqué :

« -Mais vous aviez promis !
-Je n’ai rien promis de tel. Comme vous pouvez le constater, notre ancien chef n’est pas là pour tenir ses promesses. Si vous n’avez pas un papier signé des trois regrettés et de moi-même, aucune promesse, réelle ou pas, ne sera prise en compte !
-Traître ! Comment oses-tu bafouer l’honneur de ton maître ? »

_____Les deux hommes s’affrontent du regard et la tension est telle que la princesse recule, impressionnée et apeurée… Doucement, je la tire par le poignet et l’assoie auprès de moi avant de poser ma paume contre ses yeux si clairs, et elle ferme enfin ses paupières. J’aimerais que Victor revienne de son boudoir pour lui trouver les mots, mais il n’est pas là pour lui parler de fragiles larmes de tristesse qui chantent un ton morne le soir et tombent avec délicatesse, reflets de l’ombre dans le noir… Natasha trésaille en posant ses mains délicates sur la mienne, mais je lui impose le silence d’un shhh rassurant… Qu’est-ce que je peux lui dire ? Que c’est terminé, qu’elle n’aura plus à souffrir ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas lui raconter de tels mensonges ?

« -Très bien. Mais je veux des terres pour que ces avant-postes soient autonomes, et je veux des compensations économiques pour la guerre.
-Accordé. », dit Léo. « Nous entamerons des négociations avec votre roi pour les compensations économiques, cela vous convient-il ? »

_____Le Poreía est un immense fleuve, peut-être le plus large du monde, qui court des hautes cimes du Sud jusqu’aux rives du Nord selon un parcourt tortueux qui marquait la limite du Royaume avant la grande campagne de l’Est. Contrairement à l’Impétueux, il ne côtoie pas les falaises et a un lit tout à fait normal, ce qui en fait un cours d’eau paisible, parfaitement navigable et exempt de menaces. Mais, plus important, il apporte plus efficacement la bénédiction de la mer, et les terres qui l’entourent sont particulièrement fertiles : depuis la nuit des temps, elles sont donc exploitées par des paysans autosuffisants qui ont fait leur vie ici et n’ont jamais rien connu d’autre… il ne sera pas facile de fournir ces terres à Ascalon, et l’Orr fait déjà une concession en acceptant aussi facilement. Léo … il manque terriblement d’expérience.

« -Très bien, mais vous fournirez suffisamment de vivres à notre armée pour que nous puissions retourner au pays sans craindre la faim. »

_____Léo ne bronche pas devant ces milliers bouches à nourrir, mais les autres alliés peuvent très bien réclamer la même chose, et je sais que mon Royaume ne pourra pas fournir autant de vivres, pas après tant d’années de guerre et ces deux dernières qui ont été particulièrement désastreuses, autant au niveau des morts que des récoltes. Oui, pendant deux ans, le Royaume d’Orr a connu plus de morts que lors du dernier demi-siècle, et il est complètement à bout de souffle, tant et si bien que près du tiers de sa population a rejoint la cause rebelle. Malheureusement, l’armée rebelle a presque entièrement été anéantie, et seuls restent, parmi nos soldats, quelques personnes qui assurent la stabilité des villes que nous avons prises.

« -Je ne crois pas que ce sera possible. », dit simplement Léo : « Vous partirez comme vous êtes venus.
-Je n’ai pas terminé ! », réplique Cijà, qui cherche à obtenir un maximum de bénéfices : « Je voudrais que l’Orr soit administré par l’alliance. C’est la seule solution. »

_____Léo secoue la tête avec entêtement et poursuit :

« -Bien. Je sais que vous êtes beaucoup à avoir cette revendication. Elle est totalement hors de question. Le Royaume restera indépendant, un point c’est tout. » Alors que des remarques menaçantes fusent dans l’assemblée, Léo reprend calmement : « Je crois que l’empire Nisi sera le dernier à parler. »

_____D’une démarche militaire, Gwen se présente à son tour devant le trône et salue son occupant. Fine et féminine, cette ferme femme n’évoque absolument pas Morghane même si je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour elle… Habillée d’étranges morceaux de tissus qui se soulèvent harmonieusement, cette belle silhouette à la démarche aérienne n’a rien en commun avec l’amirale de Délos, mis à part son titre et peut-être son âge. Sa peau claire et tendue ne semble pas avoir beaucoup connu le Soleil et ses longs cheveux d’un brun extrêmement clair sont assortis à ses chatoyants yeux marrons qui semblent parfois virer à l’orange. Bien loin de l’athlétique Morghane à la carrure respectable, elle est relativement petite, souple et délicate, mais je sais que derrière cette frêle apparence de vulnérabilité se cache une guerrière aussi agile que redoutable, une personne adaptée aux combats mobiles où il faut sans cesse faire jouer ses jambes et frapper son adversaire en premier pour ne pas être abattu.

« -Salutations … Malheureusement, je crois que l’Empire va être déçu de cette aventure : nous nous sommes engagés avec l’espoir de découvrir les secrets de vos prodigieux miracles, et il s’avère résider dans des artefacts que vous ne nous cèderez pas. C’est tout à votre honneur, très cher, mais je ne pense pas que l’empereur va apprécier ce manque de civilité. »

_____Léo plisse mystérieusement les yeux devant cette menace à peine voilée, et je sens un frisson de panique lui parcourir le corps… nous ne savons pas grand-chose de l’empire Nisi, si ce n’est qu’il est puissant, incommensurablement puissant. À l’entendre, s’il n’y avait pas eu le monde entier entre lui et nous, nous aurions été balayés de la carte en quelques semaines.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Lun 19 Aoû - 12:14, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Mer 7 Aoû - 9:19

« -Ce sont des considérations qui échappent totalement à votre compréhension qui m’empêchent de vous céder un artefact. Si vous désirez tant vous emparer de l’un de nos trésors, sachez que la course céleste a lieu tous les dix ans. Nous y remettrons en jeu le collier divin, et ce sera une occasion pour vous de vous emparer du collier pendant une décennie. »

_____Je ne pense pas que Léo ait véritablement l’intention de voir le collier disparaître à jamais à l’autre bout de la carte, mais cette information est soigneusement enregistrée dans un coin de l’esprit de Gwen. Peut-être que ce soupçon d’espoir nous permettra d’arriver à une entente cordiale avec les Nisis, qui sait ? Mais l’empire a beau être puissant, il n’est peut-être pas suffisamment inconscient pour s’engager seul dans une guerre si loin de son territoire : bien qu’il puisse compter sur Délos, l’approvisionnement des troupes sera difficile, et il ne faut pas oublier que nous avons le port de granite et la forteresse de platine pour nous prévenir d’une attaque maritime… Gwen est consciente que son empereur ne gagnera pas aussi facilement, et la quête chimérique d’un artefact ne justifie pas les efforts investis : les Nisis n’ont rien à gagner en envahissant l’Orr. Pour l’instant. Quand tout le monde sera rentré au pays, les membres de l’alliance, frustrés de ne pas avoir mis la main sur les artefacts, vont se réorganiser pour nous envahir de nouveau… Seul l’Egide et le cristal nous garantissent encore la paix.

_____L’empire va rechercher des débouchés économiques, un moyen de créer de nouvelles routes commerciales pour échanger avec nous via l’archipel de Délos. Il va chercher à établir des relations avec l’Orr pour en tirer des bénéfices, et, puisqu’il n’y aura que deux jours entre Kaghak et Darselac, la ville-centre des Vertes Vallées, pourquoi ne pas prolonger la route du commerce vers l’Orient, vers ce pays merveilleusement inspiré pour les denrées alimentaires les plus savoureuses ? Gwen est assez souple pour pouvoir passer de l’anéantissement total de l’Orr à l’établissement d’une relation pacifique avec lui…

_____Je me désintéresse de leur débat… que m’en importe-il ? Maintenant, je voudrais juste retrouver Lyssa. Je sais que, pour elle, le voyage touche à sa fin. Elle a atteint son objectif. Maintenant, qui sait ce qu’elle va vouloir faire ? Je suis inquiet pour elle parce que la vie ne l’a pas épargnée. Elle a été maudite, dénigrée et reniée. Elle a du se battre pour trouver sa place, mais en elle a toujours brûlé cette énergie et cette volonté… Plus que tous, elle a été le moteur du mouvement rebelle. Sans elle, aucun d’entre nous ne serait là, dans ce palais… Lyssa a toujours était forte. Contrairement à moi, elle ne craint pas les combats. Peut-être que son cœur s’est endurci depuis longtemps… Contrairement à moi, elle n’hésite pas à tuer. Parce qu’elle sait pourquoi elle se bat. Est-ce qu’elle se bat pour son pays ? Non, elle déteste son pays comme j’aime le mien. Lyssa s’est battu pour elle-même, pour trouver sa place, son identité et sa raison d’être… et elle a trouvé sa raison en créant le mouvement rebelle. Elle a permis aux autres de s’affirmer et d’exprimer leur frustration, elle nous a permis à tous de faire comprendre à Théodore que son règne devait prendre un terme.

_____Les raisons qui l’ont poussée à créer le mouvement sont nombreuses. Mais, au milieu de toutes, la plus grande est qu’elle était lasse d’entendre les gens parler sans agir. Elle voulait devenir le catalyseur, la figure de la révolte. Elle voulait donner une chance à tous ces gens de pouvoir exister, parce qu’à elle, on ne lui avait pas donné cette chance. Mais Emeric l’a doublée, et c’est lui qui s’est imposé comme chef. Elle a rassemblé un tiers des rebelles, mais Emeric a absorbé son mouvement dans le sien. Après ça, elle a compris qu’il était extrêmement influent et compétant, et qu’il avait le pouvoir de rassembler. Grâce à lui, tous les anti-sympathisants de la couronne se sont réunis dans un même mouvement qui s’est lui-même unifié avec les pays en guerre contre l’Orr. C’est surtout grâce à lui si le mouvement rebelle a pu voir le jour. Pas grâce à Léo, pas grâce à Lyssa, grâce à Emeric. Nous avions tous une grande admiration pour cet homme. C’était notre idole. Maintenant, je me dis que c’était peut-être ce que Lyssa avait voulu, secrètement… Peut-être voulait-elle regagner les faveurs de son pays, peut-être voulait-elle qu’on cesse de la regarder comme une pestiférée, comme une maudite.

_____Mais après tout ça, aucun regard n’a changé. Pas celui d’Arthur, pas celui de sa famille, aucun. Elle doit tellement être frustrée, avoir un grand sentiment d’échec… Et moi aussi, je suis frustré. Je suis frustré parce que je sais que l’Orr n’est plus qu’un immense chantier en reconstruction. La capitale a été dévastée… la population a diminué de trois quarts en deux ans. Mon Royaume est ruiné, endetté et divisé, divisé entre ceux qui soutenaient encore le roi et ceux qui voulaient le voir tomber, divisé entre ceux qui sont restés inactifs à regarder et ceux qui seront les futurs héros de la rébellion. Khaine sera exécuté. Quatre-vingt-dix pour cent de la population l’aimait et l’adorait comme une légende. Il y aura des soulèvements, des protestations, des manifestations… le Royaume n’a jamais été aussi instable… je ne peux pas y rester. De toute façon, maintenant que la Cause a triomphé, je n’ai nulle part où aller. Ça fait longtemps que ma maison a été réduite en cendres. Les rebelles étaient ma seule famille. Maintenant, il n’y a plus de rebelles, juste les sujets du roi. Je vais partir, c’est ce que j’ai toujours voulu. De toute façon, je sais bien que tout ne se terminera pas aussi facilement. Les alliés reviendront à la charge, un jour ou l’autre, ils n’abandonneront pas avant d’avoir pris notre souveraineté et nos artefacts. Non, je ne peux pas rester dans l’Orr, je dois partir.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Lun 19 Aoû - 12:22

IV.

_____Natasha se tait soudainement. Ses yeux ne cessent de changer de direction, cherchant désespérément quelque chose à quoi se raccrocher, un point sur lequel se poser. Son soupir fatigué me crève le cœur, mais elle sourie. Est-ce un sourire désabusé, se rie-t-elle de son existence ? Elle me sourie. D’un geste, elle retire son collier et me le passe autour du cou, les dents brillantes :

« -Je sais que c’est assez tard, mais… félicitations, pour la course céleste. »

_____Arthur pourrait encore me disputer le collier, mais, techniquement, il faut être présent lors de la remise des prix. Là, il n’y a que nous deux, assis sur cette colline verdoyante qui fait face à la plaine, loin de tout, loin du palais et ses intrigues, loin de Léo et ses manigances, loin de l’Orr et ses dangers. J’ai toujours eu tort. Mais, au fond, je le savais. Je savais que rien ne pourrait jamais redevenir comme avant. Natasha me fixe de ses yeux si clairs et si bleus, mais je sais qu’elle sait. Elle sait que je lui sourie, elle sait que je lui suis reconnaissant. Mon cou porte à nouveau un collier, désormais. Maintenant, j’ai le droit à un vœu. Je la regarde. Une sensation d’euphorie soudaine s’empare immédiatement de moi : je pourrais avoir le monde à mes pieds, si je le voulais. D’un seul coup, je me sens puissant, si puissant ! Je sens que rien ne m’est impossible… Qu’est-ce que je veux ? Peut-être que je voudrais tout simplement être heureux, finalement. Oublier tout ça… Oui, tout oublier… ce serait bien.

_____Natasha tripote fébrilement sa Larme, l’air inquiet. Je vois l’espoir pointer sur son visage. Elle s’attend à quelque chose. Elle attend quelque chose de moi. Au fond, j’ai déjà tout ce que je veux. J’ai tout ce dont j’ai besoin. Un jour, il m’est arrivé de me dire "Si seulement j’avais le pouvoir". C’était au palais. Et j’ai désiré, j’ai désiré ardemment pouvoir mettre un terme aux combats… Mais maintenant, je sais à quel point ce souhait est ridicule. Oui, ça fait longtemps que j’ai arrêté de chercher. Parce que, quel que soit le pouvoir qui nous est accordé, nous restons tous à la merci des Dieux. Nous ne cesserons jamais de nous battre, nous ne cesserons jamais de mourir, c’est une chose qui ne changera pas. Parce que, au fond, je l’ai toujours su, Natasha. J’ai arrêté de chercher. Car il est des choses que tu ne trouveras nulle part ailleurs qu’entre les paumes de tes mains… Le choix ? La décision ? Peut-être… Parmi ces choses… le pouvoir de tout changer.

_____Le temps m’a aidé, c’est vrai. Les blessures se sont refermées, les supplices ont été oubliés ; mais chaque soir, chaque nuit, chaque rêve me rapproche encor plus de l’horrible matin, et tous les jours, sans un semblant de trêve, je la revois… ô, souvenir lointain ! … Oui, j’ai voulu oublier. Toutes ces nuits où je me réveille en sueur, où je me tourne pour chercher son réconfort parce que la terreur s’est emparée de moi, toutes ces nuits où je la réveille en criant, où je la presse pour trouver sa chaleur parce que la nuit ne sera plus jamais pareille … Toutes les nuits, je sens les ténèbres m’absorber de nouveau, je sens le Vide, je sens le Froid, je sens le Néant… Et alors, tout disparaît… Comment ai-je pu trouver ça agréable ? De voir tout disparaître, de la voir s’effacer de mon esprit, de voir progressivement son image et sa mémoire me quitter… c’est insupportable ! À ces moments-là, je suis tellement rassuré quand je vois qu’elle est toujours là…
Le souvenir est tout ce qu’il me restait. Je n’ai pas pu oublier. Tous les soirs, je revois Morghane ensevelie sous une montagne de corps. Toutes les nuits, je revis cette bataille au trône de la mort. Je revois les citoyens se faire massacrer, je revois les soldats s’entretuer, je vois quelqu’un enfoncer une lance dans mon corps… Dans chaque rêve me revient cette peur, ces frissons, ces combats… J’ai tout retracé, interminablement et sans répit. J’ai vécu mille fois ce jour où je lisais ce livre en attendant Léo, inconscient de tout ce qui m’attendait. J’ai vécu tant de fois ce moment où j’ai vu Morghane surgir sur le pont, l’Egide à la main ; j’ai revu tant de fois ce vieux soldat pulvérisé par un coup de canon, j’ai revu sa chair calcinée retomber sur mon pont, auprès de mes pieds… toutes ces fois où j’ai revu quelqu’un mourir, toutes ces fois où j’ai vu ce monstre resurgir… Je revis sa bouche béante ! Elle se refermait sur Mylène, et l’horreur sur son visage, et la terreur qui se présage et ses bras qui s’agitent en vain ! … et le claquement des dents de ce monstre marin… Je suis tellement torturé… Et cet enfant qui criait dans la salle ! Et cette mère qui gémissait… Je ne pourrai pas oublier. Qu’est-ce que j’ai changé ? En gagnant la course céleste, j’ai tout fait basculer. Chacune de nos actions a des répercussions. Mais toujours, invariablement, ça change tout. Ce que nous faisons, la façon dont nous vivons, ça change tout. Ce n’est pas pour rien qu’on peut tout refaire "avec des si" : C’est parce qu’on a le pouvoir de tout changer.

« -Comment va-t-il ? »

_____Je ne sais plus quoi dire, mais le silence s’éternise et je lâche cette question, cette interrogation toute bête qui lui arrache un soupir de douceur, un tressaillement d’amour qui fait qu’elle vit encore. On lui a donné une raison de vivre. Ses yeux cristallins se dirigent vers moi avec hésitation, sans vie. Ils bougent encore avec l’affolement de celle qui est plongée en plein cauchemar… sa respiration douloureuse me torture et je me dis que c’est vraiment difficile de soutenir ce regard… il est tellement vide. Au fond, je sais que Natasha a été blessée au plus profond de son être. Jamais rien de ce que je pourrais faire n’y changera rien. Mon cœur s’accélère…

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Dim 1 Sep - 13:39, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Lun 19 Aoû - 12:27

« -Bien… », me murmure-t-elle.
« -Tiens… j’ai un cadeau pour toi… »

_____Je lui tends timidement le ruban que je lui ai tissé… je me suis dit que ça irait bien avec sa couleur de cheveux. Les replis qui le parcourent dessinent des ombres envoûtantes sur la surface claire de son tissu, et Natasha tend la main sans assurance pour le toucher. Elle le porte à ses narines pour en respirer l’odeur et lève les yeux vers le ciel pour mieux en apprécier le toucher, et j’attends sa réaction en silence, inquiet et craintif. Peut-être que ça ne va pas lui plaire…

_____Les nuages courent paresseusement au-dessus de nos têtes et le magnifique ciel d’été répond silencieusement aux ardeurs du Soleil. L’arbre aux cent couleurs nous abrite doucement sous son corps ombrageux et Natasha porte le ruban à sa bouche, plaquant le tissu contre son visage. Calmement, elle le parcourt de ses délicieuses lèvres et le goûte comme s’il était empli de parfums et de saveurs inconnues :

« -Ça sent bon… »

_____Elle n’a pas besoin de me dire que c’est doux, parce que je le sais. Mais sa déclaration m’arrache un sourire sincère. Je suis un peu rassuré, mais j’ai vu comment ils la regardaient. Elle ne s’en est jamais rendu compte, mais je ne veux plus avoir à supporter ces regards. Je ne veux plus avoir à entendre ces insultes.

« -Qu’est-ce que c’est ? »

_____Mon sourire s’agrandit pendant que mes mains rejoignent les siennes :

« -Viens là… »

_____Elle se rapproche naïvement et mes mains se posent sur le ruban… Je me lève en silence et elle bouge la tête sans comprendre, étonnée :

« -Qu’est-ce que tu fais ? »

_____Sa tête et ses yeux se meuvent dans tous les sens pour me retrouver pendant que je passe derrière elle, appréciant une fois de plus l’odeur de ses cheveux…

« -Ne t’inquiète pas… », je lui murmure en passant gentiment le ruban sur son front.

_____Ses mains suivent le parcours des miennes avec inquiétude, sa bouche laisse pointer un éclat opalin, mais elle se détend et pousse un soupir extasié pendant que mes doigts courent dans ses cheveux pour y nouer le ruban. Elle inspire profondément, soulevant sa poitrine d’un souffle nouveau, et je glisse délicatement le ruban sur son front pour le placer devant ses yeux. Lentement, je retire mes doigts de son merveilleux visage, et la princesse se détend, enfin sereine. Fascinée, elle parcourt le tissu de ses doigts, caressant sa surface de ses yeux à ses oreilles, puis sa main droite retombe alors qu’elle se lève, une main protectrice placée devant ses lèvres. Elle me fait face en silence puis s’approche sans assurance et finit par tomber dans mes bras :

« -Merci. », me dit-elle en m’embrassant.

_____Je place machinalement mes mains sur son dos pour la rassurer et fixe obstinément l’horizon, sans penser à rien, rassuré par sa chaleur et libéré de la douleur. Je suis content qu’elle ait compris. Je me suis dit… que trop de gens la voyaient comme un monstre. Ces yeux vides, si clairs et cristallins, si monstrueusement inhumains… n’ont effrayé que trop de monde. En lui offrant ce bandeau, je lui dis la vérité. C’est comme ça que les gens te regardent, Natasha. Elle ne s’en rend pas compte, mais tout ce qui se dit me torture. J’ai vu les gens me regarder. Lorsqu’ils me voient à ses côtés, ils sont désapprobateurs et médisants. Quand je ne suis plus avec elle, ils sont agressifs et accusateurs. Maintenant, les gens la regarderont d’un air désolé, et ils comprendront. Ils comprendront qu’on lui a arraché quelque chose d’extrêmement précieux, quelque chose qu’elle ne pourra jamais retrouver… C’était peut-être ce qu’elle voulait, après tout. Ne plus rien voir. Elle est restée indifférente. Ça ne l’a pas marquée. Les alliés voulaient lui arracher le cristal, alors on lui a arraché la vue. Elle a gardé le cristal mais ne peut plus rien voir. Si elle a été blessé par cet acte, c’est parce que quelqu’un a essayé de la protéger. Il a essayé de l’enlever et de s’enfuir avec elle, et il a bien failli réussir… Mais elle était lasse de se battre, elle était lasse de fuir. Au fond de son être, elle ne croyait pas aux promesses de ce blond et séduisant mercenaire, elle ne croyait pas en toutes ces choses merveilleuses qu’il lui chuchotait à l’oreille, et peut-être ne pouvait-elle tout simplement pas se mentir, pas après ça, pas après ce qu’elle a vu. Peut-être qu’elle voulait tout arrêter, ne plus jamais avoir à souffrir.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 1 Sep - 13:40

_____Victor a été rattrapé et exécuté, puis se fut au tour de Natasha. Les alliés ont fait en sorte qu’elle ne puisse plus jamais voir. C’était ce qu’elle voulait. Léo est tombé dans une rage terrible, et la guerre a failli recommencer… Et puis elle est partie, abandonnant mari et enfant. En quelque sorte, on peut dire qu’elle a accompli son devoir de reine. Maintenant, le Royaume a un roi et un héritier. Il n’a plus besoin d’elle. Alors elle est partie, errant sans but dans ces plaines interminables… Elle est partie pour laisser Léo se calmer et comprendre qu’il ne pourra plus faire la guerre. Maintenant, même lui est à la merci des alliés. On ne se le dit pas, mais l’Orr est en fait sous l’influence directe de l’alliance. Sinon, comment aura-t-elle pu aveugler la reine et assassiner son ami sans que le roi le sache ? En partant, elle a retrouvé le sourire. Elle a fait des rencontres, a été aimée par bien des gens, des personnes qui lui rappelaient Victor, celui qui ne lui a jamais dit « je t’aime ». Puis c’est moi qu’elle a retrouvé, il y a deux semaines. J’ai été surpris, agréablement, puis si triste. Oui, comment ne pas être marqué en apprenant ce qu’il lui est arrivé ? Au palais, j’ai voulu lui murmurer « c’est fini ». J’ai voulu lui dire qu’elle n’aurait plus à souffrir, mais je ne l’ai pas fait. Je savais que ce n’était pas vrai… Puis j’ai compris. C’était ce qu’elle voulait. Maintenant, elle va rester dans ses ténèbres à elle pour enfin goûter au repos. C’est la dernière chose qu’elle m’a dite avant de me remettre le collier.

_____Je prends une profonde inspiration, le cœur réchauffé par celui qui bat juste contre lui. Je me sens bien, exceptionnellement bien… Je peux enfin respirer. Finalement, Natasha finit par se dégager, et une petite inclinaison de sa tête parle à la place de ses yeux. Bien sûr. Ça restera entre nous. Je lui sourie même si elle ne peut pas me voir. Je n’ai jamais su ce qui l’avait attirée, chez moi, mais je suis le seul avec qui elle ait jamais partagée sa vision. Pour cela, je lui dois quelque chose. Je lui dois la vérité, et c’est peut-être ça qu’elle voulait entendre. Je ne sais pas. Son doigt m’arrache un frisson en caressant ma joue, et je ne sais plus si elle est mon amie, mon ennemie ou mon amour… elle finit par le détacher de moi pour se retourner lentement, tournant sa tête pour que je vois encore son visage barré d’un bandeau… Il est encore tendre… Si jeune et si frais… Le bandeau est élégant, simple et discret et, décidément, il va parfaitement avec ses beaux cheveux… Elle est belle, plus belle que toutes les autres, même si on lui met un bandeau pour la cacher.

« -Adieu, Sola… »

_____Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de la rattraper. Je ne veux pas la laisser partir, je ne veux pas qu’elle disparaisse à nouveau, je voudrais encore l’avoir auprès de moi. Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que quelque chose a changé quand elle m’a entouré de ses bras, je sens qu’un poids a disparu quand elle a posé sa tête sur mon épaule, et maintenant j’en veux plus. Je ne sais pas pourquoi, mais l’horizon a pris une autre teinte alors qu’elle m’embrassait. Elle m’a libéré. Pourtant, je ne fais rien. Je la regarde partir, misérable, et je reste là sans savoir quoi faire… je voudrais tant la rattraper, lui dire d’attendre, de rester, de m’embrasser à nouveau et de m’aimer, mais le sentiment du révolu s’empare de moi tout entier… C’est ce qu’elle voulait. Pendant un court instant, j’avais réussi à tout oublier. Maintenant, je désire tellement la rejoindre pour oublier à nouveau, pour la sentir contre moi et pour qu’on puisse continuer de nous raconter nos histoires, assis innocemment auprès de cet arbre étincelant … Je suis sûr qu’elle a vécu d’autres choses, pendant ces deux ans ! … Nous avions tissé une relation si simple, tous les deux. Être ensemble, naturellement, se parler sans rien cacher, se livrer entièrement… elle est l’une des rares avec qui je peux faire ça. Mais au fond, je sais qu’on s’est déjà tout dit. Je sais qu’il y a dans cet "adieu" quelque chose de terrible et de définitif.

_____Soupirant et pitoyable, je vois Natasha s’éloigner en silence, ses pieds nus parcourant doucement l’herbe de la colline, là où les brins ne dépassent pas la hauteur des genoux. Ses cheveux dansent dans le vent, aériens et joyeux pour refléter la jubilation de cette femme qu’on vient juste de libérer d’un si terrible poids, et son bandeau disparaît furtivement derrière sa magnifique chevelure… elle est si belle… Le vent bouscule doucement les brins pour dévoiler des jambes dénudées qui reflètent le Soleil avec insolence, encore plus parfaites que jamais, et sa courte jupe grise se soulève miraculeusement, révélant une partie du mystère… Je laisse pointer en la regardant un désir que seule une femme pourra combler, et mon sourire incrédule l’accompagne dans son exil. Déjà, sa silhouette rejoint l’horizon puis disparait, reflet de l’ombre sur la plaine.

_____Elle n’était pas, elle n’était plus. La jeune et innocente fille que j’avais connue n’est désormais plus la même. Pourquoi n’a-t-elle jamais pu voir la beauté du monde ? Les trésors cachés dans la nature, dans les magnifiques paysages inviolés ; les merveilleuses nuits de Kaghak où la lumière se mêle à l’obscurité, la beauté du palais, le silence plat de la plaine, le vent grisant du désert et l’agréable chaleur de la mer ? Ces montagnes qui percent paresseusement le sol, ces forêts qui renferment mille secrets et toutes ces énigmes qui se cachent dans l’inconnu … Pourquoi n’a-t-elle jamais pu voir la beauté de la vie ? Les richesses détenues par un sourire, son sourire, les rires échangés entre amis, les possibilités offertes par la ville … Pourquoi n’a-t-elle jamais pu voir la beauté ? Au fond, je connais la réponse. Lorsqu’elle a enfin ouvert les yeux, c’était sur un monde qui n’avait plus rien à offrir. Maintenant, Natasha n’a plus envie de voir. Il ne lui reste plus qu’à disparaître, fermer les yeux pour ne plus les rouvrir.

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 1 Sep - 13:45

Epilogue :

_____Les Vertes Vallées sont un petit pays verdoyant essentiellement composé de collines et de plaines, et une grande tradition agricole s’y est développée pour fournir à ses habitants des denrées toujours plus nombreuses et variées. Jouissant d’un fort ensoleillement en été et d’une abondante saison des pluies, le pays peut également reposer sur l’immense lac du Nord-ouest où l’on trouve énormément d'espèces piscicoles. Les amoureux aiment se prélasser devant le lac, et une auberge y a même été construite sous Théodore : le repos des amoureux. Dans les territoires du Sud, le pays est limité par une grande forêt qui s’étend jusqu’aux montagnes célestes, et il en tire de grand bénéfices, notamment pour le bois, les animaux et autres fruits exotiques qui contribuent à faire sa réputation, cent mile fois méritée, de meilleure place culinaire de tous les temps. Nombreux furent les nobles qui vinrent y passer quelques mois, voire quelques années pour jouir des immenses délectations offertes par notre charmant pays. D’ailleurs, quarante-deux soldats vinrent, après bien des années de service, s’installer dans notre pays pour y passer leurs derniers jours. Les Vertes Vallées sont donc une bonne place pour vivre, et de loin la meilleure pour mourir.

_____Encore une fois, je referme ce fichu bouquin, piètre occupation pour quelqu’un qui attend le moment de jouer sa vie… Mais que fait-il ? Il est censé être là depuis des heures, et il n’y a personne ! Après un dernier regard sur le livre, je repense à tout ce qui m’a mené ici, à la guerre, à la souffrance, à la tyrannie… Mais maintenant, tout est terminé. J’ai quitté l’Orr. Les Vertes Vallées sont devenues mon petit paradis : le monde est calme, il fait beau plus de la moitié de l’année, les récoltes sont abondantes et la nourriture si délicieuse qu’on se demande si on est encore sur terre ou si l’on n’a pas rejoint les Dieux. Et puis, j’aime bien l’ambiance du village, ça me rappelle mon enfance et ça me change de la vie empressée de Kaghak… Mais, par-dessus tout, les filles ne sont vraiment pas mal. Enfin, surtout Lyssa.

« -Sola ! Je t’ai cherché partout… qu’est-ce que tu fous ?
-Qu’est-ce que tu fous… je t’attends depuis des heures ! »

_____J’ai l’impression d’avoir déjà vécu cette scène, mais elle disparaît immédiatement lorsqu’Arthur me tend la boîte que j’ai commandée. Je l’inspecte minutieusement : cubique, elle est assez grande pour contenir un poing fermé, et un petit coussin de soie repose sur son fond. Fait de bois verni, son intérieur est d’un roux assez clair et chaleureux, exactement ce que j’avais demandé. À l’extérieur, un fin tissu vert aux reflets d’émeraudes est décoré de motifs recherchés qui la rendent infiniment magnifique, et sur le couvercle se trouvent des éclats de diamant incrustés dans de fins et imperceptibles disques d’or qui les englobent comme le Soleil dévoré par Sevril, et des touches de peinture blanche appliquées soigneusement achèvent de transformer ces éclats de joyau en éclats de Lune. Bouche bée, je ne peux retenir un soupir d’admiration :

« -Waouh… c’est exactement ce que je voulais, merci !
-Ah-ah… de rien », dit-il, amusé : « Mais qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? »

_____Je le regarde en abritant jalousement la boîte contre mon cœur, mais je ne réponds pas :

« -Bon… je te dois combien ?
-Tu sais, tu étais censé aller la chercher, normalement… ça fait un lingot d’or.
-Combien ? »

_____Un lingot de platine correspond à peu près à dix ans de salaire pour un navigateur modeste. Un lingot d’or, c’est mille pièces d’or. Il en faut dix pour faire un lingot de platine. En général, je paie avec des pièces de cuivre frappée du sceau de Darselac qui représente un petit village paisible et idéal, tout le contraire de la ville-centre. Il faudrait à peu près un million de pièces de cuivres pour avoir l’équivalent d’un lingot d’or.

« -Un lingot d’or. Et j’y suis pour rien, désolé… tu avais dit que tu aurais de quoi payer. »

_____Je soupire en sortant la bourse du roi. Ce qu’il me reste de l’argent de Théodore ne suffira pas : malgré les milliers de pièces que j’ai gagnées à son service, j’ai beaucoup dépensé et il va me falloir piocher dans ce que j’ai "emprunté" à Léo. Je laisse Arthur recompter les pièces avec un goût amer à la gorge, et je lance un regard dégoûté au petit coffret de bois : ma petite fortune aura vite été dilapidée… Mais bon, je m’en veux quand même d’avoir volé mon ami…

_____L’armée des Vertes Vallées a été anéantie, et, malgré sa pension d’ancien soldat, Arthur a du s’engager chez un vieil artisan en attendant de reprendre du service. Il n’y a pas de fleuve, dans ce pays, pas d’océan. Juste des ruisseaux et un lac. C’est là que je travaille, reconverti dans la pêche, loin de la mer, loin de mes rêves d’enfant mais tout prêt de cette auberge où j’ai rencontré Lyssa… Elle y est retournée. Elle y travaille en tant que gouvernante.

_____Arthur hoche la tête en emportant le coffre : il dit qu’il me l’achète pour deux pièces d’or et je hoche la tête, indifférent. Je pourrais me payer une dizaine de ces coffres, avec une pièce d’or. Mais il en a tellement besoin, pour emporter les neuf cent quatre-vingt-dix-huit autres, que je peux faire monter les prix. Je n’en fais rien. Maintenant, ça n’a plus d’importance. Je m’empare du collier et le pose délicatement dans le coffret. On dirait qu’il a été spécialement étudié pour l’accueillir : le Globe qu’il retient se love impeccablement sur le coussin, allant parfaitement avec les dimensions du coffret. Je referme le couvercle avec minutie et le caresse pour y chasser la poussière, et j’admire mon acquis, satisfait. C’est aujourd’hui. Il ne faut surtout pas que je l’oublie.

_____Le lac reflète tranquillement les dernières lueurs du Soleil couchant, la faible lumière de la lanterne danse lentement au devant et je m’approche en sautillant pour pénétrer l’accueillant bâtiment. Une ambiance conviviale y règne, un serveur m’agresse immédiatement, des cierges éclairent le plafond et la plupart des tables sont occupées… on se croirait dans un de ces salons mondains de Kaghak ! Je progresse avec inquiétude dans la salle bruyante, rejoins les étroits escaliers poussiéreux et entre dans une chambre en passant la porte miteuse qui ne ferme pas. Penchée en avant sur une chaise bancale pour y plier des braies abimées, une jeune femme aux longs cheveux roux se retourne avec surprise. Elle porte une grande robe d’un rouge écarlate qui la couvre des épaules aux chevilles, et ses cheveux détachés, mus par le mouvement de sa tête, dévoilent avec grâce une boucle d’oreille dont les motifs dorés renferment une discrète et sublime améthyste. Je m’avance en douceur et les mots disparaissent de mon esprit, me laissant sans voix devant cette incroyable et merveilleuse beauté, et son agréable parfum se répand dans mes narines alors que je vois son affectueux visage s’illuminer. Elle se redresse lentement pour se tourner vers cette chétive apparition, curieuse et joyeuse de voir un ami ainsi débarquer. Son sourire gêné se masque derrière un indexe replié, ses traits adoucis par ma vue m’invitent à lui parler et ses charmants et verts iris semblent danser devant moi. Oubliant tout, je me précipite vers elle pour la saluer et lui annoncer sans préambules les raisons de ma visite :

« -Lyssa ! Oh, Lyssa, j’ai un cadeau, pour toi… »

_____Fébrilement, je lui tends mon coffret et m’empare délicatement de sa main droite pour le poser dessus, et son regard amusé et brillant se pose sur la magnifique œuvre d’art. Les doigts sensibles de sa jolie main viennent défaire le nœud raffiné qui maintient le couvercle et en extraient posément le collier qu’elle admire sans comprendre : sphérique, un globe translucide pend de la lanière de cuir qu’elle tient de ses doigts graciles, émettant une scintillante lueur verte. Ravie, mon amie pose minutieusement la boîte sur sa table pour approcher le globe des yeux à la couleur desquels il répond brillamment. D’étranges et recherchés motifs forment un relief qui lui semble familier et elle parcourt sa surfasse de ses doigts doucereux pour goûter au délectable dessin à la précision divine…

« -Waouh… qu’est-ce que c’est ? »

_____Exultant presque, je lui passe avec empressement la lanière autour du cou en rapprochant mon visage du sien, pose mes lèvres sur ses joues de miel et caresse la tendre peau qui est la sienne…

« -C’est pour toi… »

_____Réjouie et flattée, elle ne sait pas vraiment comment réagir et décide de me remercier en me baisant le front… ses délicieuses lèvres m’arrachent un frémissement de bonheur, et je perds mes moyens sous l’effleurement de ses doigts…

« -Merci. »

_____Doucement, elle s’éloigne de moi et le contact prend fin, et je suis tellement enivré que je la poursuis gaiement, cherchant plus que tout à renouveler l’extase, courant presque après celle qui m’offrit la plus grande plénitude avec un simple baiser : à sa plus grande surprise, je m’empare de ses mains que je serre amoureusement dans les miennes pour m’agenouiller devant elle et enfin exprimer mon souhait le plus cher, quelque chose que j’ai désiré depuis si longtemps :

« -Je voudrais qu’il reste toujours dans ma famille… »

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.



Dernière édition par Anaël le Lun 2 Sep - 11:42, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Anaël
Commandant de Bord


Messages : 1775
Birthday : 21/01/1995
Âge : 21
Où suis-je ? : En Italie.

MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Dim 1 Sep - 13:45

FINI !!!

_________________


Les relations seules comptent pour l'homme. Mes relations, c'est toi.

Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: [Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)   Aujourd'hui à 11:15

Revenir en haut Aller en bas
 
[Anaël] Le Royaume d'Orr (Roman)
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 3 sur 3Aller à la page : Précédent  1, 2, 3

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
LEVEZ L'ENCRE : Ateliers d'écriture réservés aux lycéens et + :: Le Bateau :: Chantier Naval-
Sauter vers: