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 [Elshalan] Corruption (Roman)

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Elshalan
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Où suis-je ? : Quelque part sous la neige

MessageSujet: [Elshalan] Corruption (Roman)   Sam 5 Mai - 18:48

Prologue


La lune était rouge. Une éclipse ? Possible. Il ne suivait plus trop les infos, en ce moment.

La rue semblait dégagée. Il se releva, et sprinta jusqu'aux arbres de l'autre coté. En d'autres temps, ce quartier résidentiel n'aurait rien eu de dangereux, même une nuit d'éclipse de lune, même à 4h du matin. Mais les choses avaient changé. Le monde avait changé.

Sa vision mit quelques secondes pour passer de la clarté sanglante que projetait la lune à l'obscurité qui régnait sous les arbres, mais il put rapidement se diriger vers le banc où il avait fixé son rendez-vous.




Il était en train de dire qu'il était le premier, quand un bruit lui fit relever la tête. Son contact était là, perché dans l'arbre. Il sauta de sa branche et atterrit à un mètre de lui dans un silence parfait. Tout sourire, ils s'assirent sur le banc, face à la rue.


-- Yop, commença celui qui était dans l'arbre.
-- Salut, Anton.

L'autre secoua la tête, un léger sourire aux lèvres - pas vraiment visible, mais qu'on pouvait aisément deviner.

-- Je me fais plus appeler Anton, désormais. Mais c'est pas grave. Tu peux continuer à utiliser ce nom, ça me gêne pas. Et moi, il faut que je t'appelle comment ?
-- Disons Jack, pour ce soir
,
répondit le premier. Comment vas-tu ?
-- Mieux. Les toubibs disent que mon bras sera opérationnel dans deux jours.
-- Ca va t'être utile.
-- Oui...


Un silence s'installa, qu'aucun des deux ne troubla pendant plusieurs minutes. Jack regardait la rue. Un chat était en train de dévorer une souris, quand il releva la tête, alerté par quelque chose. On disait que les chats voyaient d'autres niveaux de réalité que les humains. Si c'était vrai, cela pourrait leur être utile, désormais.

-- J'ai ce que tu m'as demandé, finit par dire Anton. C'est dans un hangar sur les quais. Hangar 7. Le code du cadenas c'est 146 952.
-- T'as pas eu trop de mal à tout trouver ?
-- Si. Mais tu me l'avais demandé, je te devais bien ça. Tu penses vraiment avoir besoin de tout ça ?
-- J'espère que non, mais je crois que si.
-- Tu sais quelle quantité de munitions tu m'as demandé ? Tu sais ce que ça représente plus que ce qu'un soldat lambda tire pendant toute sa vie ?
-- Je sais. Mais je sais aussi que je ne suis pas un soldat lambda. Plus personne n'est une personne lambda, aujourd'hui. Le monde a changé


Un nouveau silence. Décidément, leur relation avait changé, elle aussi.

-- Tu comptes aller où ? demanda Jack.
-- Je sais pas trop. Algérie, je pense. Des montagnes et de l'air chaud, ça me permettra de voir venir, un peu. Et toi ?
-- Je sais pas, j'ai pas encore décidé. De toute façon, où que j'aille, je devrais en partir un jour où l'autre.
-- Pour aller où ?


Jack regarda Anton. Ils attaquaient enfin les sujets sérieux.

-- En Afrique ! Près du Kilimandjaro, dans la savane. Chez les Kenyans.
-- Alors tu y crois, toi aussi, à cette prophétie ?
-- Oui. Je pense que c'est une sérieuse chance de survie qu'elle nous offre. Mais je ne pars pas tout de suite. J'irais plus tard, quand il ne restera plus que les vrais survivants.
-- Ils sont suicidaires de rester en groupe. " Mourir ensemble ou survivre seul ", c'est la nouvelle norme maintenant.
-- Il semblerait. Le monde a changé


Un coup de feu claqua derrière eux. Ils se retournèrent, sur le qui-vive, mais il avait été tiré au loin, et pas dans leur direction. Pas de risques pour eux.

-- Je t'ai vu, la dernière fois, reprit Anton.
-- Quoi ?!?

Il ne pensait pas avoir été si négligent qu'il ait pu être vu, par qui que ce soit.

-- Calme-toi. Je t'ai vu aux infos.
-- Ah... ça. Ca n'est plus vraiment important, maintenant.
-- C'est vrai. Mais ils ont longtemps parlé de toi. De ce que tu as fait sur le pont. Tu n'aurais pas dû.
-- Tu y aurais laissé ta peau. Je regrette pas.
-- N'empêche. Ils se demandent comment tu as fait. Ils disaient que c'était impossible.
-- Ca l'était en effet. Mais le monde a changé.



Un nouveau silence s'installa. Le dernier, car il fallait qu'ils se séparent. Ensemble, ils étaient exposés. Mais Jack rechignait à partir. Tout avait l'air si calme, si paisible. Au coeur de la nuit, il paraissait si improbable qu'ils soient en danger. Que tout ait changé.

Mais Anton, comme toujours, fut raisonnable, et au bout de quelques minutes il se leva.


-- Il est temps, Jack.

Non, il se trompait. Le temps était passé. En vérité, il était parti depuis longtemps, et eux n'avaient plus qu'a survivre. Mais il se tut.

-- Adieu, Anton.
-- Non, au revoir. Si ce que tu dis est vrai, nous nous reverrons en Afrique,
répondit Anton avec un sourire.

Et sans un mot de plus, il se fondit dans les ombres de la nuit, le laissant seul. Comme il serait probablement toujours désormais. Le monde avait changé.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Lun 7 Mai - 22:07

Le bidon, posé à même le pont, semblait être habité par de minuscules esprits ardents, tellement la danse des flammes qui brulaient en son sein était hypnotique. Jack secoua la tête pour se débarrasser de cette désagréable sensation. Pour ce qu'il en savait, il pouvait tout à fait être devenu dangereux de fixer des flammes trop longtemps.
Il se tortilla, et sortit de son jean tout les documents qu'il avait réussi à récupérer. Il avait là cartes, permis, papiers, dossiers, factures, en somme tout ce qui pouvait prouver qu'il était bien lui.
Il regarda une dernière fois sa photo d'identité, et la grava dans sa mémoire. Puis jeta tout ce qu'il tenait dans les flammes, avant de se retourner. Voir brûler une existence, même artificielle, avait le don de lui remuer les tripes.

Derrière lui, une vieille imprimante mécanique, sur laquelle était greffée une colossale quantité de fils et de matériel électronique, crachotait et gémissait sous la tâche qui lui était assignée. Mais elle eut bientôt finie, et laissa glisser une petite carte plastifiée aux couleurs bleutées.
Jack la regarda, mais il savait déjà ce qu'il allait voir.
Il avait décidé de reprendre son vrai nom. Après des années à courir et à se cacher, il voulait renouer avec celui qu'il était quand il était un enfant. Avant les problèmes. Et puis, là où il allait, ce nom était totalement inconnu.
« Jared Archeon », proclamait la carte.
Il se répéta ce nom : Jared, Jared, Jared, Jared, Jared. Voilà. Il l'avait intégré.


Ainsi changé, il releva la tête, et regarda autour de lui. Il se trouvait sur un bateau. Un peu plus grand qu'un hord-board, un peu plus petit qu'un yacht. L'hybride parfait pour celui qui voulait aller vite. Et assez vaste pour emmener tout ce qu'il avait à transporter.
C'était Anton qui le lui avait trouvé. De l'excellent travail, comme le faisait toujours Anton.

Il était parti de Naples six jours plus tôt, et avait passé le détroit de Gibraltar en pleine nuit, pour éviter les milliers de soldats qui campaient sur les flancs de la passe. Sa destination était Portsmouth, sur la côte Sud de l'Angleterre. Si le trajet se passait sans encombres, il y serait dans une dizaine de jours.



Le vent du large lui fouettait le visage, faisait claquer sa veste noire. Il portait les cheveux courts, un T-Shirt blanc sous sa veste, un jean et des rangers. L'attirail de quelqu'un prêt à fuir dans la nature à n'importe quel moment, bien que, sur le pont d'un bateau au milieu de l'océan, la nature était, avouons-le, peu présente.
Il avait du aller vers le large après avoir croisé une patrouille de la Marine Espagnole, qui tentait de sécuriser ses côtes. Bien qu'il ait évité les navires de guerres ibériques, il tenait de source sûre que les Français, autrefois bien plus riches que les hispaniques, avaient déployés de beaucoup plus soldats, aussi bien sur les côtes que dans les terres. Une des raisons pour laquelle il voyageait par la mer, d'ailleurs. Et puis, le passage des frontières n'était plus quelque chose d'aisé, à cause de l'état d'urgence.

Celui-ci durait depuis une douzaine d'années. Du moins dans les pays riches. Les nouvelles provenant des pays pauvres, outre le fait qu'elles n'étaient écoutées par personne, étaient loin d'être précises : on savait juste que l'Afrique avait vu ses frontières disparaître, remplacées par les zones de domination des différentes tribus. Rien de plus.

Dans les pays occidentaux, en revanche, les gouvernements avaient fait beaucoup pour préserver un semblant d'ordre et de sécurité. Les différentes armées étaient désormais déployées, certaines depuis plusieurs années, dans les endroits-clés. Le couvre-feu était quelque chose d'acquis dans chaque ville, chaque village de plus de 5 habitants. Les contrôles aléatoires, les arrestations, la loi martiale, tout ça était devenu la norme. Les soldats patrouillaient sans cesse, tentant de circonscrire les citoyens dans des zones sécurisées.
Mais personne ne peut arrêter la marche du monde. Les vastes forêts, les vallées encaissées et les côtes rocailleuses étaient devenues des zones dangereuses, où l'être humain devenait une proie facile. On murmurait que des choses étranges se déplaçaient sous les fenêtres des fermes isolées une fois la nuit tombée. Que des chasseurs, piégés dans quelque tempête de neige, ou quelque orage surprise, avaient entendu des murmures par-delà le vent. Que les voyageurs nocturnes voyaient parfois, à la lueur des phares, des formes, immobiles derrière la limite des arbres. Et que les soldats affrontaient ces phénomènes, et racontaient des choses terribles dans les bars, les soirs de permission.

Jared lui-même avait entendu une de ces histoires. En discutant un soir avec un militaire italien dans un bar, il l'avait entendu parler de ces phénomènes. Le soldat, racontait-il, devait vérifier avec sa patrouille l'état d'un hameau isolé. En arrivant la-bas, ils avaient retrouvés un charnier : tout les habitants avaient été massacrés. Il ne restait que des marques sanglantes sur le sol, et des traces de sabots dans la poussière. Seulement, disait l'homme, quant ils étaient allés dans une chambre de l'étage, ils avaient trouvés un lit d'enfant, vierge de toute trace de sang. Et ils avaient distingués, à la lueur de leurs torches, des traces de petits pieds nus, marchant côte à côte près des sabots.
L'italien, convaincu que les créatures responsables de l'attaque avaient emmené l'enfant pour le faire devenir un des leurs, avait tenté de se pendre quelque jours après, sans succès.

Jared été persuadé que cette histoire était véridique, ne serait-ce qu'à cause des marques rougeâtres d'une corde sur le cou de l'homme. C'était évident : le monde avait changé. Jusqu'à quel point, là était la question.



Un bruit soudain le fit sortir de sa rêverie sur l'ordre du monde. Il releva la tête, et vit un petit chalutier passer à quelques centaines de mètres devant lui, se dirigeant vers une zone de pêche propice pour y passer la journée. Encore des gens incapables de voir le changement et de s'y adapter, songea-t-il.
Il replongea le nez dans l'imprimante, et entrepris de déconnecter certains fils bien précis. Outre sa carte, il avait beaucoup de choses à recréer, et cela nécessitait de reconfigurer l'engin ésotérique. Il se préparait à lancer l'impression d'un permis de conduire valable en Grande-Bretagne, quand un coup de feu claqua dans l'air. Ces chiens de pêcheurs lui tiraient dessus !
Il s'accroupit, et se rapprocha de la proue, où il ramassa le fusil à pompe qu'il gardait toujours à portée.
Il se redressa, mit en joue et chercha le bateau, prêt à abattre chacun de ces fils de pouilleux qui osaient l'attaquer.
Mais les pêcheurs ne l'attaquaient pas lui. Autour du chalutier se pressaient des dizaines de créatures, assez indistinctes de son point de vue. Elles ressemblaient à des requins, mais pas totalement. Et elles attaquaient le bateau de pêche.
Les marins répliquaient, et déployaient une puissance de feu des plus respectables. Mais leurs effectifs fondaient à vue d'œil.
Au moment-même où Jared formulait cette pensée, une des créatures sauta par-dessus le bateau, et emmena le marin avec elle. Le malheureux n'eut qu'une seconde pour hurler, avant d'être emmené sous la surface, pour ne plus reparaitre ensuite.

Jack s'aplatit sur le pont, inspira un bon coup, et vérifia consciencieusement l'état de son arme. Cette réaction, bien que totalement inutile, réussit à le rassurer. Il se redressa.

Pendant une seconde, son cerveau refusa de lui livrer l'information que recevaient ses sens. En face de lui, il n'y avait plus de bateau. Plus aucune trace, exceptés quelques planches et un ciré jaune, qui flottaient tranquillement à la surface. Jared n'en crut pas ses yeux : les bêtes avaient entrainées le bateau par le fond en quelques secondes. Et une centaine de ces créatures inconnues se tenaient maintenant à sa place. Une par une, elles commencèrent à avancer vers lui.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Mar 8 Mai - 13:00

Jared se releva d'un bond. Son fusil à pompe, malgré le fait qu'il l'ait sauvé de nombreuses situations périlleuses, ne pourrait rien face à ces horreurs.
Il se dirigea à toute vitesse vers l'escalier qui menait à la soute, au centre du pont, et s'y engagea en trombe. Il manqua de se fracturer les chevilles, mais réussit à atteindre la soute en un seul morceau.
Il mit une longue seconde à s'habituer à la pénombre qui y régnait, après le soleil éclatant du pont. Il finit par distinguer des dizaines de caisses en bois, débordant de matériel, d'armes, de munitions, ainsi que d'objets assez ésotériques, comme une combinaison de pompier, une série d'haltères en plastique ou encore des piles de disques oranges, ceux dont se servent les tireurs pour s'entrainer.

Il n'avait eu le temps de toucher à aucun de ces objets, et s'il ne se dépêchait pas, ne l'aurait jamais.
Il slaloma entre les nombreux coffres, en heurta certains à hauteur des genoux, ce qui l'aurait fait gémir de douleur en temps normal. Mais son esprit était obsédé par les créatures autour de lui, qui risquaient de l'attirer dans les bas-fonds à tout moment. Un puissant instinct de survie guidait tout ses mouvements, et excluait de ses perceptions toute chose inutile à son objectif.
Il finit par atteindre la paroi située au niveau de la proue. Là, accrochée au mur, se tenait un cube, d'environ 30 centimètres de coté. C'était en fait un assemblage hétéroclite et visiblement artisanal de matériel électronique, de morceaux de cristal, de fils électriques et de pièces de métal. L'ensemble, relativement compact, laissait apparaître sur la face du haut un espace cylindrique qui s'enfonçait au cœur de la machine.

Jared releva la tête. A l'extérieur, des bruits d'éclaboussures lui indiquèrent que les créatures avaient commencé leur redoutable jeu de saute-mouton. Il les entendait distinctement sortir et retourner dans l'eau. Sans même qu'il s'en rendre compte, son esprit commença à compter les sauts des bêtes pendant qu'il se baissait, cherchant sur le sol quelque chose de bien précis.
Il finit par trouver ce qu'il cherchait : un petit coffre en bois. Malgré l'urgence, il l'ouvrit délicatement, car le contenu était des plus fragiles.
Sous le couvercle, doucement posés sur de la laine, reposaient trois cylindres de verre et de métal.
Il en attrapa un, et le sortit de sa boîte, mais son subconscient le stoppa, alerté par un élément que Jared n'avait pas remarqué.

Il tendit l'oreille, et n'entendit rien pendant une seconde. Vraiment rien. Les bêtes avaient cessé de sauter par-dessus son navire. Puis le plancher au-dessus de lui grinça. Avec un frisson d'horreur, il comprit. Une des créatures était sur le bateau.



Il attrapa le cylindre avec un peu plus de force, et allait poser la boîte par terre quand un choc colossal le fit perdre l'équilibre. Tous les objets de la cale furent brutalement projetés vers la droite, tandis que la boite et la cartouche de verre échappèrent des mains de Jared, et allèrent s'écraser par terre. Le cylindre déjà sorti éclata en un million de fragments irisés, et les bruits de verre brisés qui s'échappèrent de la boite renseignèrent Jared sur l'état des autres tubes.

Au-dessus de lui, des pas frappèrent le plancher, et commencèrent à s'éloigner. Vers la poupe, et l'escalier de la soute.

Sans les tubes, il ne pourrait sauver sa vie. Il en était réduit à vendre chèrement sa peau.
Il se pencha vers la boite, pour attraper un fusil qu'il venait d'apercevoir derrière, quand il constata que l'un des tubes n'était pas entièrement brisé. Il était seulement séparé en deux parties.
Une lueur d'espoir éclaira ses yeux. Il pouvait encore survivre.

Les pas résonnaient maintenant au niveau du milieu du pont, à cinq mètres de l'escalier. Et les bruits d'éclaboussures indiquaient que les bêtes recommençaient à sauter par-dessus le navire.

Jared se releva, et se précipita vers les caisses. Il se mit à fouiller frénétiquement, recherchant n'importe quoi permettant de réparer le tube. Il balançait tout derrière son épaule, sans se soucier de l'état dans lequel la chose atterrirait. S'il ne réparait pas le tube, tout cela serait inutile.

Les planches du pont grincèrent. La créature n'était plus qu'à deux mètres de l'escalier. Les éclaboussures se faisaient plus rapprochées, à mesure que les bêtes qui sautaient étaient de plus en plus nombreuses.

Il finit par mettre la main sur un rouleau de ruban adhésif. Sans perdre une seconde, il se précipita vers le fond de la cale en l'ouvrant, attrapa les deux morceaux du tube, les posa l'un sur l'autre de manière à ce que l'endroit ou le cylindre s'était cassé devienne invisible, et l'enroula de scotch.

Son fusil dégringola les marches. Il l'avait laissé juste devant l'escalier en descendant. La créature n'était plus qu'à quelques secondes de lui. Autour du bateau, les bruits d'éclaboussures étaient si rapprochés qu'ils se fondaient en un seul son ininterrompu.

Jared attrapa le cylindre juste réparé, le glissa dans l'orifice jusqu'à mi-course, puis l'immobilisa et le lâcha. Levant la tête, il chercha du regard les barres de tractions qu'il avait demandé à Anton d'installer au plafond. Elles étaient bien là, il remercia les nouveaux dieux de cette époque troublée que son ami ait consacré tant d'attention à suivre ses demandes.

La première marche de l'escalier grinça, et un bruit sourd retentit sur le plancher du pont. Elles étaient désormais deux à bord.

Jared attrapa les deux barres, et d'une traction des bras se souleva. Il tendit la jambe de manière à placer le talon juste au-dessus du cylindre à moitié enfoncé.

« Surtout, murmura-t-il, ne pas toucher le sol »

Derrière lui, la seconde marche craqua.

D'un violent coup de talon, Jared enfonça le tube au cœur de la machine.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Sam 12 Mai - 11:54

L'engin se mit à émettre une note stridente, d'une hauteur et d'une intensité telle que Jared faillit lâcher les barres qui le tenaient suspendu. Il réussit à tenir, heureusement. L'appareil commença à luire d'une lueur violette malsaine. Jared ferma les yeux.

Au cœur de l'assemblage, le tube de verre et d'acier commença à fondre à une vitesse stupéfiante : en une seconde, il était devenu une masse de matériau en fusion. Celle-ci coula à l'intérieur des fragiles circuits électroniques, se glissa entre les fils électriques, se répandit dans tout l'appareil. Le matériau hybride verre-métal en fusion se mit à établir des liaisons contre-natures, à relier d'une manière théoriquement impossible certaines pièces du mécanisme – impossible selon les lois de la physique. Les bricoleurs de génie ayant conçu cet engin étaient parfaitement au courant de ce qui allait se passer. Cet effet était entièrement recherché, puisqu'il permettait à l'engin de fonctionner.

La lumière violette atteignit un pic, irradiant toute la soute, se glissant dans les micro-failles de la coque pour éclairer l'extérieur comme un mini-soleil.
Puis, en une micro-seconde, elle disparut.

Un instant de calme pur.

L'appareil tressauta, tellement fort que les attaches du mur faillirent se desceller, et envoya une monstrueuse vibration. Celle-ci se propagea le long de la coque extérieure du bateau et se répandit dans l'eau, produisant un effet similaire à l'onde de choc qui serait apparu dans l'eau après l'explosion d'une tête nucléaire. L'impulsion percuta les bancs de créatures de plein fouet, et détruisant plusieurs dès le premier contact, repoussant les milliers d'autres vers les fonds marins.

Quelques jours plus tard, une vague de trois mètres de haut s'écraserait sur les plages françaises, pénétrant sur plus d'un kilomètres dans les terres.

Les oreilles sanglantes, Jared réussit quand même à entendre les deux bêtes qui étaient à bord se diriger vers le bastingage, et repartir dans l'océan.

Avec un soupir de soulagement, il lâcha les barres. Le choc sur le sol fut violent, mais pas assez pour l'empêcher de sombrer dans l'inconscience.




Il se réveilla quelques heures plus tard. Je suis toujours vivant, songea-t-il avec un profond sentiment de soulagement. Il se redressa, et vérifia qu'il était intact. Ce qui était le cas, à l'exception d'une profonde plaie sur l'épaule, qu'il s'était faite en tombant. De minuscules boules violettes luisaient doucement à l'intérieur, signe que ce n'était pas une simple coupure. Il lui faudrait soigner ça, mais il n'avait rien qui convienne à bord.

L'impulseur accroché au mu avait parfaitement rempli son travail. Les résidus de ce qui avait été le tube avaient coulé en dessous, et formaient une flaque de matière informe sur le plancher de la soute. Ces tubes étaient à usage unique, et il n'en avait plus. Il était désormais vulnérable, et ne pouvait pas naviguer vers Portsmouth sans protection. Il devait accoster.

Jared sortit de la soute. La nuit était tombé depuis pas mal de temps, et les vagues de l'Atlantique luisaient sous la lumière d'une lune rouge. Tant mieux, conclut-il. La nuit dissimulerait son entrée dans le port.

Il enclencha le moteur, régla le cap, et commença à se diriger plein Est. Si ses estimations étaient exactes, il atteindrait les côtes dans deux ou trois heures.

Au moment où il revérifiait son compas, il remarqua quelque chose sur le pont. Se rapprochant, il distingua de légères marques dans le bois du pont. Il en compta trois, et remarqua également une légère déformation en forme de poire derrière, comme si le bois avait été plié par un poids considérable. Après un instant de réflexion, il comprit avec un frisson d'horreur ce qu'il voyait : les traces de pas des créatures qui étaient monté à bord. Il se détourna, un profond sentiment de malaise installé en lui, à la vue de ses traces, à la fois si proches de pieds humains et pourtant si étrangères.


Il arriva en vue des côtes environ trois heures plus tard. La chance lui souriait, puisqu'il pouvait apercevoir les lumières d'une ville. Prendre le risque d'accoster dans un port pouvait lui couter très cher, mais il ne pouvait se poser sur les côtes sans protection pour son navire. Il allait devoir jouer gros.

Il voyait la métropole depuis environ dix minutes quand la petite radio qu'il avait au poste de commande crachota. Il l'attrapa, grimaçant quand son épaule l'élança, et récapitula mentalement qui il était, avant de commencer à parler.

- Bonsoir. Je m'appelle Jared Archéon. Mon bateau a eu une défaillance de moteur il y a une heure, et je souhaiterai passer le reste de la nuit dans votre port afin de réparer en toute sécurité.
- Bonsoir, Monsieur Archéon, lui répondit une voix sensuelle. Je suis Anna Christinel, agent de veille du port du Havre. Veuillez jetez l'encre là où vous êtes, le temps que je transmette votre autorisation.

Le Havre ? Calcula Jared. C'était impossible. Il n'aurait pas du avoir dépassé Bordeaux. Il était beaucoup trop haut, par rapport aux performances de son bateau. Il ne pouvait s'être déplacé aussi vite. Il relégua ce problème à plus tard, se promettant d'étudier attentivement les cartes et ses propres relevés.

- Monsieur Archéon ? Vous avez l'autorisation d'accoster. Emplacement B17.
- Merci beaucoup, mademoiselle, répondit Jared en redémarrant son moteur.




Le yacht était à présent en sureté. Il avait verrouillé la soute, mis des explosifs dans le tableau de commande et deux ou trois systèmes de sécurité tout aussi destructeurs au cœur de la cale. Son bateau ne risquait pas grand-chose.

Il reposa ses jumelles. Juché sur le toit d'un hangar, juste à coté du port, il observait les autres navires. Parmi les rares encore présents, aucun n'était en bon état. Le passage par la mer était devenu dangereux, comme il avait lui-même pu le constater. Il pria pour que quelqu'un, dans cette ville, puisse lui fournir ce qu'il cherchait. Il y en avait forcément. La société underground regorgeait de trafiquants en tout genre, et il devrait bien réussir à dégotter celui qui conviendrait. Il ferait également un autre tour, pour récupérer de quoi soigner son épaule empoisonnée. Il était arrivé à cette conclusion pendant le trajet : les derniers soubresauts de l'impulseur avaient greffé dans sa plaie ces particules étrangères.

Jared se retourna, et observa le Havre. La lumière des réverbères avait autrefois dû éclairer la ville comme un joyau, mais désormais la plupart étaient éteints, et les derniers formaient des flaques de clarté qui combattaient difficilement l'ombre nocturne.
Par contre, un très grand nombre de fenêtres étaient illuminées. Il s'en étonna. Comment autant d'habitants pouvaient être encore levés à une heure pareille ? Il finit par réaliser qu'en fait, ils dormaient. Avec la lumière allumée.
Les gens désormais avaient, avec raison, peur du noir.

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 13 Mai - 16:57

L'état de décrépitude de la ville était plus frappant, maintenant qu'il déambulait dans ses rues. Du port, il avait seulement remarqué l'absence de lumières urbaines. De près, le reste sautait aux yeux.

Jared marchait dans une rue tout à fait classique, la rue qu'on s'attend à trouver entre les immeubles d'un quartier résidentiel. Mais il avait l'impression de marcher au cœur d'une cité abandonnée.
Les façades, autrefois nettes et propres, s'écaillaient et s'érodaient, laissaient apparaître le béton nu et les armatures de métal. Les poubelles s'entassaient devant les portes des immeubles, et formaient des tas de détritus dans lesquels farfouillaient divers animaux. Les fenêtres des rez-de-chaussés étaient toutes fêlées, sinon cassées. Des flaques d'eau, des papiers abandonnés et des feuilles mortes parsemaient les rues. En fait, sans les multiples lumières allumées dans les étages, il aurait pu croire que la population avait quitté la ville. Comment avaient-ils pu en arriver là, sans se rendre compte de rien ? Jared se corrigea. Ils s'en rendaient compte. Ils refusaient simplement d'agir en conséquence, en mettant sur le dos des autorités où des gangs ce qu'ils avaient sous les yeux. Il avait été témoin de ce genre de comportement, en Italie. Les gens fermaient volontairement les yeux, si cela pouvait leur permettre de préserver leur petite vie tranquille.
Alors qu'il marchait, un troupeau de chats errants traversa la rue en trombe. Que des chats, normalement prédateurs solitaires, se regroupent en meutes indiquait bien le niveau de danger que Jared encourait en se déplaçant à 4h du matin. Il était de toute façon temps de changer de quartier. Il ne trouverait personne ici.


Un ou deux kilomètres plus loin et une demi-heure plus tard, il pénétra dans un autre quartier. Le changement fut radical : le bitume de la chaussée retrouva son intégrité, les murs furent à nouveau propres, les rues redevinrent nettoyées. Mais surtout, des escouades de soldats patrouillaient en silence entre les immeubles endormis.

Dès qu'il vit le premier groupe de militaires, Jared se jeta dans une ruelle adjacente. Mais trop tard, les hommes l'avaient repéré.
Il jura en silence, et se lança en sprint vers le bout de la ruelle. S'il disparaissait, les soldats ne le pourchasseraient pas. Mais un mur intempestif l'obligea à revoir ses plans.
Il s'arrêta en dérapant, et se mit à réfléchir. L'obstacle ne faisait que deux mètres cinquante de haut, mais il barrait toute la ruelle. Il allait devoir sauter.

Il recula, souffla un bout coup, et s'élança. Un bruit derrière lui lui indiqua que les militaires venaient de pénétrer dans la ruelle, mais c'était trop tard : ses pieds décollèrent du sol, et il s'en alla percuter le haut du mur. A son grand soulagement, il s'aperçut qu'il avait visé juste : l'arête du haut vint le frapper dans les abdos, lui permettant de basculer par-dessus. Il tomba de l'autre coté, et tenta vainement de se réceptionner sur les mains. Mais il échoua lamentablement, et se reçut sur le flanc. Une douleur insoutenable irradia de son épaule blessée et les larmes lui montèrent aux yeux, mais il réussit à ne pas gémir. Il lui fallait soigner ça, et vite.



Dans toutes les villes du monde, il existe une société parallèle, qui survit et se développe dans les zones d'ombres de la loi, a ses propres codes et son propre langage, et se masque du grand public en ne sortant que la nuit. Parmi eux, on trouve beaucoup de trafiquants en tout genre, dont la plupart fournissent un certain nombre de substances nocives, addictives et extrêmement chères. Il tiennent commerce dans les cages d'escalier, derrière les écoles maternelles et, pour les plus développés, dans les ruelles sombres. Comme celle où Jared venait justement de s'écraser.

- Qu'est-ce que tu fais là, l'ami ? Demanda une voix éraillée dans un murmure
Jared se rétablit sur ses deux pieds. Il avait devant lui un petit punk au crane rasé, tatoué et percé sur une bonne partie du corps. Il portait une veste des rebuts de l'armée, un jean en mauvais état et des chaussures de marches usées. Et portait un sac à bandoulière qu'il tenait serré entre ses bras repliés. Exactement ce qu'il lui fallait.
- T'es dealer, toi, pas vrai ?
L'autre opina du chef, sans prononcer un mot.
- Montre-moi ce que tu vends.

Le petit homme ouvrit sa sacoche, et commença à lui présenter ses produits.
- Alors, j'ai du très classique. Dans le soft, on a de l'herbe : beuh, weed, cana, hash... Après, on a du plus sympa, avec de l'héro de la coke. Après si tu préfères, on peut taper dans le chimique : exta, LSD...
Il parlait très vite, et déballait en même temps toute sa marchandise pour la montrer à Jared. Mais celui-ci ne cherchait pas des drogues classiques.
- T'a pas des trucs un peu nouveau ? Le genre de choses qu'on trouve nulle part ?
Le punk sourit d'un air approbateur.
- Aaah, monsieur est connaisseur. Bien sur, j'ai de la nouveauté.
Il sortit de son sac des petits bâtons argentés, un sachet de poudre rose, des petits cailloux aux irisations lumineuses et une fiole d'un liquide transparent.
- Des bâtons de pluie, énonça-t-il en brandissant les tubes métallisés. Tu l'ouvres, t'avales le contenu et tu planes pendant deux heures minimum ! Et ça – il secoua le sachet de poudre – c'est des yeux de chat.
- Des yeux de chat ? Répéta Jared. Il connaissait une bonne partie de ce que le dealer proposait, mais les yeux de chat, il n'en avait jamais entendu parler.
- Oui oui, des yeux de chat. On prend les chats errants, on leur prend les yeux, on les ouvre, et on trouve cette petite poudre. Et ça fait voir des trucs de ouf ! Tu veux tester ?
- Non non. Le reste ?
Le dealer rangea l'étrange poussière rose dans sa sacoche, et attrapa les bouts de cristaux lumineux.
- C'est de l'arcynar ? Demanda Jared avant que le punk put ouvrir la bouche.
Celui-ci opina, apparemment stupéfait que quelqu'un sache ce que c'était.
- Je prend ça, et trois bâtons de pluie, continua le jeune homme en sortant une liasse de billet, et tu vas m'indiquer exactement où et à qui tu as acheté ça.


Dix minutes plus tard, il se tenait dans une cage d'escalier déserte. Les lumières de la rue l'éclairaient juste assez pour qu'il puisse faire ce qu'il faisait. Après avoir étendu sa veste par terre, il avait disposé les cristaux d'arcynar en un petit tas, et avait entrepris de les broyer avec la crosse d'un des revolvers qu'il avait emmené. Une fois que les cailloux furent transformés en une poudre fine, il ouvrit les trois bâtons de pluie, et versa ce qu'ils contenaient – un liquide semblable à du mercure – sur les cristaux broyés. Les deux réactifs se marièrent instantanément, formant une pâte épaisse légèrement fluorescente. Jared soupira de soulagement : ses anciens souvenirs, qui remontaient à presque cinq ans en arrière, ne l'avaient pas trahi.
Il retira son T-Shirt, avant de prendre la pâte et de l'appliquer doucement sur la plaie de son épaule. L'effet fut immédiat : une onde de douce chaleur s'étendit à travers son épaule, le plongeant dans une somnolence profonde. Malgré les risques, Jared ferma les yeux, et se laissa emporter par les narcotiques.


Il se réveilla aux premières heures de l'aube. Un coup d'œil à sa plaie lui confirma que le mélange des deux stupéfiants avait produit son effet : à la place de la balafre infestée de boules violettes ne restait qu'une fine cicatrice noire.
Il avait appris ce tour de passe-passe au cours de sa jeunesse mouvementée, quand les plaies plus où moins profondes étaient choses courantes pour lui.
Renfilant sa veste, il se rendit compte qu'il ne devait rester que le temps de la nuit dans le port. Il lui restait environ trois heures avant d'être forcé de repartir – où d'abandonner son bateau. Il se remit en marche.

L'adresse que lui avait indiqué le punk était heureusement proche de l'endroit où il s'était soigné, et il y fut rapidement. Comme prévu, les deux revendeurs somnolaient près d'un bidon enflammé, en attente d'autres clients. Jared s'approcha le plus discrètement possible, et arriva à deux mètres des deux hommes sans qu'ils le remarquent. Tout deux étaient vêtus de fripes informes, dont la couleur oscillait entre un kaki sombre et un marron sombre. Ils portaient également des bonnets et des mitaines constellés de trous et de reprisages. Z l'instar du punk, ces deux hommes avaient l'habitude de la rue.
- Bonjour, messieurs, dit doucement Jared, faisant sursauter les dealers.
Ceux-ci, instantanément sur le qui-vive, se relevèrent et sortirent des crans d'arrêts de leurs manches miteuses .
- Calmez-vous, reprit Jared. Je suis ici en ami.
«  Quelqu'un m'a dit que c'était à vous qu'il fallait m'adresser, quand on cherchait des choses …sortant de l'ordinaire. Que c'était vous qui introduisiez sur le marché ces nouvelles substances exotiques.
Les deux hommes acquiescèrent, sans pour autant baisser leurs couteaux.
«  Il se trouve que, moi aussi, je cherche quelque chose. Des cartouches d'impulseur.
Le premier des dealers fut le premier à réagir.
- Je sais pas ce que tu cherches, collègue, mais tu m'as l'air bien allumé ! T'es sur que t'as pas trop abusé des yeux de chat ?
Mais l'autre n'était pas aussi amical. Plaquant une main sur le torse de son ami, il le força à reculer et prit la parole.
- T'as quel âge, gamin ? 26, 27 ? Demanda-t-il d'une voix de basse.
- 24 ans, répondit Jared, assez étonné de la question.
- Je m'en doutais. T'as l'air d'avoir pas mal baroudé, mais là tu sais pas ce que tu demandes.
- Je le sais parfaitement, au contraire, répliqua Jared d'une voix glaciale.
- Non non, on s'est mal compris. Tu sais de quoi tu parles. Mais demander ce genre de choses, c'est très risqué. Il y a des groupes qui donnent cher pour mettre la main sur des gens qui cherchent des trucs dans ce genre, des trucs qu'on voit jamais.
- Les militaires ? Je m'en charge
, répondit Jared, de plus en plus agacé par ce dealer qui lui faisait la leçon
- Oh, les militaires payent pas mal. Mais d'autres donnent encore plus...
- Qui ? La mafia ? Eux aussi, je m'en charge.
- Non, collègue. Pas la mafia.

Il regarda autour de lui, vérifiant que personne ne les écoutant. Le premier dealer semblait subjugué par ce que disait son ami. Voyant qu'ils étaient bien seuls, il se pencha, et murmura.
- Ils se font appeler « Nocturnes »...
Jared frissonna. Ce nom, même s'il ne l'avait jamais entendu, possédait une aura de noirceur rare.
- Tu vois, l'ami, c'est pas le genre de gens avec lesquels il faut fricoter. Tu trouveras pas ce que tu cherches ici, mais tu risques de tomber sur eux. Ou ils tomberont sur toi. Et dans les deux cas, ça te plaira pas.
Il tapa sur le torse de son collègue, qui n'avait plus prononcé un mot depuis cinq minutes, et ils s'en allèrent en discutant à voix basse, jetant des regards inquiets au jeune homme qu'ils laissait derrière eux.



Jared déambulait dans les rues en quête d'une solution. Il était quasiment certain que le dealer lui avait dit la vérité. Après tout, pourquoi lui aurait-il menti ? Ces gens-là auraient offert leur sœur pour vendre une dose de plus à un client. Non, si celui-ci lui avait raconté ça, c'était qu'il était vraiment effrayé. Mais cela le mettait dans une position difficile, car sans cartouches, il ne pouvait pas reprendre la mer. Et sans passer par la mer, comment se rendre rapidement jusqu'à Portsmouth ?

Ces sombres pensées s'agitèrent sous son crâne pendant près d'une heure, jusqu'à ce qu'il se rende compte de où il était : devant une gare. Un sourire éclaira son visage alors qu'il rentrait dans le bâtiment désert, juste éclairé par les rayons de l'aube.
Il regarda rapidement les horaires des trains sur le panneau électronique, mais celui-ci ne montrait qu'une série de symboles étranges, qui défilaient sans logique.
Il remarqua un balayeur, qui époussetait sans conviction le marbre du sol en lui tournant le dos. Il s'approcha et lui tapota l'épaule.
L'autre sursauta avec une telle violence que Jared crut un instant qu'il lui avait fait avoir une attaque. Mais il se retourna et soupira.
- Et bien, jeune homme, vous m'avez fait sacrément peur !
- Que vous attendiez-vous à voir ? Demanda Jared avec un sourire.
- Je ne sais pas trop. Quelque chose d'autre. Quoique, le soleil est levé. On est plus en sécurité maintenant, pas vrai ? Se rassura le balayeur.
- Oui, surement. Dites-moi, les trains passent-ils encore dans cette gare ?
- Ça dépend. Les TGV, les TER, tous ces trains récents bardés d'électroniques, tout ça ne roule plus. Les cheminots disent que les trains ne leur obéissent plus, et qu'ils n'en font qu'à leur tête. Moi je dis qu'ils abusent surtout de l'apéro,
rajouta le technicien de surface avec un clin d'œil complice.
Jared était loin d'être du même avis, mais il ne dit rien, laissant le balayeur continuer.
- Après, continua l'homme en s'appuyant sur son balai, il y a bien les vieux tortillards, les trucs qui datent d'au moins 50 ans, avant que tout leur barda technologique arrive. Il y en a deux ou trois qui circulent, vous devriez réussir à en trouver un qui vous amènera à votre destination.

Jared remercia l'homme, et repartit vers le port, un léger sourire aux lèvres. Il avait trouvé un moyen de continuer sa route.

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Mar 22 Mai - 21:07

Avec un soupir d'abandon, Jared jeta le crayon qu'il tenait sur la tablette, et les tressauts du train l'envoyèrent rouler sous les sièges en face de lui. Qu'il il reste.
Le train qui l'amenait péniblement vers les ports de la Manche roulait depuis presque deux jours. Les pannes, les erreurs techniques, les voies endommagées et les diverses attaques plus ou moins dangereuses qu'ils avaient subis les avaient énormément retardés.
Ces dernières étaient souvent le fruit d'animaux : des troupeaux de sangliers, des meutes de chiens sauvages, ou encore un ours haut comme une maison, que le chauffeur avait tué en lui lançant une ceinture de grenades. Mais la nuit précédente, ils avaient été suivis par des cavaliers, quasiment invisibles dans la pénombre. Ils n'avaient pas attaqués directement, mais le matin avait révélé six passagers manquants. Déjà qu'ils n'étaient pas beaucoup...

Cependant, Jared avait trouvé le temps d'étudier les cartes maritimes. Mais malgré ses nombreux calculs, ses relevés précis et toutes les hypothèses qu'il avait pu formuler, il n'avait trouvé aucune explication logique au fait qu'il avait accosté au niveau du Havre plutôt qu'au niveau de Nantes.
Il décida de ne plus se creuser les méninges pour trouver une explication. Le « pourquoi » n'était pas le plus important. Seul importait le «  et maintenant » ?


Il avait décidé, une fois qu'il serait sur la côte, de chercher un passeur. Le tunnel sous la Manche était fermé depuis près de dix ans, et les bateaux faisant le voyage entre les deux rives n'étaient pas légion. De plus, aucun n'accepterait de l'emmener, lui et tout son matériel.

Malgré la tentation, il avait renoncé à chercher un Chemin Qui Continue, ces étranges phénomènes qu'on évoquait dans les soirées près du feu sur un ton de secret.
Ces chemins, murmurait-on, permettaient de relier rapidement des lieux normalement très éloignés et, bien qu'il n'en n'ait jamais emprunté un, Jared avait vu plusieurs preuves de leur existence. Notamment une condamnée à mort, qu'il avait rencontré après l'accident. Celle-ci avait relié Shanghai et Grenoble en trois heures, à pied. Elle avait même les photos du chemin, et les lui avait montré : on voyait distinctement les heures avancer doucement sur l'horloge interne de l'appareil à mesure que le paysage changeait du tout au tout, à mesure que la femme se retrouvait de l'autre coté du monde.

Mais chercher un de ces sentiers était non seulement difficile, mais également dangereux : on y faisait, selon la condamnée, de mauvaises rencontres dès la nuit tombée... Et on n'était jamais sûr de la destination...

Etait-il possible que les Chemins Qui Continuent puissent également affecter l'océan ? Peut-être, réfléchit-il. Voilà qui expliquerait son trajet raccourci. Rien n'était insensé, désormais.


*
* *


Le train atteignit Anvers aux alentours de 15H, et Jared fut dans les rues deux heures plus tard, après avoir enterré ses malles. Il n'avait gardé que son fidèle fusil à pompe, ainsi qu'une paire de revolvers et un poignard de l'armée. Le strict minimum, qui lui permettrait de survivre pendant sa recherche d'un contrebandier. Alors que le soleil de Janvier commençait déjà à décliner vers l'horizon, une étrange métamorphose s'opéra sur son corps et ses perceptions, sans même qu'il s'en rendît compte. Ses épaules s'affaissèrent, ses muscles se durcirent, son regard se plissa, et ses sens se mirent aux aguets du moindre signe suspect trahissant la présence de militaires : inconsciemment, tout son être retrouvait les réflexes de survie dans la rue, ces réflexes acquis il y a déjà plusieurs années, et qu'il avait perdu depuis quelques temps. Depuis que je suis dans la nature, découvrit-il. La survie dans la nature, même hostile, est sensiblement différente de la survie dans la jungle urbaine.
Mais cette attitude retrouvée allait lui servir. Elle allait montrer qu'il était «  du milieu », qu'il n'était pas un soldat en mission et qu'on pouvait lui faire confiance. Bref, elle allait le faire pénétrer dans les bas-niveaux de la ville. S'enfonçant dans les ruelles froides et sombres, il se demanda combien de temps sa quête allait prendre.



Elle lui prit trois jours, soit moins de la moitié de ce qu'il aurait originalement parié. Mais ce fut le passeur qui le trouva, plutôt que l'inverse.
Ce dernier l'intercepta dans une ruelle étroite, aux alentours de 7h du matin. L'air glacé détruisait les poumons de Jared, qui avait l'impression de respirer des cristaux de glace. La température nocturne était descendue bien en-dessous de zéro, et l'environnement était particulièrement hostile. Suffisamment, en tout cas, pour l'obliger à se concentrer sur son propre corps martyrisé plutôt que sur sa sécurité. Et le passeur en profita.
Il était suspendu à une fenêtre, invisible, et se laissa tomber dans un silence parfait à un mètre devant le jeune homme.
Celui-ci, même dérangé par le froid, n'en gardait pas moins des réflexes remarquables, et dégaina son couteau et un revolver dans la seconde qui suivit la réception du nouveau venu.
- Tout doux, dit celui-ci, quand il vit le couteau. Oh, ça c'est de la qualité ! Matériel militaire ! Ajouta-t-il quand il vit la lame en carbone dentelée.
Jared profita de ces quelques secondes de répit pour détailler l'homme en face de lui.
Environ la trentaine, c'était un homme athlétique, assez grand. Ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus lui donnaient un air de nordique, effet renforcé par la parka et les gants qu'il portait en ce froid matin d'hiver.
- Je m'appelle Ulrich, reprit-il. Et tu peux ranger ce couteau : je suis un Arpenteur.
Jared ne rangea pas son couteau, mais il accepta de le baisser et de rengainer son revolver.
- Qu'est-ce que tu me veux ? demanda-t-il
- J'ai cru comprendre que tu cherchais un passeur. Vrai ?
Il n'en avait parlé à personne, depuis qu'il était là ! Aucun des dealers et autres proxénètes rencontrés dans les rues n'avait eu connaissance de son projet ! Comment diable ce blondinet pouvait-il savoir ?
- Je reconnais les gens qui cherchent des personnes comme moi, répondit celui-ci face à la question muette du jeune homme. Et les Arpenteurs ont de très bons services d'information. Presque aussi bons que ceux des Nocturnes.
Encore ces Nocturnes ! Et l'autre qui parlait des Arpenteurs... Jared était perplexe. Il avait beaucoup côtoyé le sous-monde, et pourtant il ne connaissait ni l'un ni l'autre de ces deux groupes si mystérieux.
- Ah ouais ? Que sais-tu sur moi ?
- Tu veux dire, à part tes multiples identités et ton parcours depuis quelques mois ? S'amusa Ulrich. Eh bien – il fit semblant de réfléchir – je sais par exemple que tu as été Appelé. Par Aiden Thiran.
- Tu te trompes de personne, je pense, répondit Jared dans un souffle, sidéré par le fait que l'autre fut au courant.
L'Appel avait été fait il y a des mois. Que quelqu'un s'en souvienne était très problématique pour sa survie à plus ou moins long terme.
- Non non, continua le passeur dans un sourire. Mais je comprends tes réticences à m'en parler. On en discutera dans l'avion.
- Qui te dit que j'accepte de partir avec toi ? Répliqua Jared. J'ai croisé pas mal de types pas très fréquentables, et j'ai vu un peu ce qu'il y a derrière les barrages militaires. Le monde a changé. Je faisais déjà pas confiance aux inconnus, mais maintenant c'est encore pire.
- Tu veux passer La Manche, oui ou non ?
Jared soupira, puis finit par confirmer les propos du nordique d'un hochement de tête.
- Très bien. Rendez-vous demain à 8h37 devant l'aérodrome. Tu peux amener ton barda, j'ai de la place dans mon coucou.
- Ok.

La conversation était terminée. Ulrich commença à s'éloigner dans la ruelle, et Jared rangeait son couteau, quand le passeur se retourna et lui cria :
- Fais gaffe aux montres ! Elles affichent rarement la véritable heure ! Faut croire que le temps s'écoule différemment ici !
D'un coup d'œil, Jared vérifia, et découvrit que c'était exact : sur la montre qu'il portait au poignet, la trotteuse courait à contre-sens.

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Sam 26 Mai - 12:48

Il avait eu raison de faire confiance à Ulrich : le vol se déroulait pour l'instant sans problèmes. Ils avaient quitté l'aérodrome environ une demi-heure plus tôt, mais n'avaient pour l'instant discuté que de banalités. Ulrich était concentré sur son vol, occupé à éviter les zones de surveillance aérienne militaires. C'était sans doute inutile, vu que l''Armée de l'Air devait être clouée au sol par les défaillances technologiques. Mais mieux vaut prévenir que guérir, disait-il.

- Bon, j'imagine que tu as des questions à me poser, débuta Ulrich au bout d'un long silence.
Jared, qui observait la mer défiler doucement en dessous d'eux, ne répondit pas tout de suite, préférant mettre de l'ordre dans ses interrogations.
- Qu'est-ce qu'un Arpenteur ?
Finit-il par demander.
Ulrich soupira, et entama son explication.
«  Il y a environ vingt ans, quand le monde a commencé à changer, les gouvernements occidentaux ont tout fait pour garder leur pouvoir, en muselant les libertés et les droits, en imposant la loi du plus fort partout. En réponse à ça, certains se sont rassemblés en cellules clandestines. Il y en avait qui n'étaient là que pour protéger leurs intérêts, d'autres qui se souciaient vraiment de la liberté de chacun. Dans l'ensemble, ils avaient plutôt un bon fond.
Au début, ils formaient des groupes isolés, de quelques dizaines de personnes. Ils répandaient des tracts, diffusaient des informations non censurées, prodiguaient de l'enseignement où des marchandises non autorisées aux populations. Ils se déplaçaient tout le temps, et jamais en véhicule, parce qu'ils étaient trop facilement repérables par les forces de l'ordre ( oui, à l'époque, c'était encore la police qui faisait régner l'ordre ). Ils allaient donc à pied, d'où le nom qui leur a été attribué : Arpenteurs.
« Au fur et à mesure, ils se sont regroupés en réseaux plus importants, pour finir par s'intégrer dans de grands mouvements nationaux. Une autre organisation que celle-ci se serait écroulée, à cause de ses contradictions internes. Mais les Arpenteurs ont résisté : les anciennes cellules sont devenus des groupes d'action structurés, avec du matériel, une chaîne de commandement et des objectifs. L'ensemble du réseau définissait des objectifs globaux, que chaque groupe décidait d'appliquer à sa manière.
« L'ensemble donne une organisation similaire à celle de l'Armée, mais plus fluide, et donc plus efficace. C'est pourquoi, quand les états d'urgence ont été instaurés, ils étaient déjà parés. Le mouvement s'était unifié dans le monde entier, et formait un réseau très influent. Leurs actions n'avaient pas changées : lutter contre l'oppression gouvernementale.
« Mais, à force d'arpenter chemins et forêts, ils se sont rendus compte des transformations qui s'opéraient autour d'eux. Ils ont compris que le monde changeait, et qu'il était nécessaire de s'y adapter.
« Les objectifs se sont modifiés. Désormais, les Arpenteurs protègent les communautés isolées et les relient entre elles, comme des messagers. Nous organisons des sorties de système et des évasions, faisons office de passeurs. Nous distribuons des armes, des équipements nouveaux. Nous organisons du mieux possible la survie de l'Humanité
«  Par exemple, le groupe dont je fais partie, les Arpenteurs de l'Onde Bleue, s'occupe des opérations dans les anciens ports du Northern Range : nous faisons passer la Manche aux individus qui quittent la Grande-Bretagne, nous nous occupons des individus arrivés pour les confier à d'autres groupes qui les font descendre vers le sud. Nous formons les Irisés qui apparaissent dans notre zone d'influence. Nous collectons des renseignements, nettoyons les abords des communautés côtières et les protégeons des militaires. D'ailleurs nous recrutons beaucoup parmi eux. Et nous récupérons le matériel abandonné dans les milliers de docks de ces zones portuaires.



«  J'ai oublié de parler d'un dernier point, alors que c'est probablement le plus important. Alors que les changements se poursuivent, que la flore, la faune et la géographie permutent, nous avons vu apparaître un nouveau type de danger : les Nocturnes. Ils représentent un danger bien plus grand que tout ce que nous avions vu, et nous passons beaucoup de temps à essayer de les contrer, voire à les affronter directement.

Ulrich se tut, mais son discours avait impressionné Jared. Les Arpenteurs étaient un réseau puissant, et œuvraient du bon coté de la barrière. Mais l'évocation de ces Nocturnes ne lui plaisait pas du tout. Malgré le soleil de Janvier qui illuminait la cabine du petit coucou, il avait l'impression que l'air s'était refroidi de plusieurs degrés.
- Parle-moi de ces Nocturnes. On m'a déjà cité leur nom, et ils semblent assez dangereux.
- Assez ?!? Eh bien, si tu considères que boire de l'arsenic où se tenir dans le réacteur d'une centrale nucléaire détruite est assez dangereux, alors oui, on peut dire qu'ils sont assez dangereux.
- Ils sont si terribles que ça ?
- Oh oui.
« Nous ne savons pas très bien d'où ils viennent, ni comment ils sont apparus. Les premiers Nocturnes ont été signalés en Russie et au Canada, près du cercle polaire, il y a à peu près dix ans. Depuis, on les croise partout.
« A l'origine, nous les avons pris pour des éléments isolés, qui répondaient à la même désignation par pur esprit de bravache. Mais, au cours des deux dernières années, ils ont menés des opérations d'envergure avec une coordination parfaite.
- Comme quoi ?
« La Nuit Ardente, par exemple. Cette fameuse nuit où ils ont déclenchés d'immenses incendies dans 17 capitales européennes, dont Paris, Berlin et Rome, ainsi que dans Pékin, Jakarta et Buenos Aires. Nous avons des preuves que c'est leur œuvre. Près de 700 000 morts cumulés.
Mais nous avons quand même réussi à les arrêter dans plusieurs autres villes, comme Moscou ou Rio de Janeiro.
« Quand on voit ça, on doute qu'ils aient agi sur leur simple envie personnelle. Mais ils résistent à tout, même aux pires des tortures, et nous ne savons pas d'où leur vient leurs ordres.
- Cela ne me semble tout de même pas si terrible. Certains terroristes ont fait pire.
- Surtout, ne les assimile pas à de simples terroristes. Ils sont autant au-dessus d'eux que nous sommes au-dessus des lapins.
« Les Nocturnes sont tous des êtres très intelligents, bien plus que les criminels de bas étage. Ils sont froids, calculateurs et précis dans leurs actes.
Mais ils sont d'une cruauté sans borne, et d'une violence à faire pâlir les pires despotes sanguinaires de l'Histoire. Ils semblent parfois faire des actes immondes pour le simple plaisir de nous indigner, de nous choquer.
«  En fait, ils combinent les attributs des manipulateurs les plus redoutables et ceux des psychopathes les plus torturés.
Ce sont eux qui violent les femmes seules dans les parkings, qui assassinent les enfants dans la rue sans raison, pendent des cadavres aux lampadaires le matin. Ce sont eux qui brûlent en mutilent tous ceux qui croisent leur chemin.
Mais ce sont aussi eux qui fournissent le couteau à l'enfant qui va poignarder son père dans un accès de colère, eux qui arment le fusil du fou furieux qui sort dans la rue pour abattre les passants, eux qui vendent les toxines à celui qui se prépare à empoisonner les réserves d'eau de sa ville.
« N'imagine pas que je parle par métaphore. Les Arpenteurs des Souliers Rouges, qui s'occupent d'Amsterdam, ont vu des Nocturnes faire manger de la chair humaine à des petites filles de 4ans. Ceux de la Roue de Feu se sont battus avec des Nocturnes en train de dresser tous les cadavres d'un cimetière sur des croix dans la rue voisine. Et les Arpenteurs du RCHU ont découvert trois jeunes hommes, ligotés et bâillonnés, abandonnés dans une cave pour être dévorés par des rats.

Jared avait la nausée, rien qu'à l'évocation de ces images immondes.
- Comment des êtres humains peuvent-ils arriver à faire ça ?
- Je ne sais pas. Je crois qu'ils ne sont plus vraiment humains, en réalité. Je crois qu'ils sont en train de faire disparaître leur âme, sous le couvert de leurs corps de chair, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien
- Mais pourquoi vous ne les arrêtez pas ? Pourquoi vous ne vous lancez pas à leur chasse ?!? Vous êtes nombreux, vous pourriez les détruire !
- Nous avons essayé. Mais ils sont très intelligents. La Nuit est leur domaine, le camouflage et le mensonges leurs spécialités. Ils se dissimulent, se cachent, ne montrent leur vrai visage que quand il est déjà trop tard.
Et puis ils sont terriblement bons au combat. Que ce soit au corps-à-corps ou via des armes à feu, ils sont toujours dévastateurs, capables de gagner à un contre trois. Chaque mort chez eux est un travail de longue haleine pour nous, qui nous coûte très cher.
- Il faudrait vous allier aux militaires.
- Les militaires ont déjà assez de choses à faire comme ça. Ne sous-estime pas les services qu'ils nous rendent, à se battre contre toutes les horreurs qui pullulent désormais dans nos forêts. Sans eux, cela ferait longtemps que la société se serait écroulée.
- Cela ne peut continuer.
- Nous ne pouvons virtuellement rien faire de plus que ce que nous faisons déjà.




Jared se redressa dans son siège, atterré par ce qu'il apprenait.
- Mais ils doivent bien avoir un but, non ?
reprit-il
- Certains pensent que oui, répondit Ulrich. D'ailleurs, on a des informations qui vont dans ce sens.
« Il y a environ deux ans, les services secrets ont interpellé un jeune homme d'environ 17ans dans les alentours de Vladivostok, répondant au nom de Seth. Celui-ci avait comploté pendant des mois pour forcer la mairie d'un petit village à creuser un puits d'eau. Celle-ci, manipulée par le jeune homme, avait finalement cédée, et avait entamé le forage. Mais, au bout de 300 mètres de terrassement, les ouvriers avaient trouvé un petit gisement d'un matériau inconnu.
« Des experts étaient venus et avaient compris que ce minerai était nouveau, et avait ordonné de tout retirer ( le stock total avoisinait les 25mètres cubes ), de le stocker sur place et de l'envoyer à la fin du gisement à des instituts, afin qu'il soit analysé et que soit confirmé ce qu'il était.
« Au début, tout se passait bien. Mais, trois jours avant la fin prévue du chantier, les communications entre l'institut et la mine ont cessé. Les scientifiques ont envoyé des gens sur place, mais ceux-ci n'ont trouvé que Seth, tranquillement assis sur le bord du puits de mine. Le minerai et tout les habitants de la commune s'étaient volatilisés.
- Ou est-il, ce Seth ?
- Actuellement, il est en prison haute sécurité, à Tynda. Évidemment, les interrogatoires n'ont rien donné. Mais qu'un Nocturne s'intéresse à des roches est des plus intriguant.
- Et comment sait-on que c'est un Nocturne ?
- Ils ont tous un minuscule papillon tatoué quelque part sur le corps.
En parlant de ça, ça me rappelle que ce Seth avait un autre tatouage, que nous n'avions jamais vu : on lui avait tatoué le mot « Ruines » sur la cheville droite. L'intégralité du mot, écrit avec une splendide calligraphie, était à l'encre noire, à l'exception de la lettre « s », tatouée en rouge...
- Les tatouages n'ont pas obligatoirement une signification,
tempéra Jared.
- Désormais si, surtout en ce qui concerne les Nocturnes.





- Pour en revenir au but des Nocturnes, quel est ton avis personnel, Ulrich ?
Demanda Jared. Tu penses qu'ils en ont un ?
- Oui. Mais je ne pense pas que ce soit un but défini.
« Je pense qu'ils cherchent à amener le monde vers un nouvel équilibre. Pas à le détruire, juste à le corrompre. Je pense qu'ils veulent que l'angoisse devienne une habitude. Je pense qu'ils veulent que la douleur soit la seule façon de ressentir, que la colère soit le seul moyen d'exprimer ses sentiments. Je pense qu'ils veulent que la violence soit la seule gouvernante des rapports humains, que la paranoïa devienne le meilleur moyen de survivre, que l'égoïsme l'emporte sur la charité. Je pense qu'ils veulent que la culture devienne un vain mot, que la beauté des souvenirs s'estompe, que l'espoir ne soit plus qu'un concept étrange et que la mort devienne le seul échappatoire possible à une vie de souffrances et de malheurs. Je pense que c'est ce qu'ils recherchent, parce que cet univers est le leur, ce mode de vie est celui dans lequel ils s'épanouissent, cette situation est celle dans laquelle ils peuvent user de leurs talents. Je pense que ce monde est ce qu'ils souhaitent et ce qu'ils aspirent à voir. Je pense qu'ils ne cherchent qu'à entrainer l'Humanité dans la Nuit.

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Lun 28 Mai - 19:56

Le train atterrissage du petit avion heurta la piste de fortune avec fracas, mais tint bon, et l'appareil put ralentir sur le béton craquelé. Il finit par s'immobiliser près d'une dizaine de hangars délabrés, près de la fin de la piste.
- Nous voilà arrivés, annonça Ulrich avec un sourire satisfait.


Jared descendit de l'avion, et fit ses premiers pas en sol anglais. Le ciel était gris, prêt à déverser les trombes d'eau d'un violent orage, mais le calme régnait pour l'instant dans les cieux menaçants.
Ils avaient atterri au milieu d'une forêt de résineux, à environ 10 kilomètres de Portsmouth, et Ulrich avait promis de lui prêter un véhicule pour rejoindre son objectif.

Un petit homme en treillis sortit au pas de course d'une petite annexe visiblement transformée en lieu d'habitation. Il se précipita vers le pilote, et se mit à lui parler dans un anglais saccadé, trop rapide pour que Jared puisse le comprendre. Ulrich, voyant que son passager observait leur conversation, l'interpella :
- Je te donnerai ta camionnette, Jared, ne t'inquiètes pas. Mais cette conversation est privée.
Jared acquiesça, et se dirigea vers la remise en attendant.


A l'intérieur se trouvaient trois lits, dont un défait, une cuisine spartiate, un bureau recouvert de cartes et de feuilles volantes, et une télé accrochée au mur. Attrapant une chaise, il s'installa et commença à regarder.
Le téléviseur avait apparemment décidé que laisser les spectateurs changer de chaine à leur guise était totalement ringard, et faisait défiler les programmes sans ordre ni logique, laissant chaque émission quelques secondes avant de passer à la suivante.

Un extrait de film à l'eau de rose. « Oh Linda, aime-moi », murmure un homme au regard sombre.
Zap.
Un match d'un sport inconnu. Le joueur au maillot blanc récupère la balle et la lance dans la zone délimitée à la peinture blanche sur la pelouse. La foule est en liesse.
Zap.
Un bulletin d'informations international. « C'est confirmé. L'Ankara Bleu est aux portes de l'Europe de l'Est. Les experts estiment ... »
Zap
Une neige intense envahit l'écran, ponctuée de bruits sinistres.
Zap.
Une publicité pour un shampoing. Une splendide jeune femme agite ses cheveux blonds sur une plage. Elle tient la bouteille à la main.
Zap.
Une émission politique. Un vieil homme agite la main, et hurle des propos incompréhensibles dans une langue étrange. Du russe ?
Zap.
Une publicité pour des yaourts. Deux enfants sourient et agitent leurs cuillères en direction de l'écran.
Zap.
Une chaine de météo. D'étranges nuages recouvrent le nord de la Grande-Bretagne.
Zap.
Un film indéterminé. Deux femmes discutent en arabe devant un service à thé. Elles ont l'air heureuse.
Zap.
Un bulletin d'information. Une femme aux cheveux crépus enchaine les gestes à l'attention des sourds-muets. En dessous, un bandeau annonce que « le bioterroriste dénommé Zero est recherché par le gouvernement indonésien.
Zap.

Cette suite d'information est hypnotisante. Les mots et les images s'enchainent et s'emmêlent, et l'esprit de Jared commence à dériver, entrainé par cette valse audiovisuelle.

Zap.
Un chien court après un paquet de croquettes. Son maitre sourit, et regarde la caméra.
Zap.
Un bulletin météo. Le temps est radieux sur les îles au large de Groenland.
Zap.
Un cow-boy se cache dans un trou poussiéreux. Dehors, des indiens passent en courant sous le soleil américain.
Zap.
Une émission de télé-réalité. « Mike m'a trompé quand j'avais 12 ans... »  raconte en pleurant une gamine couverte de maquillage.
Zap.
Un bulletin d'information. « La bande de pillards ravageant le pays de Galles a été retrouvée morte. Le charnier était entouré de totems en bois représentant des papillons. Ces pillards... »
Zap.
Une émission musicale. Une chanteuse se trémousse sur une musique caribéenne.
Zap.
Un immense et terrifiant crâne humain, aux orbites pleines de mercure, apparaît sur l'écran désormais noir, et rit d'un rire caverneux. En frissonnant, Jared prend conscience que les yeux d'argent du crâne sont braquées sur lui. C'était lui qu'il voulait ! C'était lui ...


- Jared ?
Jared sursauta et tomba de sa chaise. Il se releva précipitamment, et regarda l'écran. Mais la télé n'affichait plus ce terrible crâne aux yeux d'argent. Les images continuaient à défiler indistinctement. Se ressaisissant, il s'aperçut qu'il était en sueur. S'épongeant le front du revers du bras, il se demanda à quel moment le rêve avait pris place sur la réalité.






Ulrich lui avait donné une camionnette, comme promis, et Jared roulait maintenant vers Portsmouth et sa prison. Les changements de moyen de locomotion depuis son bateau, abandonné à son sort dans le port du Havre, l'avait forcé à laisser sur place une partie de son matériel, et il lui faudrait surement se réapprovisionner après l'attaque. Mais il transportait actuellement un important stock d'armes, des munitions, des explosifs, ainsi que quelques appareils ésotériques, dont le plus utile ( et le moins fiable ) était probablement son casque à perception augmentée. Il ne l'avait jamais testé, et ce serait l'occasion.

Après une petite colline, Portsmouth finit par apparaître dans son pare-brise. Elle lui parut encore plus délabrée que le Havre : une immense tour marquait l'entrée du port, mais elle était brisée, et l'impact que la chute de la partie supérieure avait provoquée était bien visible dans les ruines à son pied.
Le reste de la ville ne valait pas mieux. Beaucoup d'immeubles semblaient avoir brulé, et personne ne s'était soucié de les reconstruire. Sur le périphérique, les voitures filaient à toute allure, alors que les gens fuyaient leur environnement corrompu pour se rendre à leur emploi bientôt inutile.
Jared remarqua rapidement qu'un quartier semblait épargné par la misère ambiante. Il ne lui fut pas bien difficile de deviner pourquoi : les chars stationnaient dans les rues, les tentes aux imprimés camouflage et les pelotons de militaires indiquaient que l'entretien des lieux n'était que le fruit des soldats en place.
Pris d'un mauvais pressentiment, Jared s'arrêta sur le bas-coté, et attrapa une paire de jumelles avant de scruter attentivement le quartier. Quelques instants lui suffirent pour confirmer son impression : la prison était bien au cœur du dispositif de défense.

Avec un soupir, il redémarra son van, et le fit reculer dans les fourrés. Puis il sortit un fusil à lunette, un carnet et un stylo, avant de grimper dans l'arbre le plus proche. Il s'installa à califourchon sur la plus haute branche, puis épaula son fusil à lunette.
Bien qu'il fut trop loin pour pouvoir tirer à distance les gardiens, sa lunette lui permit d'étudier la disposition des lieux avec bien plus de précision que ses jumelles ne le lui auraient permis.
Il ouvrit son stylo, et commença à dessiner un plan, avant d'y ajouter les gardes qu'il voyait.

S'interrompant une seconde, il songea que mener à bien deux évasions avant ses 25ans n'était pas donné au premier venu.
Un sourire éclaira son visage, et il se remit au travail.

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Sam 2 Juin - 20:06

La nuit était tombée. Mais la lune ne formait qu'un mince croissant rougeâtre au-dessus de l'horizon, et ne risquait donc pas de révéler sa position.
Jared agrippa la gouttière, et commença à grimper dans un silence parfait. Bien qu'il ait progressé dans des ruelles étroites et enfoncées depuis qu'il était entré en ville, deux heures plus tôt, il avait une confiance absolue dans son sens de l'orientation, et se savait à moins de deux cent mètres de l'entrée Est de la prison.
Une fois en haut, il examina le toit qu'il avait choisi : plat, recouvert d'une dalle de béton couverte de flaques, il lui permettait d'avoir un point de vue parfait, tout en pouvant s'enfuir en cas de besoin.
Il commençait à s'approcher du bord quand il ressentit un picotement dans la nuque. Il dégaina son couteau, et le lança vers sa gauche. La lame en carbone dentelé s'enfonça sans bruit dans le cou de la sentinelle qui se tenait là.
Jared remercia Anton de lui avoir fourni un matériel aussi performant. En effet, il portait le fameux casque de perceptions étendues, et il venait juste de prouver son efficacité.
L'appareil consistait en un bandeau semi-rigide recouvert de circuits imprimés enroulé autour du crâne, et de deux câbles reliés à des électrodes, elles-mêmes plantées dans sa troisième vertèbre.

Il savait que ce branchement, et l'appareil en lui-même, le rendait vulnérable. Si l'engin n'était pas déconnecté avec précautions, ses sens pouvaient disparaître pendant une longue période. Il serait alors comme mort, car incapable de ressentir son environnement de quelque manière que ce soit. Mais il pouvait actuellement percevoir ce qui l'entourait avec une acuité inégalée, d'une manière plus efficace que ses cinq sens ne le lui auraient permis en temps normal, et cet avantage valait les risques encourus.

S'approchant du bord du toit désormais débarrassé de toute menace, il posa son sac et en sortit un ensemble de pièces noir mat, qu'il eut tôt fait d'assembler pour faire apparaître un fusil de sniper équipé d'un silencieux.
Il posa l'arme sur le rebord en béton, épaula et commença à chercher ses cibles.

Il avait passé la journée à repérer les lieux à longue distance, et connaissait l'emplacement de chaque garde, de chaque caméra. Les soldats mourraient un par un dans un silence encore ininterrompu alors que les balles leur traversaient le corps ou leur faisaient exploser le crâne et en quelques minutes, les abords de la porte Est furent nettoyés de toute présence humaine. Il s'attaqua alors aux caméras, puis aux systèmes d'alarmes, avant de terminer en tirant dans les cadenas et autres serrures qui fermaient les portes.


Si l'esprit du soldat qui gisait actuellement sur les graviers devant la porte, avait pu voir la scène à travers les yeux morts de son ancien corps, il aurait vu une corde noire tomber dans un murmure d'air remué du toit de l'immeuble en face de la prison, et aurait vu son assassin, revêtu d'une épaisse combinaison noire, descendre, la tête en bas, se retenant avec les pieds, ses mains tenant un fusil d'assaut prêt à abattre quiconque aurait échappé à sa pluie de mort.
Jared se réceptionna d'un discret saut périlleux, et contrôla la zone de la pointe de son fusil. Mais il n'y avait personne. Il sprinta vers la porte découpée dans le grillage, et l'enfonça d'un coup d'épaule. Le système de fermeture, victime de ses coups de feu, ne survécut qu'un instant avant de lâcher, permettant à Jared d'entrer dans la prison proprement dite.

La bâtiment lui parut austère et déprimant, même pour une prison. Son casque, en plus de lui faire percevoir où il était, lui transmettait des impressions de violence, de tristesse, de désespoir. L'endroit avait de quoi pousser l'homme le plus heureux du monde au suicide. Mais lui n'était pas venu pour ça, et il se pressa. Il traversa quelques couloirs, se dirigeant vers ce qu'il pensait être la zone du personnel surveillant. Il entra dans un bureau à l'apparence prometteuse.
Quelques minutes lui suffirent pour trouver ce qu'il cherchait : la liste des prisonniers, cellule par cellule.

Il l'attrapa fébrilement, et commença à chercher.
- Allez, allez, dis-moi où tu es, murmura-t-il d'un ton suppliant.
Mais il eut beau éplucher la liste de part en part, pas moyen de trouver.
Pris d'un doute, il regarda autour de lui. Le bureau désert était meublé de manière sommaire : tables et chaises de camping, une étagère couverte de dossiers, et un tableau en liège où étaient affichées des informations diverses. Un chat mort était accroché par la queue à un mur. Les rumeurs disaient que cela repoussait le mauvais œil.
Il se figea. Ses sens améliorés avaient repéré un petit billet, punaisé dans le bois. Il s'approcha et le décrocha. Malgré le noir complet, il réussit à lire « Lia Milner. Isolement de vingt-et-un jour pour agression sur trois gardiens. »
Il jura, et envoya valser le papier. Voilà qui était tout à fait dans son caractère, mais cela ne lui facilitait pas la tâche, loin de là. Les quartiers d'isolement étaient obligatoirement surveillés, bien plus que les cellules normales. Il ne pourrait pas s'y introduire comme ça.
Changement de plan, songea-t-il.


S'agenouillant, il posa son sac devant lui, et sortit un paquet empaqueté. Il déchira le papier, mettant à jour un bloc d'environ trente centimètres de coté d'une matière semblable à de l'argile. Du plastic pur. Il avait dans ses mains assez d'explosifs pour faire sauter la moitié de la prison.
Mais il ne lui en faudrait pas autant. Il sortit un autre couteau ( le premier était resté dans le cou de la sentinelle, sur le toit ) et passa les cinq minutes qui suivirent à découper des dés de quelques centimètres de coté. Quand il eut fini, une centaine de bout de plastic s'entassaient sur le carrelage grisâtre.
Il rempaqueta le plastic restant, prit dans ses mains les cubes d'explosifs et repartit dans le couloir.



Il trouva vite les cellules des prisonniers de droit commun de cette aile-ci : un long couloir, des portes métalliques à judas de chaque coté sur plus de cinquante mètres. Il s'approcha de la première porte, prit un des dés de plastic, et l'introduit dans la serrure. Il attrapa ensuite une fiole, soigneusement rangée dans sa veste, et déposa une goutte du liquide qu'elle contenait par-dessus le petit cube, avant de s'éloigner vivement, dans le cas où la manipulation aurait aboutie plus tôt que prévue. Il regarda sa montre, puis passa aux portes suivantes.
Il en piégea plus de cent vingt en un peu moins d'un quart d'heure. Le liquide qu'il avait déposé sur le plastic ferait exploser l'explosif au bout de vingt minutes après application, ce qui lui laissait cinq minutes avant que sa diversion commence à faire effet.

Il se dirigea au pas de course vers la zone de haute sécurité, et s'approcha sans bruit de la cellule de Lia. Il avait eu raison : quatre soldats gardaient le cachot, et deux de plus se tenaient derrière une vitre en plexiglas blindé.
- Bordel, mais qu'est-ce que tu leur as fait, Lia ? Murmura Jared d'un ton peiné.
Il n'aurait jamais pu tous les avoir. Mais il n'avait qu'à attendre, et la zone se dégagerait.

Il ne patienta pas longtemps. Une minute à peine après son arrivée, une série d'explosions retentit plus loin dans le bâtiment. Les sons tonitruants furent rapidement suivis par les hurlements des sirènes, les cris de joie des prisonniers et, quelques secondes plus tard, par des coups de feu.
Les soldats ne restèrent pas immobiles longtemps. Les deux qui se trouvaient derrière leur verrière attrapèrent leurs armes et se rendirent au pas de course vers la zone de trouble, rapidement suivi par un troisième soldat. Les trois autres restèrent devant la porte, mais ils étaient désormais en état d'alerte, parfaitement conscients et éveillés. Cela ne suffira pas, les gars, ironisa Jared.

Il sortit d'un bond du recoin de mur derrière lequel il se tenait, et lança dans la seconde qui suivit un couteau vers le soldat le plus éloigné. L'arme blanche le toucha en pleine poitrine en produisant un bruit écœurant, mais Jared n'écoutait pas : sa course l'avait amené à deux pas du premier homme. Il sauta et se mit en boule, les bras autour des jambes, se transformant en une masse de près de 90 kilos lancée à pleine vitesse. Le projectile humain qu'il était devenu heurta le militaire dans le thorax, lui brisant les côtes et lui enfonçant le cœur dans un affreux bruit de craquement. Au moment où ils touchèrent le sol, Jared effectua une roulade glissée qui l'amena à la verticale du second soldat. Il posa les mains par terre, lança les jambes vers le haut et força sur ses bras, ce qui le propulsa suffisamment haut. Pendant un instant, le soldat eut en face de son visage deux genoux surmontés de deux pieds, soit l'ordre inverse duquel on est normalement habitué à les voir. Cela le fit hésiter une demi-seconde, mais c'était plus qu'il n'en fallait à Jared : il posa ses jambes autour du cou du pauvre homme, et d'un balancement du corps, lui brisa la nuque d'un coup sec.
Il se laissa ensuite redescendre avec le corps, et se réceptionna souplement sur le sol désormais imbibé de sang. Le combat n'avait pas duré plus de quinze secondes.

Il se releva, et observa le massacre. Détruire des vies lui avait toujours répugné, mais quand il y était contraint, il savait comment faire.
Il s'approcha au pas de course de la porte, et tira sans aucune subtilité dans la serrure. Le bruit n'était plus dangereux : dans le bâtiment, les sons indiquaient une véritable bataille rangée. La serrure ne résista que quelques secondes, et il enfonça la porte d'un violent coup de pied.
A l'intérieur, la seule chose présente était un matelas abimé, occupé par une jeune femme inconsciente, à la chevelure d'un roux flamboyant, vêtue des habits grossiers de la prison. Au mur, une perfusion était suspendue, et goutait lentement dans un tube reliée à la carotide de la prisonnière. Des tranquillisants, probablement.

Sans prendre la peine de la réveiller, il arracha la perfusion. Un peu de sang coula de la plaie, mais cela ne dura pas longtemps. S'inclinant à son chevet, il sortit de son sac qu'il n'avait pas quitté un gilet pare-balle, qu'il lui enfila en hâte. Il glissa ensuite sa tête dans un casque de soldat, et lui mit un pantalon rembourré et gainé de métal. Une fois qu'il eut fini, il sortit trois cordes, avant de glisser le sac sur les épaules de la jeune femme. Il la prit sur ses épaules et entreprit de l'attacher à lui, comme un vulgaire sac à dos. Le fait qu'elle soit inconsciente ne l'aidait pas vraiment, et il lui fallut plusieurs minutes pour qu'elle tienne dans son dos sans qu'il doive la tenir.
Il attrapa alors le fusil d'assaut qu'il avait gardé en bandoulière, vérifia que le chargeur était plein et que d'autres se trouvaient à portée, et s'élança vers la sortie.



Apparemment, les prisonniers avaient aidé leurs camarades à sortir, et avaient récupéré des armes à feu. Les couloirs étaient devenus des champs de bataille, et soldats autant que condamnés subissaient un feu nourri de la part de l'adversaire. De nombreux cadavres jonchaient le sol, l'odeur du sang et de la poudre était presque insoutenable, et les coups de feu créaient un vacarme assourdissant.
Jared progressa vers la sortie en évitant le plus possible les zones de combat, et ne se servit de son fusil que pour abattre quelques gêneurs qui avaient quitté le front.

Mais quand il parvint au dernier couloir, il se rendit compte que la seule sortie accessible se trouvait derrière des combats ultra-violents entre des prisonniers tatoués et un groupe de soldats en combinaisons rouges et noires. Quant il vit que les captifs étaient tatoués de papillons multicolores, il ne put qu'admirer ces militaires suffisamment doués pour leur tenir tête. Mais les fusillers faisaient plus que leur tenir tête : ils les repoussaient progressivement vers le fond du couloir.

Jared dut réfléchir à toute vitesse pour trouver une solution à l'impasse devant laquelle il se trouvait. Fouillant ses poches, il finit par trouver la fiole qu'il avait utilisée peu avant pour faire exploser le plastic. Il attrapa un des bouts qui restaient dans sa poche, l'introduit précipitamment dans la fiole, et lança celle-ci au-dessus des combattants.
Une seconde après, une formidable explosion violette survint, fauchant les deux groupes.
Jared n'attendit pas : profitant de la fumée de l'explosion, il avança à toute allure vers la sortie. Son fusil d'assaut crachait la mort alors qu'il tirait sur tout ce que ses sens augmentés lui indiquaient comme vivant, et il termina son premier chargeur alors qu'il était à peine à la moitié du corridor.


Il finit par atteindre la sortie. Il était vivant, et sentait que son fardeau l'était aussi. L'extérieur étant dégagé, il en conclut que les soldats étaient tous rentrés pour luter contre l'insurrection. C'était très pratique pour lui, et il profita de la chance qu'il avait pour s'éclipser.

Sa course effrénée à travers les rues de Portsmouth dura une bonne heure, mais il ne rencontra aucune autre opposition qu'un immonde chien à 7 pattes et aux crocs longs comme le doigt, qu'il dut tuer d'un coup de crosse. Il réussit donc à atteindre son van en un seul morceau, et avec son précieux chargement en vie.
Le véhicule était garé au cœur d'un petit bosquet, et il l'avait préalablement recouvert de feuilles et de branches afin qu'il soit totalement invisible pour n'importe qui d'autre que lui.
Il ouvrit la portière arrière et grimpa dans le véhicule, en faisant attention à ce que la tête de Lia ne touche pas l'encadrement. Se retournant, il aperçut une lumière orangée provenant de la ville : la prison brûlait. Indifférent à ce qui pouvait désormais se passer là-bas, il ferma la portière.


Il détacha rapidement les sangles qui attachaient Lia, et la déposa sur un siège qu'il avait baissé. Puis il ôta doucement son casque, avant de retirer sa combinaison et ses protections pare-balle.
Épuisé, en caleçon, il s'affala contre une caisse, et s'endormit aussitôt.








Il se réveilla plusieurs heures plus tard, à cause d'un chatouillement discret sur son visage. Ouvrant péniblement les yeux, il regarda ce qui effleurait sa peau. C'était des cheveux roux, qui semblaient irradier de lumière dans le soleil levant qui éclairait la cabine. Ses yeux remontèrent, et rencontrèrent un visage anxieux, mais pourtant magnifique. Des yeux verts, quelques taches de rousseurs, un nez fin, une cicatrice sur l'arcade gauche, une bouche sensuelle...

Cette vision angélique le fit revenir sept ans en arrière, quand le couvre-feu n'était qu'un jeu, quand la mort, la violence et l'illégalité n'étaient pas encore les seules maitresses de sa vie. Quand les changements du monde n'étaient évoqués qu'avec humour. Il oublia tout, l'Appel, les Irisés, les Nocturnes. Pendant un instant, il se sentit mieux qu'il ne l'avait jamais été depuis plus d'une demi-décennie.
Le visage de Lia n'était qu'à quelques centimètres du sien. Alors, poussé par une vague de souvenirs et une envie irrésistible, il l'embrassa.

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Dernière édition par Elshalan le Dim 3 Juin - 19:04, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 3 Juin - 19:00

Pendant un instant, elle sembla lui rendre son baiser. Il la sentit se détendre, perçut ses lèvres s'étirer en un sourire ravi.
Puis elle s'écarta brusquement. Elle le regarda dans les yeux, le regard glacial. Et lui assena une gifle monumentale.
- Qu...quoi ? Bafouilla-t-il en se tenant la joue
Il n'eut pas le temps d'ajouter autre chose qu'elle le frappait à nouveau du revers de la main.
Se redressant à moitié dans le van, elle commença à le frapper. Ce n'était plus une plaisanterie : ses poings volaient, et elle y mettait toute sa force.
- Putain ! Mais Lia... Calme-toi ! Cria-t-il entre deux crochets.
Il fallut plusieurs secondes à Jared pour réussir à réagir, car la combinaison réveil-coups violents avait comme endormi son cerveau, et l'avait forcé à se recroqueviller dans la position du fœtus.
Mais il se reprit : au moment de recevoir un coup du poing gauche de la jeune fille, sa main jaillit et lui attrapa le poignet. Il ne lui laissa pas le temps de réagir et attrapa son poignet droit avec l'autre main.
Elle commença à bander les muscles des jambes, prête à le frapper à nouveau, mais il se redressa d'une douloureuse torsion des genoux, et la poussa contre la carrosserie, où il l'immobilisa, les deux mains en l'air, collées contre le métal froid, et les deux jambes immobilisées sous ses genoux. Il prit garde de bien garder sa tête hors de portée de son front – elle était capable d'essayer de lui mettre un coup de crane.
- Stop ! cria-t-il quand il fut sûr qu'il la tenait.
Elle continua quand même à se débattre, une véritable furie déchainée qui grimaçait, écumait et jurait dans une quinzaine de langages différents afin de se libérer de cette incarcération. Jared avait beau être un individu relativement musclé et puissant, la tenir immobile tenait de la gageure.
- STOP ! Finit-il par hurler.
Et, étrangement, elle s'arrêta.

Un silence assourdissant s'installa dans le véhicule, alors qu'ils reprenaient leurs souffles en se regardant en chiens de faïence. Bien qu'elle ait arrêté de gigoter, Jared pouvait sentir que Lia gardait tout ses muscles tendus, prête à le frapper dès qu'il la lâcherait.
- C'est comme ça que tu me remercies de t'avoir sorti de ta cellule ? Demanda Jared d'une voix rauque.
- J'aurais mille fois préféré y rester plutôt que d'avoir à te revoir, espèce de connard ! Éructa-t-elle d'un ton glacial.
Malgré ce qu'elle disait, Jared ne put s'empêcher de savourer de l'entendre lui parler à nouveau.
- Si tu veux, je t'y ramène.
- Oh bah oui ! Et au passage je me débrouillerai pour que t'aies suffisamment de cicatrices pour qu'on voie plus la couleur de ta peau !

Sentant qu'elle passait désormais des coups aux paroles, Jared la relâcha, et recula de l'autre coté du van.

- Qu'est-ce que tu as à me reprocher, Lia ? Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour toi. Et ton frère, ajouta-t-il précipitamment.
- Tu l'as fait pour moi ? Pour moi ?!? Comment tu oses dire que tu as fait tout ça pour moi ?!? TU M'AS ABANDONNÉE !!!
- J'ÉTAIS EN PRISON !!! J'Y SUIS ALLÉ POUR ÉVITER À TON FRERE D'Y ALLER !!! ET À TOI AUSSI, D'AILLEURS !!!
- Ah d'accord. Tu te prends pour une âme charitable, c'est ça ?
Railla-t-elle. Tu penses que tu as fait un beau geste, que tu as la morale pour toi ? Et bien je vais te dire, ce que moi je pense. Je pense que tu as paniqué, et que tu t'es dit que tu avais des choses à prouver, à me prouver ! Montrer que tu étais quelqu'un de bien, prêt à se sacrifier ! Pauvre con !
- Et tu aurais voulu que je fasse quoi ? Ton frère au volant ! Non, mais sérieusement ! T'avais du plomb dans la tête ou quoi ?
- Tu aurais préféré que ce soit moi qui conduise ? Moi, qui avait autant bu que toi ? Parce que, si tu avais pas descendu deux bouteilles de vodka en quatre heures, ça aurait été toi qui nous aurait ramené, comme c'était prévu ! On aurait pas été obligé de t'allonger ivre mort sur la banquette arrière, et Nathan aurait pas été obligé de prendre le volant !
- Et c'est pour ça que tu viens de me frapper ?!?
- Entre autres, oui ! Et aussi parce qu'après que Nathan ait percuté le bus, tu n'as rien trouvé de mieux que de te mettre à la place du conducteur, et dire que c'était toi qui conduisait !
- Nathan avait 15 ans ! Tu crois que les militaires auraient fait quoi en voyant un gosse de 15 ans au volant d'une voiture ?!?
- Putain Jared ! T'en avais 17 ! Et t'avais trois grammes d'alcool dans le sang ! T'a pris bien pire que lui !
- Et t'aurais dit quoi si j'avais laissé ton frère se prendre six ans de taule ?!? Il aurait même pas tenu une semaine !!!
- Parle pas comme ça de mon frère
, fulmina-t-elle les dents serrées. T'es loin de savoir ce qu'il vaut vraiment.
- Tu sais très bien que j'ai eu raison ! Moi j'en étais capable, et ça aussi tu le sais !
- Ça va les chevilles ? Heureusement que tu as enlevé tes chaussettes, tu risquerais de les abimer,
persifla Lia. Tu te crois vraiment si exceptionnel que ça ?
Non, évidemment, il ne pensait pas ça. Savoir qu'il était capable de survivre derrière des barreaux, il ne l'avait découvert qu'une fois les menottes aux pieds. S'il avait remplacé Nathan au volant de la voiture fracassée contre l'autocar, c'était uniquement pour que ni le frère ni la sœur ne puissent être accusés de quoi que ce soit. Réaction instinctive, prise dans l'urgence et avec le cerveau embrumé par l'éthanol qui baignait ses tissus.
- Non ! Mais j'ai fait ce qui était le mieux ! Pour ton frère et pour toi !
- Pour moi ?!? Est-ce que tu as vraiment pensé à moi une seule seconde dans ton savant calcul ?!? HEIN ? EST-CE QUE TU AS SONGÉ UNE SEULE SECONDE À CE QUE JE POURRAIS RESSENTIR EN APPRENANT QUE TU SERAIS EN PRISON PENDANT 6ANS ?!? ALORS QUE TU SAVAIS PERTINEMMENT QUE J'ÉTAIS FOLLE AMOUREUSE DE TOI ?!?
ET PUIS, UNE FOIS EN PRISON, C'ÉTAIT SI DUR QUE ÇA DE M'ENVOYER NE SERAIT-CE QU'UNE LETTRE ?!? J'AI RIEN REÇU EN 3 ANS ! RIEN ! COMMENT TU PEUX OSER TE REGARDER DANS UNE GLACE APRES ÇA ?!?




Jared ne répondit rien. Elle avait parfaitement raison. Une fois en prison, il avait eu tellement peur qu'elle vienne le voir, tellement peur de lui parler à travers une vitre, de ne pas pouvoir la toucher, la serrer dans ses bras, l'embrasser, tellement peur de cette torture, qu'il avait préféré couper le contact, la laisser continuer sa vie loin de lui. Son égoïsme le frappa alors avec une telle force qu'il dut serrer les dents pour ne pas gémir.
Mais Lia avait compris sans qu'il ait besoin de montrer ses sentiments, et elle le fixa de son regard glacial.
- Et tu es venu me sortir de ma cellule par bonté d'âme, encore une fois, j'imagine ?
- Non. On t'a Appelé.

Evidemment, ce n'était pas la seule raison. Mais ce n'était pas le moment de le lui dire.



Elle le regarda avec des yeux ronds, et il se félicita d'avoir réussi à la calmer, ne serait-ce qu'un moment. Il savait que ça ne durerait pas, qu'il lui faudrait de longues semaines avant qu'elle daigne le pardonner, mais le fait d'avoir exorcisé sa douleur semblait lui avoir fait du bien, et une paix précaire venait de s'installer.
- Appelé ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Je ne sais pas trop. Il y a quelques mois, la télé a été piratée pendant le journal, quand j'étais en Italie...
- Qu'est-ce que tu foutais en Italie ?
- Tu veux savoir ce qu'est l'Appel, oui ou non ?
- Oui oui, continue, marmonna-t-elle.
- Donc, la télé a été piratée. Un gamin est apparu, et a parlé d'une prophétie. Il a dit que la clé de la survie de l'Humanité se trouvait en Afrique, dans la région des Grands Lacs. Que tous ceux qui n'allaient pas là-bas étaient condamnés à mourir.
Puis il a dit qu'il lui avait besoin de trois personnes. Que ces trois personnes devaient le rejoindre à Fort William. Que c'était fondamental, car sinon la clé resterait perdue.
- Et c'est tout ?
- Non. Après trois noms se sont affichés sur l'écran. Et il y avait les nôtres, et celui d'une autre fille, que je connais pas. Je crois que son nom, c'était Ivy quelque chose... Ivy Lockheart, je crois.
- Et donc toi, quand un hacker s'amuse avec les réseaux de télé, tu suis ses ordres ? Eh bé,
siffla-t-elle, heureusement qu'il t'a pas dit d'aller sauter dans une fosse aux ours !

Il se doutait qu'elle serait sceptique. Lia avait toujours été pragmatique et terre-à-terre. Le genre de personne à ne croire que ce qu'elle voit.
- Non, répondit-il d'un ton calme, sans relever la pique. Mais la nuit d'après, j'ai fait un rêve. Et le gamin y était. Je me souviens qu'il me parlait longtemps... mais au réveil, il ne me restait plus qu'une phrase. C'était : « De quelle couleur sont les Ruines ? ». Et j'avais l'impression que c'était la seule chose qu'il m'avait dit, tellement ça tournait en boucle dans ma tête.
Et le soir, il a recommencé. Il a ressorti son baratin, sauf qu'à la fin, à la place de nos noms, il n'y avait qu'une phrase. Et c'était « Les Ruines sont noires ». Il m'avait parlé en rêve. En rêve, tu imagines ? Ça m'a convaincu, ne serait-ce que d'aller voir.


Il vit à son regard qu'elle venait de passer du stade d'incrédule à celui de possiblement croyante. Cela devrait suffire. Il était temps qu'ils partent. Ça n'était pas prudent, de rester aussi longtemps au même endroit.
- Tu acceptes de venir avec moi, alors ?
Elle hésitait, c'était évident. Mais elle finit par acquiescer d'un bref hochement de tête.
- Très bien, reprit-il, soulagé. Si tu veux te changer, il y a des fringues dans la caisse orange derrière le siège où tu as dormi.
Elle s'avança à quatre pattes, fouilla dans la caisse et en sortit un jean et un pull. Se redressant, elle commença à enlever le haut de son uniforme de prisonnier, quand elle regarda Jared.
- Retourne toi.
- Quoi,
répondit-il, amusé, je t'ai déjà vue nue.
- Plus depuis un bon bout de temps, et tu n'as plus aucun droit sur tout ce qu'il y a là-dessous. Allez, retourne-toi.



Amusé plutôt qu'énervé, il se retourna, et se rendit compte que lui était en caleçon depuis qu'il était réveillé. Attrapant un jean et un T-Shirt jetés négligemment par terre, il entreprit de se rhabiller, et commença à prévoir la route qu'ils emprunteraient, pour monter vers le Nord.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Lun 11 Juin - 23:16

- Tu crois qu'il y a encore des gens qui s'occupent des routes ? Demanda Jared.
Lia ne répondit pas, emmurée dans un silence buté. Elle n'avait ouvert la bouche que pour les informations les plus importantes, soit une quinzaine de mots en six heures de route.
Mais Jared n'abandonnait pas. Il la connaissait, et savait que la questionner sans cesse, même si elle ne réagissait pas, finirait par briser son mutisme. Elle était comme ça, incapable de résister à l'envie de répondre à une question dont elle savait la réponse. Le fait même qu'elle se taise prouvait que sa rancœur à son encontre était des plus forte.

Cependant l'interrogation du jeune homme, en plus d'être un moyen d'engager la conversation, était des plus légitime. L'autoroute sur laquelle ils roulaient depuis qu'ils avaient quitté Portsmouth était cabossée, déformée, fissurée et craquelée, présentant un aspect qui démontrait que son entretien n'était plus une priorité pour les autorités. Les rares conducteurs qu'ils avaient doublé conduisaient prudemment et faisaient attention à éviter tout les accrocs qu'affichait le bitume.
Jared, lui, avait expérimenté la qualité des amortisseurs sur le chemin reliant l'aérodrome à Portsmouth. Par conséquent, il roulait à pleine vitesse sur le goudron explosé, et leur trajet ressemblait de plus en plus à un épisode mouvementé des anciennes courses Paris-Dakkar. Mais il sentait instinctivement que pousser le van dans ses retranchements était un bon moyen de se protéger contre ce qu'il se préparait sur la côte de la Manche. Un mauvais pressentiment l'habitait quand il pensait à ce qui se tramait au Sud, même s'il n'aurait su dire ce qui l'inquiétait.


Le ciel était d'un gris acier, et ce depuis près de trois heures. Aucun changement ne se présentait : on aurait pu croire qu'un dieu malicieux avait placé une immense plaque de métal au-dessus de leurs têtes. La météo avait-elle également décidé de cesser d'être compréhensible aux humains ?


- Raconte moi la prison.
Jared fit un brusque écart et faillit emboutir une luxueuse Mercedes bleue. D'un geste, il s'excusa auprès du conducteur, mais celui-ci semblait concentré sur la route, et uniquement sur celle-ci.
Se redressant, il regarda Lia. Il s'attendait à beaucoup de choses, mais pas à ce qu'elle s'intéresse à sa vie derrière les barreaux.
Il la regarda, mais elle s'était retourné vers la vitre. Le message était clair. Soit tu parles, soit on reste dans le silence.
Il se racla la gorge, puis commença à raconter.
«  Quand je suis arrivé, je savais pas vraiment à quoi m'attendre. J'avais bien une petite idée, grâce à ce qu'on voit dans les films, à la télé, tout ça. Mais rien de bien précis.
J'ai eu beaucoup de chance. On m'a mis dans une cellule double. J'en ai vu où ils s'entassaient à 5, et quand un nouveau arrivait, ils lui réservaient souvent un traitement assez horrible.
« Le mec avec qui j'étais a essayé de m'égorger dès que je suis entré. Mais il y est allé d'une manière assez bizarre, tout doucement. J'ai compris après qu'il l'avait fait exprès : il voulait pas me blesser accidentellement avant de savoir ce que je valais. Toujours est-il que je l'ai désarmé, et je lui ai placé le couteau sous la gorge. Sans rien dire, juste pour montrer que je me laisserai pas faire. J'avais la main qui tremblait, et je pense pas que j'aurai été capable de le tuer.
« Mais il s'est contenté d'éclater de rire, et il s'est dégagé. Il s'est assis sur son lit, je me suis assis sur le mien, et on a parlé. Je lui ai expliqué pourquoi j'étais là, ce qu'il s'était passé.
Il m'a dit que j'étais un mec bien, le genre de type qu'il est bon d'avoir dans ses amis, là-bas, dehors. Mais qu'ici, en prison, j'étais en danger.
« Pendant presque cinq mois, il m'a protégé, le temps que je m'habitue, que je perde les réflexes que j'avais à l'extérieur. Le temps que j'arrive à cesser d'avoir mal en pensant à toi.

Il la vit tressaillir. Mais, quitte à tout lui raconter, autant être honnête.
« En fait, j'ai jamais totalement arrêté. Mais, au bout de ces cinq mois, j'ai réussi à pouvoir me lever de mon lit sans avoir l'impression d'avoir un couteau entre les côtes, tellement j'avais mal. Je suis sorti de l'espèce de torpeur qui me terrassait. J'ai commencé à vivre complètement ma vie de prisonnier.
« Mon protecteur m'a expliqué qu'il avait fait partie de l'armée, et qu'il respectait énormément l'honneur et le don de soi. C'était pour cette raison qu'il m'avait protégé. Pour ça, et aussi parce que j'ai pas eu peur de lui quand il a essayé de m'ouvrir au couteau. Il m'a dit qu'il en avait découpé deux où trois trop peureux pour prendre les devants. Les militaires qui gardaient la prison en avaient rien à foutre. Ils se contentaient de rester sur les créneaux, et de surveiller que personne sorte. Dans l'enceinte, c'était chacun pour sa peau.
« Il a commencé à me former. Il m'a donné un entrainement physique colossal : j'ai perdu presque 15 kilos de graisse, que j'ai fini par reprendre en muscles. Il m'a formé au combat à mains nues, avec des armes blanches, et aux armes à feu. Bon, évidemment, c'était juste des pistolets à bille, mais c'était mieux que rien. On en a fabriqué avec du carton, pour que je sache comment c'était fait à l'intérieur.
« Franchement, je pensais pas que les militaires étaient aussi bien formés dans ces domaines. Après deux ans d'entrainement, j'étais le meilleur combattant à mains nues de la prison. J'étais capable de me servir de n'importe quelle arme, je savais lancer un couteau et me battre à l'arme blanche, j'avais des techniques d'infiltration, de déplacement furtif, je savais manier des explosifs, et mon instructeur avait même commencé à m'enseigner des rudiments de tactique militaire.
« Je sais que ça paraît un peu gros, que tu dois te dire que c'est pas crédible, et pourtant si. Mais tu sais ce que c'est, la vie en prison : le temps semble si fluide, si élastique... on dirait qu'il n'avance pas. Que tout se joue au ralenti... Nous, on avait que ça à faire. Lui, ça l'occupait, et il m'aimait bien. Moi, ça m'occupait, et me permettait de survivre.
« J'ai appris pas mal d'astuces auprès des autres prisonniers, une fois qu'ils eurent arrêté de me regarder comme leur prochain repas. J'ai appris comment réparer une radio, soigner des blessures grâce à certains stupéfiants, fabriquer de la poudre noire à partir de savon et d'aspirine, et même comment voler des chaussures à un homme réveillé sans qu'il s'en aperçoive. Plein de petits trucs qui servent toujours.

Il se tut un instant pour qu'elle enregistre tout ça, puis reprit son récit.
« Cela faisait un peu plus de trois ans que j'étais derrière les barreaux quand j'ai découvert mon passe de sortie.
Il souleva son T-Shirt, révélant à Lia une tache en-dessous de son pectoral gauche. La tache, de la dimension d'une main d'enfant, irradiait doucement de mille et une lumières multicolores sur sa peau, éclairant de lueurs dansantes ses abdominaux.
« Je suis Irisé, Lia.








Il avait pensé produire une certaine impression chez elle, mais elle se contenta de le regarder comme si c'était la chose la plus banale du monde. Refroidi par cette réaction, il continua à raconter.
« Ça s'est déclaré en pleine nuit. Je me suis réveillé en sueur, avec cette marque qui brillait sous mon T-shirt, à tel point que toute la pièce était éclairée. Puis tout les objets ont commencé à léviter.
A l'époque, je savais pas que quand l'Irisation se déclare, il y a toujours une grosse crise. J'étais paniqué...
Puis mon protecteur s'est réveillé. Lui, il a tout de suite compris ce qu'il se passait, même s'il paraissait assez surpris
En tout cas, il m'a dit que j'étais un Effleureur. Moi, je comprenais pas du tout, alors il m'a dit que c'était le nom qu'on donnait aux gens comme moi, qui avait des dons de télékinésie. Que les gens appelaient notre capacité le « Long Toucher », et que c'était particulièrement puissant. Il m'a dit aussi que quand ça se déclarait, il y avait toujours une crise, qui nous forçait à extérioriser ce que l'Irisation nous offrait.
« Et pendant qu'il disait ça, il commençait à flotter. Et moi aussi. Puis les lits se sont arrachés au sol, et ont flotté eux aussi. Plus rien ne tenait par terre.
« Il m'a dit qu'il fallait que j'en profite pour m'évader. Que si je me concentrais, je pouvais canaliser le Long Toucher et ouvrir une brèche dans l'enceinte.
J'ai essayé. Au début, je n'y arrivais pas, et me contentais d'envoyer le mobilier de notre chambre s'exploser contre les murs. Puis, au bout de quelques minutes, j'ai réussi. C'était pas très précis, même pas du tout, mais on n'avait pas besoin que ça le soit. J'ai commencé par nous reposer au sol, puis j'ai remis les lits en place. Ça semblait fonctionner. Alors j'ai brisé le mur extérieur de notre cellule.
« En fait, j'ai pas cassé que ce morceau : j'ai arraché un pan de presque 50 mètres de long... Ça a ouvert une trentaine de cellules
Les gardes sur l'enceinte extérieure ont commencé à tirer, dès qu'ils ont repris leurs esprits. Ceux qui essayaient de partir se faisaient tirer comme des lapins
« Moi et le soldat, on était resté en arrière. Pendant quelques minutes, j'ai cru qu'on pourrait pas faire plus, qu'ils allaient nous plomber. Puis j'ai commencé à trembler.
Le soldat m'a expliqué que c'était normal, que tous les Irisés subissaient la même chose. Il m'a dit «  Il faut que tu évacues cette énergie. Alors, tant qu'à faire, profite-en pour nous aider à sortir de là. »
J'ai écouté, et essayé. C'était très étrange, la première fois, de sentir son esprit comme un fouet, qui pouvait agir beaucoup plus loin que ce qu'on arrive à conceptualiser.
« J'ai projeté mon esprit vers les créneaux et les miradors, et les ai fait tomber un par un, avant de fracturer l'enceinte extérieure.



« Le soldat m'a accompagné dehors, et m'a soutenu pendant un petit kilomètre, alors que l'énergie de la première crise s'éloignait, et que j'étais prêt à m'effondrer. Il m'a caché dans un buisson dans la forêt, et m'a remercié, avant de partir. Je l'ai plus jamais revu.
« Avec le temps, je me dis qu'il savait beaucoup de choses pour un simple troufion. Mais il ne m'a jamais dit son vrai grade, son corps d'armée, ni même son vrai nom. Il s'est contenté de m'apprendre ce qu'il savait. Je sais à quel point je suis chanceux de l'avoir rencontré.

« La crise m'a plongé dans le coma pendant environ deux jours, je pense. Je n'en suis pas sur. Quand j'en suis sorti, je suis revenu vers la ville, et essayé de me faire discret.
« Les prisonniers étaient impitoyablement traqués par les soldats. Ils les abattaient à vue, déshabillaient tout le monde pour chercher des preuves. Donc je me suis caché chez d'anciennes connaissances.
« Je t'ai cherché longtemps. Pendant presque trois mois. Mais j'ai fini par découvrir que tu étais parti vers le Nord.
Mes recherches ont quand même eu pour effet de me faire retrouver Anton.
- Tu dis ça comme si je le connaissais
, lâcha Lia, qui parlait pour la première fois depuis près d'un quart d'heure.
- C'est parce que c'est le cas. Anton Zardek, c'est le nouveau nom qu'utilisait ton frère.





- Quoi ?!? Tu étais avec mon frère ?!? Pourquoi tu m'as rien dit ?!? Comment il va ? Où est-il ? Pourquoi n'est-il pas venu avec toi ?
La nouvelle semblait avoir fait un choc à la jeune fille, qui ne s'y attendait visiblement pas.
- Oh oh oh ! Doucement ! Ton frère va bien. Si il a vraiment fait ce qu'il a dit qu'il comptait faire, il est quelque part en Algérie. Et s'il n'est pas venu avec moi, c'est parce qu'il ne savait pas où j'allais. Ni où tu étais toi.
« Quand il m'a retrouvé, je cherchais à me procurer quelques armes pour me créer un petit squat bien défendu. Lui, il était entré dans le « milieu », et s'était spécialisé dans la vente de matériel : armes, médicaments, véhicules, équipement, matériel militaire, et même quelques engins nouveaux
. - Il désigna l'arrière de la camionnette – C'est lui qui m'a fourni tout ça.
« Je peux même pas te décrire à quel point j'étais heureux, quand on s'est retrouvé. Je me souviens que c'était trois jours avant mes 21 ans. On les a fêté ensemble, autour d'une bouteille de téquila...
« On est resté ensemble pendant environ deux ans, en essayant de s'organiser, de voir un peu ce que le monde devenait, et s'adaptant au nouveau monde. On a pas mal vadrouillé dans le sud de l'Europe, en Espagne, au Portugal, dans le sud de la France... On a vu pas mal de choses bizarres, et deux ou trois trucs assez horribles, mais on a survécu.
Et puis il y a un an environ, j'ai eu vent d'une information te concernant. Un mec qui t'avait croisé et t'avait racheté ta chaine en argent, celle que ton père t'avait laissé. Il m'a raconté que tu montais vers l'Angleterre, que tu voulais aller en Écosse, et que tu semblais totalement obsédée par cette idée. Je l'ai cru, parce que pour que tu vendes ta chaîne, il fallait bien que tu ne sois plus vraiment toi-même.
« Je me suis séparé d'Anton – euh... de Nathan -, en prétextant que je devais retrouver un ancien compagnon de cellule. Lui est descendu vers la Sicile, moi je suis remonté vers Paris, en cherchant des traces de ton passage.
J'ai finalement appris que tu étais toi aussi en prison, là-bas, à Portsmouth, même si je ne sais toujours pas comment tu t'y es retrouvée...

Il laissa planer un léger silence, histoire de voir si elle était prête à partager sa propre histoire. Mais elle se taisait. A nouveau, elle se protégeait dans le mutisme, après s'être un peu trop dévoilée en relevant la mention de son frère.

« J'ai envoyé une liste de matériel à Anton – rah ! A Nathan - , qu'il me faudrait. Je ne lui ai pas dit pourquoi, et il ne m'a rien demandé. Les choses que je lui ai demandé sont des choses nécessaires à la simple survie, maintenant. Puis je suis redescendu en Italie pour tout récupérer, et venir te chercher. C'est là que j'ai vu l'Appel à la télévision.
« La dernière fois que j'ai vu ton frère, c'était à Naples, pour récupérer ton mon équipement. C'est là qu'il m'a dit ce qu'il comptait faire.
Je ne lui ai pas parlé de mes projets. Je suis certain qu'il aurait voulu venir avec moi, et même si je l'aime comme mon propre frère, je suis plus efficace tout seul. Et puis les rumeurs racontaient que plus on allait vers le Nord, plus la corruption du monde empirait. J'ai pensé qu'il serait plus en sécurité au sud.
« On parlé de la Prophétie, mais pas de l'Appel. Peut-être qu'il ne l'avait pas vu, où peut-être qu'il n'y croyait pas.... Je ne sais pas.


« C'est grâce à lui si je t'ai sorti de là. Bon, à l'origine, j'avais un bateau, et un équipement bien meilleur. Mais j'ai du l'abandonner au Havre...
- Jared
, l'interrompit Lia.
- Quoi ?
- Tu n'as presque plus d'essence,
lui dit-elle doucement en désignant son compteur.
Elle avait raison. La petite aiguille de la jauge d'essence frôlait dangereusement la zone rouge.
- Pas la peine de s'arrêter dans une station-service. Je pense pas qu'elles soient encore approvisionnées... marmonna-t-il pour lui-même. Il y a des panneaux à droite, dit-il à Lia. Regarde quelle est la ville la plus proche.
- Liverpool. 17 kilomètres.
- Alors on s'arrêtera là
, décida le jeune homme en se rabattant vers la file de droite en prévision de la sortie.






- Tu comptes me raconter ton histoire, ou pas ? Finit par demander Jared.
- Quand on sera sorti de Liverpool, éluda la jeune fille.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 24 Juin - 12:30

Ils trouvèrent une station dès l'entrée de Liverpool. Les propriétaires avaient intelligemment placé leur commerce juste à coté de la sortie de l'autoroute, et ils avaient été approvisionnés. Jared put donc remplir son réservoir, et il en profita pour acheter quelques jerricans d'essence, qui pourraient leur éviter une panne sèche au milieu de la campagne, loin de toute civilisation.

- Tu sais, tant qu'on est là, on pourrait en profiter pour se renseigner pour savoir où on va, proposa Lia après qu'il eut payé.
Jared la regarda, évaluant sa proposition. C'était risqué de demander des informations en pleine ville, en pleine journée, sans aucune assurance quant à leur interlocuteur. Mais elle avait raison : ils avaient besoin de savoir où ils allaient.
- Ok, finit-il par lâcher en redémarrant. On va aller voir ce qu'on trouve.


Ils garèrent la camionnette dans une petite ruelle, et la fermèrent le mieux possible. Ils ne gardèrent que deux revolvers chacun, ainsi que des couteaux en carbone. Jared s'était changé, et avait revêtu un pull noir à capuche, assorti d'un keffieh gris. Il l'avait tendu jusqu'au dessus de son menton, et avait relevé sa capuche. Lia avait masqué ses cheveux flamboyants sous un bonnet sombre, et enfilé un gilet pourpre qui masquait efficacement ses armes. Une fois dissimulés du mieux possible, ils s'élancèrent dans les rues de la ville.

Il était aux environs de quatorze heures, et il y avait beaucoup de monde dans les rues. On pouvait encore circuler à peu près normalement, et Jared et Lia avançaient sans se faire remarquer. Mais la tension était palpable : les gens serraient leurs enfants dans leurs bras, comme s'ils avaient peur qu'ils s'échappent. Sur les terrasses des cafés et des restaurants, tout le monde était dos au mur, comme s'ils voulaient à tout prix être un minimum protégés. Et les rares personnes suspendues à des téléphones portables encore fonctionnels semblaient sur les nerfs, comme s'ils étaient conscients que cette technologie était de moins en moins fiable. Ils sentent tous les risques qui pèsent sur eux, songea Jared.

- Il faut qu'on trouve des gens de confiance, murmura-t-il à la jeune fille. On peut pas demander ce genre de chose à n'impo... Qu'est-ce qu'il y a ?
Lia venait de se retourner brusquement avec un air inquiet.
- Je crois qu'il y a quelqu'un qui nous suit, lui répondit-elle sans cesser de regarder derrière elle.
- Impossible qu'on nous ait déjà repérés, Lia...
- Oui...

Ils se remirent à marcher, mais au bout de quelques minutes elle se retourna à nouveau.
- Jared, je suis sûr que quelqu'un nous suit.
Il regarda la rue derrière eux, mais personne ne les fixait ostensiblement.
- On va changer de rue...

Ils s'engouffrèrent rapidement dans une ruelle transversale, mais Jared attrapa Lia par le bras. Il lui indiqua par quelques gestes ce qu'il voulait faire, et il se cachèrent derrière une poubelle, afin d'attraper leur poursuivant.
Ils attendirent dix, quinze, vingt secondes, puis une minute, mais personne ne passa, à part un chat famélique aux yeux lumineux.
Lia le regarda et haussa les épaules, avant de se redresser. Ils terminèrent de traverser la ruelle et continuèrent dans une nouvelle avenue.
- Boulevard Of Broken Dreams, dit Lia.
- Quoi ?
- C'est le nom du boulevard. C'est marqué
, lui dit-elle en lui indiquant une plaque murale.
- Ça me dit quelque chose... C'est pas une vieille chanson ? Un truc de genre il y a 50 ans ?
- Je sais pas. Avançons.

Une étrange impression envahit Jared. Des frissons lui parcoururent la nuque et les épaules, et il capta un infime mouvement du coin de l'œil. Obéissant à son instinct, il se retourna.
- Toi aussi ? Demanda Lia, qui avait compris ce qui venait de lui arriver.
- Oui... je suis pas en confiance ici...
Il n'y avait personne de suspect derrière lui, mais il ne pouvait se défaire de l'étrange impression qu'ils étaient en danger. Il scrutait les toits, dévisageait chaque passant, et gardait la main sur son couteau.
Son œil, à nouveau, capta un mouvement sur le coté. Résistant à ses pulsions, il s'efforça d'observer ce qu'il voyait dans l'angle de sa vision. Mais l'objet de son attention avait disparu – s'il avait jamais été là.
- Cherche une armurerie, ordonna-t-il à Lia, alors qu'il guettait le moindre mouvement suspect.
Elle en trouva une au bout de quelques minutes, et ils s'engouffrèrent dans l'échoppe en regardant nerveusement dans leur dos.





Le magasin était bien fourni et absolument pas poussiéreux, ce qui montrait bien à quel point le commerce d'armes s'accroissait en ces temps de peur. La boutique était formée d'une pièce carrée, avec de grandes étagères vitrées sur chaque mur disponible, qui accueillait toutes sortes d'armes, des plus massives aux plus petites. Il y avait de tout, des lance-roquettes aux pistolets à fléchettes, en passant par des fusils d'assaut et des centaines de couteaux. En apercevant des cartouches d'impulseur, identiques à celles qui lui avaient tant manqué au Havre, il comprit que l'armurier était conscient des changements du monde, et sut qu'il avait bien intuité. Ils obtiendraient surement des informations ici.
- Pourquoi on est là ? Lui demanda Lia dans un murmure.
- Les gens qui ont besoin d'armes pour se protéger en achètent dans ce genre de magasin. Et ils parlent avec le gérant, pour avoir la meilleure protection possible. On apprendra des choses ici. Et puis, je n'étais pas en confiance à l'extérieur, lui répondit le jeune homme d'un ton le plus bas possible.
Il s'approcha d'un minuscule comptoir, derrière lequel se trouvait un jeune homme blond à l'air amorphe.
- Bonjour, commença Jared.
Le vendeur sembla sortir de sa léthargie, et lui grommela un « bonjour » sans grande conviction.
- Pouvez-vous nous aider, continua Jared, faisant fi de l'attitude peu engageante du jeune Anglais.
- Oui, qu'est-ce que vous voulez ? Répondit le jeune vendeur.
- Des informations.
- Quel genre d'informations ?

Jared, agacé, sortit son poignard et le planta dans le bois du comptoir, faisant pénétrer la lame sur plus de 5 centimètres.
- Ce genre d'informations.

Le jeune Anglais réagit à une vitesse remarquable, et attrapa un lourd fusil à pompe sous le comptoir.
- Sortez d'ici ! Tout de suite ! Ou je vous jure que je vous plombe !
- Bravo, Jared
, siffla Lia entre ces dents.
Celui-ci ignora la remarque de son amie, et se pencha au-dessus du comptoir.
- Bien. Tu sais maintenant quel genre d'information on veut.
L'autre allait répondre quand la porte du magasin s'ouvrit en coup de vent.
Les deux Français se retournèrent, et virent rentrer un homme d'une quarantaine d'années. Les cheveux poivre et sel, habillé d'un jean et d'une chemise simple, il aurait pu être élégant sans l'air de pure panique affiché sur son visage.
- Lenny ! Vite, viens m'aider à fer...
Il interrompit sa phrase en prenant conscience des deux clients qui se tenaient devant lui. Sa panique se mua alors en une hésitation qui semblait tellement douloureuse que Jared en eut mal pour lui.
- Patron ! C'est des Nocturnes ! Lança le fameux Lenny.
- Non... murmura l'homme.
L'attente dura quelques secondes de plus, mais il finit par prendre un décision.
- Vous devez partir. Tout de suite.
- Pardon ?
Répondit Lia qui, comme Jared, n'avait pas compris ce que voulait dire le gérant.
- Vous devez quitter Liverpool. Immédiatement !
Son ton était devenu suppliant.
- Attendez. On est venu pour chercher des informations, et on part pas sans.
- Vous ne comprenez pas
, larmoya l'autre. Shadow est en ville !


Un immense silence s'abattit sur le petit magasin, comme si un coup de feu venait d'être tiré au milieu de la pièce. Jared ne savait pas qui était ce « Shadow », mais de son nom émanait une aura de noirceur rare. Un frisson lui parcourut le dos, et il eut l'impression que la température de la pièce avait baissé de plusieurs degrés. Ses mains se posèrent sur ses revolvers, et il remarqua que Lia faisait de même. Même Lenny serrait son fusil à pompe, toujours braqué, comme une bouée de survie.
- Attendez... souffla Jared. On ne peut pas partir. On ne sait pas où aller.
- Vous recherchez le prophète, n'est-ce pas ? Oui, je vous ai reconnu. Vous êtes les Appelés.
Aiden Thiran est à Fort William, dans le nord de l'Écosse. Mais vous ne passerez jamais. La ville est assiégée par les Nocturnes. Vous allez mourir avant de passer les portes de la cité.
- Nous essaierons
, assena Lia d'un ton ferme.
- Non ! Partez d'ici, quittez le pays, allez vers les pays chauds, laissez cette histoire qui ne vous concerne pas ! Vous allez y laisser la vie !
- Nous ferons attention.
- Mais vous ne comprenez pas ?!? Shadow est ici pour vous ! Il vous cherche !

Cette fois-ci, le silence fut assourdissant. Une menace planait au-dessus d'eux, tellement présente que Jared pouvait presque la sentir. Tous ses sens étaient en alerte, comme si quelqu'un venait de marcher sur sa tombe. Son instinct lui criait de courir, de fuir cet endroit, cette ville où rodait son futur meurtrier, cet être que tout semblait désigner comme une créature du mal, une entité profondément sanglante et nocive. Comment un simple nom pouvait produire cet effet ?

- Lenny, ramène-les vers leur véhicule. Puis rentre chez toi, ordonna le patron. Une fois que tu y es, verrouille porte et fenêtres, barricade-toi et éteins la lumière. Je m'occupe de fermer la boutique.
Le jeune blond poussa hors du magasin Lia et Jared, qui n'opposèrent aucune résistance, pressés de quitter Liverpool après avoir appris qu'ils étaient la cible d'un inconnu si menaçant.





Deux heures plus tard, le gérant du magasin avait fermé la boutique du rideau de fer, et s'était retranché dans son arrière-boutique. Éclairé par une simple bougie, il s'était assis sur le sol froid, dans un angle de la petite pièce, et tenait fermement un AK-47 entre ses jambes. Deux poignées de chargeurs étaient disposées à coté de lui, soit assez pour arrêter un petit peloton d'infanterie. Et pourtant, il avait peur.
Un discret claquement de chaussures sur le carrelage lui fit dresser son fusil. Qu'il parte ! Qu'il parte ! Il ne voulait pas le voir, il n'avait rien fait !
Mais il vint quand même. Absolument pas arrêté par le rideau de la boutique, Shadow se tenait sur le pas de la porte. A peine éclairé par la bougie, le vendeur ne pouvait distinguer de ce spectre qu'un jean sombre et des chaussures de marche tout à fait classiques. Une veste noire et violette surplombait l'ensemble. Son visage restait dans l'ombre, éclairé de temps à autres de reflets partiels qui ne dévoilaient rien.
L'air de la pièce s'était sensiblement refroidi. La respiration du vendeur se condensait devant sa bouche. Devant le visage du terrible visiteur, cependant, rien n'était visible, et nul bruit d'un second souffle ne parvenait aux oreilles du pauvre vendeur d'armes. Comme si, en fait, il était seul dans la pièce.
L'homme eut l'étrange impression que le temps s'engluait dans une substance collante, comme ces cauchemars où on ne peut s'enfuir. Shadow dégageait une aura de noirceur incroyable. Sans qu'il ne dise rien, l'imagination du vendeur d'armes imaginait mille et une façons horribles de mourir que pourrait lui infliger l'abominable créature qui se dressait devant lui.
La bougie avait changé de couleur : d'une flamme jaune chaleureuse, elle était devenue blanc-bleutée, et froide comme une nuit d'hiver. Elle aussi avait senti la présence de cet être hors-norme. Un unique mot vint à l'esprit du gérant : prédateur. Et il comprit ce que ressentait une souris piégée entre les griffes d'un chat.

- Vous m'avez déçu, murmura Shadow d'une voix douce. Je vous avait demandé de retenir les Appelés, pas de les faire partir.
Il n'y avait aucune colère dans sa voix, mais l'effet était plus puissant que le hurlement de n'importe qui.
- Ainsi, votre conscience a prévalu sur votre instinct de survie... Remarquable.
Le gérant, pétrifié, terrifié par cet avatar cauchemardesque, capable d'inspirer la terreur par sa seule présence, perçut quand même quelque chose, qui acheva de lui glacer le sang : il y avait une autre présence derrière Shadow, un autre être comme lui. Et bien que ses yeux lui certifient qu'il n'y avait personne, ses perceptions lui assuraient qu'ils étaient en fait deux.
Tue-le.
L'ordre n'avait été prononcé par aucune bouche. L'homme l'avait entendu directement dans sa tête, comme si on lui avait murmuré cette petite phrase au creux de l'oreille.
- C'était ce qui était prévu, répondit Shadow.
Il pencha la tête, et la flamme de la bougie daigna enfin éclairer une partie de ce visage, permettant au futur mort de voir des dents, immenses et noires, effilées comme des épines de ronce, se déployer de la bouche de Shadow. Elles semblaient promettre à l'infortuné vendeur, qui avait préféré sauver la vie des deux jeunes gens plutôt que la sienne, une longue et douloureuse agonie.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Jeu 12 Juil - 2:49

- Au moins, on sait où il faut aller, maugréa Lia sur le siège passager.
Ils avaient quitté Liverpool quelques heures plus tôt, ramenés à leur camionnette par un Lenny terrifié. Il ne savait pas plus qu'eux qui était ce Shadow au nom si terrifiant : Lenny n'avait jamais entendu parler des Arpenteurs, des Nocturnes ou du Prophète. Mais la vue de son patron terrorisé avait suffi à lui faire perdre sa morgue et sa suffisance, et les deux jeunes gens avaient été escortés par un garçon totalement paniqué.
- Oui. Mais on nous cherche. C'est pas bon...


Ils avaient pris l'autoroute, à nouveau, mais avaient dû obliquer vers une route secondaire lorsqu'ils s'étaient rendus compte que la chaussée était recouverte d'une étrange huile noire, semblable à du bitume. Ils avaient ignoré ce fait jusqu'au moment où ils avaient vu une biche traverser la route et être aspirée par la substance inconnue, comme si elle était tombée dans une flaque d'eau trop profonde. Inquiets, ils avaient préféré éviter de poser le pied à terre, et avaient rapidement quitté l'autoroute.

Ils roulaient désormais dans une forêt de pins. La nuit était en train de tomber, et Jared trouvait que cette forêt était tout sauf accueillante. Les arbres lui paraissaient trop haut, trop larges, et il aurait pu jurer que les branches s'agitaient sans vent. Des filets de brume planaient paresseusement entre les cimes de ces colosses végétaux, et les yeux du jeune homme captaient régulièrement des mouvements, juste derrière les premiers arbres.
La lumière, déjà morose en pleine journée, prenait désormais une teinte inquiétante, sorte de rouge sombre qui semblait accentuer les ombres de la forêt plutôt que de les dissiper. D'une pensée, Jared pria les dieux pour qu'ils ne l'obligent pas à s'arrêter dans cette forêt hantée.
- Jared.
- Oui ?
- Je suis pas à l'aise. Ralentis, j'ai pas envie qu'on ait un accident, et qu'on doive marcher.

Parfaitement d'accord avec ce point de vue, Jared ralentit sa vitesse, jusqu'à rouler au pas. Mais cette allure l'inquiétait encore plus : sous ses roues crissaient des choses indistinctes, et il voyait les fourrés s'agiter autour d'eux. On les attendait.
Un hurlement à glacer le sang retentit, le hurlement d'une femme qui voit son enfant égorgé sous ses yeux, le hurlement de peur de celui qui voit son meurtrier le rattraper après une course de longue haleine. Ils sursautèrent tout deux, et Jared braqua involontairement le volant. Mais sa vitesse réduite lui permit d'éviter l'accident, et il se remit d'aplomb.
- J'ai changé d'avis. Pied au plancher, je veux sortir de cet endroit le plus vite possible, ordonna la jeune rousse.


La lumière tombante du soleil couchant, dissimulé derrière d'épais nuages d'orage, projetait sur la chaussée quelques rares tâches éclairées, autant de flaques sanglantes disséminés sur une route de plus en plus obscure. Il faut sortir avant le coucher du soleil, réalisa Jared.
Il enfonça la pédale d'accélérateur, désormais conscient de ce compte à rebours, et alors que Lia s'agrippait à la poignée de la portière, il comprit qu'ils risquaient très gros dans cette course perdue d'avance.
Le soleil émergea de son couvert de nuages. Mais il était bien trop près de l'horizon, bien trop proche de disparaître. Jared accéléra encore.
- Jared...
Mais il était conscient de la vitesse vertigineuse qu'il prenait. Son esprit était tout entier concentré sur la conduite, excluant toute autre perception.
Le soleil toucha l'horizon.
- On y arrivera pas, siffla Jared entre ses dents serrés.
La route fit un brusque tournant, que le jeune homme négocia au frein à main. Les pneus hurlèrent sur le bitume, mais il réussit à garder une bonne partie de son accélération.
L'astre solaire continuait sa descente. Plus de la moitié du globe ardent se trouvait derrière l'horizon.
La route était heureusement en bon état, et le van fonçait à une vitesse folle sur l'étroite bande de bitume, perdue au milieu de cette mer végétale.
- JARED !
Un homme se tenait au milieu de la route, immobile. Les jambes écartées, il semblait attendre le sort, attendre de voir si le conducteur fou oserait l'écraser.
Jared, de plus en plus effrayé par leur environnement, prit une décision extrême en quelques secondes : il ne ralentit même pas, et fonça à une vitesse folle contre ce suicidaire.
Le soleil était masqué au deux tiers.
Jared agrippa le volant et le serra au maximum, et ferma les yeux un instant en prévision du choc.
Mais il ne vint pas.
Alors qu'il ouvrait les yeux, il comprit qu'ils continuaient à rouler. Le mystérieux personnage était invisible dans ses rétroviseurs, comme volatilisé.
Le dernier quart de l'astre du jour commença à passer à son tour derrière l'horizon.



Le van continuait sa course folle dans une tentative désespérée d'échapper aux démons qui effrayaient ses passagers. La route tout en longueur lui offrait de considérables possibilités, mais la course était inégale, et Jared comme Lia savaient qu'ils ne sortiraient pas de la forêt avant la fin du coucher de soleil.
Jared tiqua. A nouveau, quelqu'un se tenait sur la route, quelqu'un qui n'était pas là quelques secondes avant. Ses yeux, braqués sur la chaussée, n'aurait pu rater personne sur cette voie qui s'étirait vers l'horizon en une ligne droite ininterrompue.
Il allait appliquer la même méthode que lors de la précédente rencontre lorsque son esprit analysa la forme qu'il voyait, et qu'il comprit que c'était une femme avec un landau.
- ACCROCHE-TOI, LIA ! Hurla-t-il alors qu'il braquait le volant au maximum et enfonçait la pédale de frein.


La camionnette glissa alors que les freins tentaient une tâche impossible, et l'arrière du van se déporta à la place de l'avant. Le véhicule partit alors dans un terrible tête-à-queue.
L'intérieur de la cabine se transforma soudain en une tornade, où tout objet non attaché volait, et heurtait d'autres éléments propulsés dans cette valse infernale, formant immédiatement un monstrueux maelström. Jared sentait la ceinture lui cisailler le cou et le torse alors que son corps était secoué dans tous les sens. Il sentait son cerveau percuter la paroi de son crâne, ses organes valdinguer dans sa poitrine, et eut l'impression que ses yeux allaient s'échapper de ses orbites.
Le van finit par heurter un arbre, sur le coté de la route, interrompant avec violence les mouvements des occupants. Tous les objets vinrent s'écraser sur le pare-brise, et la tête du jeune homme rencontra le volant.
Étourdi, il releva la tête. A travers le sang qui dégoulinait de son arcade sourcilière explosée, il distingua le soleil. Comme pour le narguer, celui-ci illumina le ciel d'un dernier éclat, avant de disparaître.
Terrifié par ce qui l'attendait, il ne put cependant lutter longtemps avec ce que son corps meurtri réclamait. Il réussit seulement à distinguer Lia, dont la joue affichait une plaie sanglante, qui gisait sans connaissance, avant de sombrer dans l'inconscience.







Il émergea quelques heures plus tard. La première chose qu'il remarqua fut que les phares du van étaient allumés. Ils éclairaient la route d'une lumière blafarde, et on voyait nettement se dessiner dans les lueurs des traces noirs, signes de verre brisé sur les optiques. Se rappelant la femme au landau qu'il avait tenté d'éviter, il plissa les yeux. Mais il ne distingua sur la route que ses traces de freinage. Rien d'autre. La femme, si s'en était bien une, avait disparu.

Sa pensée suivante fut pour Lia. Il tourna la tête, avec difficulté : tout son corps était raide, comme après s'être fait rouer de coups. Et sa tête était plus douloureuse qu'après la pire de ses cuites. Il finit cependant par réussir à regarder le siège passager, pour découvrir que son amie n'était plus là.
La panique s'empara de lui à une vitesse folle, et alors qu'il s'agitait et tentait de défaire une ceinture de sécurité totalement bloquée, son esprit commença à élaborer mille et un scénarios où la jeune fille se faisait torturer, violer, mutiler, et tuer dans d'horribles souffrances. Alors qu'il abandonnait son combat contre la ceinture et dégainait son couteau pour couper le fin tissu, il se demanda depuis combien de temps elle était partie.
- Lia ! LIA ! Cria-t-il au mépris de toute prudence.
Et cette saleté de ceinture qui ne voulait pas se couper ! Il finit par se rendre compte qu'il ne tenait pas un couteau, mais un bout de bois sans aucun intérêt. Il l'envoya valser derrière son épaule, puis se retourna du mieux qu'il put – ouvrant un peu plus la plaie que la ceinture lui avait ouverte sur le torse – et entreprit de tâtonner à la recherche d'une lame. Il constata que l'arrière du van ne ressemblait plus à rien : les caisses en bois étaient toutes brisées, et avaient répandues leur précieux chargement sur le sol, formant une montagne de débris d'où il serait difficile de tirer quelque chose.
- LIA !!! continua-t-il à hurler à s'en arracher les poumons.
Il finit par mettre la main sur un couteau, qu'il ramena vers lui.
Son œil capta un mouvement, à l'extrême limite de son champ de vision.
Son sang se glaça, alors qu'un nom apparut dans son esprit, aussi clairement qu'une enseigne au néon : Shadow.
Il braqua le couteau vers la vitre, source du mouvement, dans une tentative plus que futile de se défendre.


Mais ce n'était que Lia.


Elle porta le doigt à ses lèvres, furieuse, pour lui intimer le silence, ce qu'il fit immédiatement. Puis elle ouvrit la portière, et déclipsa la ceinture de son ami, qu'elle tira vers l'extérieur.
Un feu de camp brulait près du flanc de la camionnette. Une lumière tremblante lui apprit qu'un deuxième brasier se consumait derrière le van. Jared devina qu'un troisième feu brûlait de l'autre coté du véhicule, et que les phares allumés complétaient le dispositif. Il comprit son raisonnement : leur présence était flagrante et il ne servait à rien de se cacher. Alors autant se protéger en illuminant les positions. Si Lia avait été intelligente, elle serait installée sur le toit.
Elle lui confirma cette hypothèse en grimpant sur les pliures de la carrosserie vers le haut du van, où Jared s'empressa de la rejoindre.
Elle avait monté quelques vêtements afin de rendre moins désagréable l'aluminium froid, ainsi qu'une paire de fusils d'assauts, son fusil à pompe, et deux ceintures de grenades.
- Pourquoi m'avoir fait taire ? Demanda Jared à voix basse quand ils furent installés.
- J'étais partie en exploration, un peu, commença Lia.
- Toute seule ? Souffla-t-il, réussissant à crier à voix basse.
Elle le regarda d'un air si méprisant qu'il baissa les yeux – chose qui ne lui arrivait jamais.
- T'as cru que j'étais une petite princesse, qui avait besoin qu'on la défende ? Je suis tout à fait capable d'assurer ma sécurité, de me battre et de survivre en milieu hostile, et ce aussi bien que toi, voire mieux. Alors garde pour toi tes airs de chevalier protecteur, Jared, j'en ai absolument pas besoin, conclut-elle sur un ton glacial.
Jared s'apprêta à répliquer, puis abandonna, décidant que le jeu n'en valait pas la chandelle.
- J'étais donc parti en exploration, reprit-elle de manière moins agressive. Et en fait, au bout de quelques mètres, la lumière disparaît. Les arbres étouffent la luminosité, à part dans la direction de la route.
Elle tourna la tête vers la route, deux mètres plus loin. La tranchée dans les arbres était nettement visible de là où ils étaient, comme une coupure dans un monde autrement entièrement végétal.
- Mais ça étouffe pas le bruit. Donc si on parle pas trop fort, on est presque invisibles.
- Et tu as vu des choses depuis que tu as repris conscience ?
- Non. Mais j'ai souvent eu l'impression qu'il y avait du mouvement derrière les arbres. Rien de bien tangible, mais je pense qu'on est pas seul ici.

Elle regarda autour d'elle d'un air inquiet, et rajouta
- Et puis les arbres eux-mêmes ne m'inspirent pas confiance. J'ai l'impression...
Elle s'interrompit, mais Jared avait également entendu. Du bruit dans les buissons, à une vingtaine de mètres.
Lia attrapa une ceinture de grenades et un fusil d'assaut, passant à Jared son fusil à pompe. Le jeune homme savoura un instant le poids familier du lourd et puissant fusil, puis épaula.



Son instinct s'affola alors que le bruit se rapprochait. Un antique sentiment, dernier vestige des premiers temps de l'homme, quand celui-ci devait survivre en se fiant à ses seuls sens. Son esprit et son âme se retrouvèrent effleurés par un souffle glacé, annonciateur d'un prédateur, d'un être terrible. Jared songea un instant à ce que ressentait un cafard, alors que la chaussure qui allait l'écraser se posait au-dessus de lui. Ses muscles se tendirent, et ses dents se serrèrent alors que des sueurs froides se mirent à dégouliner entre ses omoplates, et une unique pensée émergea du fouillis de sensations de danger : qu'il parte. Qu'il parte, loin, loin, loin. Ils ne voulaient pas le voir !
Son instinct, en fait, lui hurlait ce que lui-même n'avait pas encore compris : quelqu'un arrivait, quelqu'un de noir. Un être de ténèbres et de mort.

Lia aussi l'avait senti. Dans sa posture, dans ses yeux devenus deux émeraudes glacées emplies de détermination plutôt que de terreur, il sut qu'elle se préparait à cette entrevue. Ils jouaient beaucoup. Tout, même.



L'être finit par franchir la dernière barrière d'arbres, et arriva à la lumière des feux de camps. Jared et Lia purent alors distinguer ce représentant de leurs peurs les plus intimes.
Étrangement, il n'avait physiquement rien de particulier : des chaussures de marches usées et crottées, un jean sombre taché et troué, une veste noire et pourpre, dont la capuche relevée ne masquait pas un visage somme toute banal. L'homme avait des traits caucasiens, et ses cheveux noirs étaient coupés courts.
Mais ses yeux révélaient ce qu'il était. La grand-mère de Jared lui avait un jour dit que les yeux étaient des fenêtres sur l'âme, et celui-ci comprit alors toute la perspicacité de cette description : les yeux du nouveau venu irradiaient d'un éclat froid, dur et cruel. Nulle trace de pitié ou de compassion n'apparaissait sur ces traits, rien d'autre qu'une malveillance infinie, une cruauté sans borne et une arrogance extrême.
Son attitude et son maintien criaient qu'il était nocif, dangereux, et Jared eu l'impression que la température venait de baisser de plusieurs degrés, comme si l'inconnu nuisait à l'environnement même.
Jared fouilla des yeux l'ombre derrière le nouveau venu. Ses sens mis à mal par l'étranger si terrifiant lui hurlaient cependant qu'ils étaient deux. Mais il ne trouva rien.


- Pourquoi ne pas descendre près du feu, pour discuter ? Proposa l'inconnu d'une voix douce.
Jared tressaillit. La douceur de ces mots suintait comme du poison, et il envisagea de tirer sans attendre d'explication. Mais, alors que tout le poussait à abattre l'intrus, il se ravisa.
Lia faisait pareil de son coté, et ils sautèrent du haut du toit pour s'assoir près du feu, où l'inconnu les rejoignit.
Jared fut frappé par leur situation : dans une forêt en tout point hostile, en pleine nuit, ils se retrouvaient à palabrer avec un inconnu on-ne-peut-plus terrifiant. Puis ses pensées se ralentirent, comme prises dans de la cire.
- Il est d'usage de se présenter. Mon nom est Shadow.
Lia inspira, et Jared finit par comprendre qu'elle avait reconnu leur mystérieux poursuivant. Lui-même était de plus en plus paniqué, mais ses pensées refusaient d'aller à leur vitesse normale, et ses gestes semblaient lents... si lents...
- Je sais qui vous êtes. Sachez que je ne vous veux aucun mal.
La mauvaise foi eut pour effet d'abrutir un peu plus le jeune homme. Il avait sommeil... si sommeil...
- Mais vos blessures saignent, et l'odeur du sang... attire les prédateurs, conclut Shadow avec un étrange sourire.
Était-ce bien un sourire humain ? Comment en être certain... tout semblait si compliqué pour le cerveau fatigué de Jared. Comme il avait sommeil !
- Le pire est déjà là, réussit à articuler Lia
- Exact, répondit l'autre dans un petit rire, aussi gai que le grincement d'une scie.


Jared luttait. Il œuvrait, avec toute la force de sa volonté, pour briser l'effet paralysant de Shadow. Mais il n'arrivait à rien. Il ressentait la même chose que la fois où il s'était retrouvé bloqué sur une minuscule corniche au-dessus du vide, à Naples. La même paralysie, le même sentiment de terreur pure, la même incapacité à penser correctement. Il s'en était sorti en concentrant son attention sur autre chose, et essaya donc de faire de même.
Il remarqua que l'étranger portait un sac, un gros sac de toile, dans lequel quelque chose se tortillait.
- Qu'est-ce qu'il y a dans votre sac ? Demanda-t-il d'une voix pâteuse
- Rien qui vous concerne, cher Jared
Cette réponse, loin de le satisfaire, permit cependant au jeune homme de retrouver un peu de lucidité.
- Montrez-moi, s'il vous plait
- Non.

Le mot avait été prononcé sans violence, sans que Shadow hausse le ton. Et pourtant le mot avait résonné dans la forêt, aussi fort qu'un coup de fusil.
Cependant, l'adrénaline envahissait peu à peu le corps de Jared, et le libérait doucement de la gangue de terreur qui l'enserrait depuis que Shadow les avait rejoint.
- Montrez-moi, répéta-t-il en levant son fusil.
Shadow sourit, comme si cette montée de la tension était une bonne chose. Puis, sans rien dire, il ouvrit son sac.
Jared avait beau être à trois mètres, il distingua parfaitement l'intérieur, et ce qu'il y vit faillit le faire vomir : un nourrisson, minuscule, était bâillonné à l'intérieur, et gesticulait de douleur tandis qu'il était dévoré vivant par une portée de rats tout juste nés.
- J'ai besoin de rats vigoureux, commenta Shadow d'un ton énigmatique.
Ulrich avait raison, il avait sous-estimé la cruauté des Nocturnes. Comment un être humain pouvait laisser se passer une horreur pareille était quelque chose qu'il était loin de pouvoir imaginer.
Cette immondité lui donna assez d'énergie pour garder son fusil dressé, et menacer la créature qui se trouvait en face de lui.
- Donnez-moi le gamin, ordonna-t-il.
- Non, répondit Shadow.
Jared, qui n'attendait que ça pour tirer, n'hésita pas, et pressa la détente.

Mais l'adversaire avait anticipé son geste, et avait sauté par-dessus le feu pour se positionner sous le canon de l'arme. Le coup alla se perdre dans les fourrés et, d'un revers, l'autre envoya voler le fusil plusieurs mètres plus loin, avant d'attraper Jared par le col et de le lancer dans le feu.
Lia, soudain tirée de sa torpeur surnaturelle, réagit et attrapa son fusil d'assaut. Mais avant qu'elle n'ait fini de se retourner, Shadow l'attrapa par le bras et la lança par terre.
Jared se releva précipitamment, faisant fi des quelques flammèches qui brulaient sur son pull, et attrapa une buche enflammée, avant de sauter sur le Nocturne, qui venait se de retourner.
Il parvint à lui porter un coup au ventre, mais l'autre ne sembla même pas s'en apercevoir, et entama une valse des poings que Jared eut toute les peines du monde à arrêter.
Bien que formé au combat par un excellent professeur, il comprit en quelques secondes que celui-ci serait très différent de tout ceux qu'il avait pu mener : Shadow le força rapidement à reculer, les bras levés pour protéger son visage et son torse, plié en deux pour ne pas trop exposer l'abdomen. Il était obligé de sauter tout le temps pour éviter les jambes du Nocturne, qui se déplaçaient à une vitesse faramineuse. Celui-ci enchainait les coups de poings qui pleuvaient sur le jeune homme, et chaque coup était dévastateur.

Jared finit par entrevoir un espace, subtil mais bien présent : Shadow laissait son torse exposé, en laissant trop ses bras sur les cotés. Jouant le tout pour le tout, il envoya un crochet droit au cœur de cet espace.
Mais c'était un piège : Shadow lui attrapa le bras et le fit voler au-dessus de sa tête comme une vulgaire poupée de chiffon. L'impact lui coupa le souffle, et c'est à peine s'il sentit Shadow se pencher sur sa poitrine.
Leurs regards se croisèrent, et Jared lut dans le regard du Nocturne quelque chose de terrible, quelque chose de vieux, et d'incroyablement intelligent. En un instant il sut que les Nocturnes étaient plus que de simples bouchers isolés : ils représentaient un groupe, une nouvelle partie de la population humaine.
Shadow pencha la tête vers son cou, et ouvrit la bouche, dévoilant des dents fines et longues, comme des épines. Elles n'étaient pas blanches, mais marrons sombres, comme du bois ou des os fossilisés, et se déployaient comme une fleur obscène émergeant de la bouche.


Jared se résigna à la mort qui s'approchait de sa gorge, et souhaita que tout cela se finisse vite. Mais ses pensées accéléraient, et la descente de Shadow vers son cou, comme un loup attrapant une proie par son point faible, sembla durer des heures.
Puis un miracle survint, sous la forme d'un coup de feu, qui faucha le Nocturne. Celui-ci fut projeté sur la droite sur près de trois mètres. Il planta ses doigts dans le sol poussiéreux, et se réceptionna comme un chat, avant de se mettre à feuler envers l'auteur du coup de feu.

Jared tourna la tête, et vit Lia, tenant fermement son fusil à pompe, adresser un regard glacé vers Shadow. Celui-ci sauta vers Lia, comme il l'avait fait vers Jared, mais il était loin, et la jeune fille le faucha en plein vol d'un second tir en pleine poitrine, qui le projeta au sol.
S'approchant de l'être désormais à terre, elle épaula et, visant soigneusement, lui tira un troisième coup en pleine tête.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Mer 25 Juil - 15:13

Lia se rapprocha de Jared, et lui tendit la main. Il l'attrapa, et se redressa, avant de s'approcher du sac de Shadow. Mais c'était trop tard : le nourrisson était mort.
Consumé par une rage froide, Jared referma le sac du mieux qu'il put, avant de le lancer dans le feu. Les flammes se dépêchèrent d'engloutir la toile, et le jeune homme écouta avec une sombre satisfaction les couinements des rats en train de rôtir.

Ils remontèrent sur le toit du van, et entreprirent de dormir à tour de rôle. Mais aucun d'eux n'y arriva, dans cette forêt toujours aussi menaçante. De plus, alors que le petit matin approchait, ils s'aperçurent que le corps de Shadow avait disparu.
Bien que ni l'un ni l'autre n'ait vu à quel moment ça s'était passé, ce fait les inquiéta encore un peu plus, et ils décidèrent de partir au petit matin, à pied s'il le fallait.

Ils comprirent vite qu'ils n'éviteraient pas la marche à pied quand ils virent l'avant de la camionnette, totalement enfoncé.
- Je crois qu'il y a des sacs à dos quelque part à l'arrière du van, réfléchit Jared. On va les prendre, et emporter tout ce qui pourra nous être utile.
Lia acquiesça, et descendit du toit. Les feux de camp jetaient leurs dernières lueurs, tandis que les braises s'éteignaient petit à petit. Il était inutile de les rallumer, d'autant plus que l'aurore commençait à éclairer la nature – la route, tout du moins. Dans la forêt, il y faisait toujours aussi noir.

Ils mirent deux longues heures à préparer ce qu'ils emmèneraient, et remplirent deux lourds sacs militaires de près de 40 kilos d'équipement. Ils finirent par se mettre en route, après avoir incendié la camionnette, dernier vestige de leur passage.







Marcher à travers ce pays était une chose particulièrement éprouvante. Leurs lourds sacs leurs détruisaient le dos, et les obligeaient à fournir d'immenses efforts à la première côte venue. Le ciel toujours gris leur plombait le moral, d'autant plus que les paysages étaient tout sauf accueillants : les longues plaines étaient lugubres, battues par des vents gémissants qui faisaient danser la poussière qu'était devenue l'herbe autrefois verdoyante. Les forêts semblaient hantées par des êtres menaçants, et les hautes branches des pins et des chênes millénaires étaient devenues autant de couperets prêts à tomber sur leurs têtes. Et les rares traces de vie humaines qu'ils croisaient accentuaient ce phénomène, que ce soit les voitures abandonnées sur les bas-cotés de routes défoncées, les clôtures et les poteaux tombés à terre et laissés là, ou encore les hameaux à moitié effondrés et vides de toute trace d'habitations récentes. De fait, s'ils n'avaient pas vu d'immenses convois militaires passer à toute vitesse sur quelques autoroutes perdues, ils auraient pu croire que toute vie humaine avait disparu de la planète.
La vie animale, elle, était toujours présente, et sous des formes de plus en plus diverses. Ils avaient rencontrés toutes sortes de créatures, dont plusieurs très éloignées de ce qu'ils connaissaient. Ils avaient été attaqués par une meute de fouines aux yeux verts phosphorescents, aperçus un cheval dévorer un loup, et abattus un étrange oiseau, sorte de lézard violet aux trois paires d'ailes, grand comme le bras. Lia avait même trouvé d'étranges insectes carrés à quatre yeux dans son sac de couchage, ce qui lui avait fait pousser un hurlement audible à plusieurs kilomètres à la ronde.

Ils avaient vu d'autres choses étranges, aussi. De nombreux panneaux artisanaux prévenant de dangers proches, notamment. Ils avaient, entre autres, évités une immense murène enroulée autour d'un poids-lourd abandonné en pleine forêt grâce à une gravure sur un tronc d'arbre, peu avant, qui leur annonçait que la zone était dangereuse.
Mais également des éléments totalement incompréhensibles. Un soir, au campement, alors qu'ils cherchaient du bois pour le feu, Jared avait vu, dans une vallée encaissée, un campement de toiles en peau. La faible lumière que dispensaient leurs feux de camps lui avait seulement permis de voir qu'ils se déplaçaient de manière étrange, chaloupée, très peu... humaine. Une autre fois, ils étaient tombés sur un ancien champ de bataille. Les corps des soldats avaient été abandonnés sur place, mais il n'y avait nulle trace d'un quelconque ennemi, vivant ou mort, entre les treillis des cadavres. Mais un examen approfondi leur avait permis de déterminer que d'autres cadavres avaient été présents. Mais, à l'instar du corps de Shadow, ils avaient été emmenés.


Un des éléments auquel Jared n'avait pas pensé en décidant de marcher, c'était la proximité constante avec Lia, qui entrainait beaucoup de désagréments. Outre l'attirance, physique et émotionnelle, qu'il ressentait constamment à son égard et qu'il réfrénait de son mieux, il n'avait pas pensé au temps qu'ils passeraient côte-à-côte, et au fait que cela pourrait changer leurs relations.

Ils ne se parlaient plus. Ils n'étaient pas en froid, mais n'avaient rien à se dire, et la communication se limitait aux informations essentielles. Ils marchaient en silence, l'un à coté de l'autre, en regardant droit devant. Malgré tout ses efforts, Jared n'avait pas encore réussi à faire dire à la jeune fille comment et pourquoi elle était en prison ( seul sujet qui l'intéressait vraiment ), et après quelques jours, avait cessé de chercher à tout prix à communiquer. L'un comme l'autre acceptait ce silence sans rechigner, et ils avaient adopté une routine qui se mettait en place sans qu'ils aient besoin de parler.
Les rares fois où ils parlaient d'une manière un peu plus intensive, c'était pour se disputer, généralement pour des sujets sans importance. L'environnement et la situation leur pesaient plus qu'ils ne l'avouaient, et ils avaient tout les deux les nerfs à fleur de peau. Et le fait que lui comme elle aient des caractères particulièrement forts n'aidait en rien. S'ils avaient déjà expérimenté la vie en collectivité restreinte de manière prolongée, ils auraient su dès les premiers jours qu'il fallait faire des sacrifices pour concilier les deux avis. Mais cette idée leur était inconnue lorsqu'ils avaient pris la route, et elle ne s'était imposée qu'au bout d'une longue semaine, avec de fréquents rappels à l'ordre.






Ils marchaient depuis près de trois semaines, et avaient établi leur campement dans l'anfractuosité d'un énorme rocher, planté seul à l'entrée d'une forêt. Jared avait calfeutré du mieux possible l'entrée avec des branchages et des couvertures, ce qui leur avait permis de faire un feu en réduisant les chances d'être repéré. Lia avait ouvert une boite de raviolis, volée dans un magasin désaffecté quelques jours plus tôt, et les avait versé dans une casserole cabossée, dérobée au même endroit. Elle s'occupait en ce moment même de les faire cuire, alors que Jared avait sorti une carte et notait l'itinéraire qu'ils avaient accompli dans la journée.
Ils prirent leur repas en silence, comme à l'accoutumée, puis Jared attrapa leur vaisselle et alla la laver dans la petite mare qu'ils avaient repéré en-dessous. Quand il revint, Lia nettoyait son fusil d'assaut FAMAS, et il entreprit de faire pareil avec son fusil à pompe. Puis ils s'occupèrent des revolvers, affutèrent leurs couteaux, et reprisèrent du mieux qu'ils pouvaient leurs vêtements. Alors que Jared rattrapait un accroc dans son jean, Lia essayait de réparer ses baskets, qui présentaient des fissures béantes sur les semelles. Après un moment, elle abandonna, les jeta dans le feu, et attrapa une seconde paire dans son sac.
- Il faudra qu'on s'arrête quelque part, que je puisse prendre une paire de rechange, dit-elle en regardant ses nouvelles chaussures.
Jared ne répondit pas. C'était inutile, elle savait qu'il l'avait entendue, et qu'ils lui trouveraient de nouvelles baskets.
Ils finirent par aller se coucher, et s'enroulèrent dans leurs sacs de couchages, le plus près possible du feu, qu'ils laissèrent mourir doucement.

Jared ouvrit les yeux. Le feu s'était éteint, mais quelques braises rougeoyaient encore, ce qui signifiait qu'il était aux environs de trois heures du matin.
Il se demanda ce qui l'avait réveillé. Il se souvenait seulement des dernières bribes de son rêve, où il courait après une chèvre violette, et on lui tirait dessus...
Un coup sourd résonna dans le lointain.
Jared se redressa. Si un orage se préparait, ils étaient à l'abri, mais mieux valait être paré, si jamais ils devaient quitter les lieux rapidement.
Il s'approcha de l'entrée, mais le ciel nocturne, bien que couvert de nuages, ne présentait aucun éclair annonciateur d'orage. Ce n'était donc pas le tonnerre qu'il avait entendu.
Il se retourna, attrapa son fusil à pompe et sortit sur le rocher, pour inspecter rapidement les environs.
Un nouveau coup sourd.
Il grimpa sur le rocher, dont le sommet culminait à une vingtaine de mètres, et observa la plaine qui s'étendait devant ses yeux, y cherchant un signe de mouvement. Mais il n'y avait rien.
Il se retourna vers la forêt, une dizaine de mètres derrière le bloc de granit.
Un nouveau coup sourd retentit.
Les bruits venaient du cœur de la forêt, il en était certain, d'autant plus qu'il voyait des projecteurs s'agiter en tout sens, environ un kilomètre à l'intérieur des arbres. Il percevait également d'autres sons, qui ressemblaient à des cris, des bruits de bois brisé... peut-être des coups de feu, aussi. Oui, des coups de feu.
Il fallait aller voir.

- Lia, murmura-t-il en la secouant.
La jeune rousse se dégagea en grognant, visiblement peu disposée à se réveiller.
- Lia, insista-t-il.
Celle-ci ouvrit finalement les yeux, et posa sur lui un regard embrumé.
- Logan ? Balbutia-t-elle, encore endormie.
Jared ne connaissait aucun Logan, mais la bouffée de jalousie qui l'envahit quand elle prononça ce nom l'étonna. Il réussit à rester calme, et lui chuchota :
- Non, c'est Jared. Réveille-toi, Lia. Il se passe quelque chose dans la forêt, il faut qu'on aille voir.
- Ok...


Cinq minutes plus tard, ils avançaient doucement vers le lieu d'où venait l'agitation. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient, ils entendaient de plus en plus distinctement des bruits de bataille.
Ils finirent par arriver devant la scène, et ce qu'ils virent les stupéfia.
Sur près de cinq cents mètres, les arbres étaient couchés, brisés où tordus, ce qui leur offrait une vision claire sur l'affrontement qui se déroulait. Un énorme détachement militaire se tenait devant eux. Il y avait des dizaines de soldats, des tanks, des camions et d'énormes pièces d'artillerie, responsables des coups sourds qui avaient réveillés le jeune homme. Tous leur tournait le dos, occupé à combattre la chose la plus étrange que Jared avait jamais vu.
Elle ne ressemblait à rien. Ni à un animal, ni à un végétal, ni même à quelque chose de minéral. Haute de près de quinze mètres, la créature – puisque ça bougeait – se tenait sur une multitude de «  pattes ». Certaines étaient droites et fines, d'autres épaisses et garnies d'articulations, et certaines ne touchaient même pas le sol, et se balançaient dans le vide. Le corps de la chose, gris et d'apparence visqueuse et malléable, s'étirait sur une trentaine de mètres, et ne semblait pas adopter de forme définitive : en forme de tube sur certaines parties, sphérique sur d'autres, il formait des parties indépendantes, laisser la chair flotter sur certains endroits, et se reconstituait sans cesse. On aurait pu croire qu'il s'agissait en fait d'un monstre en terre glaise, remodelé en permanence par les mains invisibles d'un dieu juvénile.
La tête, si on pouvait appeler ça une tête, était une forme de sphère, sans autre organe qu'une «  bouche », sorte de balafre verticale par où s'échappait des longs gémissements, et qui servait également pour engloutir les soldats qui passaient à sa portée.
Mais le plus troublant restait le fait que certaines de ses pattes étaient plongées dans le sol, comme des troncs d'arbres, et qu'une partie du corps plongeait dans la terre, comme si le monstre était en train de se déterrer.

Les canons des tanks et les pièces d'artillerie criblaient d'obus cette horreur difforme, qui ne semblait se rendre compte de rien. Jared supposait qu'ils tiraient également sur le monstre, mais il s'aperçut qu'ils s'occupaient en fait de créatures plus petites, dont la matière se rapprochait de l'organisme géant. Il comprit leur provenance quand vit une goutte de matière tomber de la créature. La goutte explosa au sol en formant une flaque, qui finit par se rassembler pour former une petite bestiole, de la taille d'un chien, mais à l'apparence toute aussi chaotique que celle de la mère.
Ces petites créatures se ruaient sur les militaires à pied à une vitesse folle, et les déchiquetaient si elles n'étaient pas abattues avant.

La scène était des plus désordonnées, entre les bruits des canons rugissants, les gémissements de l'être difforme, les ordres criés par-dessus le vacarme, les hurlements des soldats touchés où les chuintements des modèles réduits du monstre. Jared ne savait plus vraiment où donner de la tête.

D'une tape sur le bras, Lia attira son attention sur un jeune soldat, qui courait précipitamment vers un camion, garé non loin d'eux. Il grimpa dans la cabine, attrapa quelque chose et redescendit en courant. Il s'apprêtait à retourner avec ses frères d'armes quand il aperçut les deux jeunes gens, à une dizaine de mètres de lui.
- DEGAGEZ ! Leur hurla-t-il. VOUS AVEZ RIEN A FAIRE ICI, C'EST UNE ZONE DE COMBAT ! ALLEZ...
La fin de sa phrase fut interrompue par une des petites créatures, qui avait contournée le peloton et s'était jetée sur lui, et avait entrepris de le dévorer.
D'un geste, Jared épaula son fusil à pompe, et tira sur la bête, mais la détente cliqua dans le vide. Il pesta, se rappelant qu'il ne l'avait pas rechargé la veille. Il jeta l'arme au sol, et réfléchit une seconde, le temps de savoir si la vie de cet homme valait la sienne. Il décida que oui.

Il tendit le bras, et ressentit le fourmillement familier au bout de ses doigts. Il eut ensuite l'impression de palper entre ses doigts un fluide invisible, un peu comme ce que l'on ressent lorsqu'on passe sa main par la fenêtre quand on roule à grande vitesse. D'une pensée, il projeta ce fluide invisible vers la bête en train de dévorer le militaire hurlant, et le Long Toucher projeta le monstre plusieurs mètres en arrière. Lia épaula son fusil d'assaut, et acheva le monstre d'une longue rafale.
Le soldat se releva. Malgré quelques longues plaies sur le bras et le torse, la bête n'avait apparemment pas eu le temps de lui faire trop de dégâts.
Il se rapprocha de quelques pas.
- Merci ! Leur cria-t-il par-dessus le vacarme ambiant.
- Ya pas de quoi ! Répondit Jared.
- Allez, partez, vous êtes en danger !
Ils acquiescèrent et commencèrent à repartir, quand le soldat les héla à nouveau.
- Hé ! Faites gaffe aux arbres ! Ils se rapprochent quand on regarde pas.


Les deux jeunes gens retournèrent à leur campement. Au moment de réintégrer leur petite caverne, ils aperçurent une flotte d'hélicoptères en approche. En y regardant mieux, Jared constata qu'il s'agissait de vieux modèles récemment rééquipés. Leur ancienneté les immunisait probablement contre les défaillances de l'électronique, songea-t-il. Il rentra dans la caverne, laissant les soldats à leur mission.






Ils reprirent la route le lendemain, sans voir trace du monstre ou des soldats. Leur progression continua donc, sans accroc, et la routine et le silence se réinstallèrent.

Cette morne habitude était encore là une semaine plus tard, quand ils le virent. Il était aux alentours de midi, et ils venaient de s'installer pour leur repas quand Lia, qui venait de poser son sac, posa un regard inquiet sur quelque chose, derrière Jared.
Celui-ci se retourna. Sur l'horizon était posé un immense mur blanc, uniforme, qui s'étendait à perte de vue, et s'étirait jusqu'à toucher les nuages gris du ciel toujours bouché.
- Qu'est-ce que c'est ? Demanda la jeune fille. C'est humain ?
- Je ne crois pas. Je crois que c'est de la brume.

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Dernière édition par Elshalan le Sam 18 Aoû - 21:23, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Jeu 16 Aoû - 21:19

Leur progression, déjà peu rapide, s'en trouva encore ralentie. La brume formait une soupe épaisse, dans laquelle voir à plus de trois mètres était un exploit. La notion de jour et de nuit était beaucoup plus floue, car rien ne distinguait vraiment l'obscurité nocturne de la lumière diurne.

Ils avaient décidé de s'encorder, car ils avaient failli se perdre quelques minutes à peine après leur entrée dans le nuage de brume. Ce brouillard, en plus d'atténuer la lumière, étouffait admirablement bien les sons, et au bout de quelques mètres, ils ne se voyaient ni ne s'entendaient plus. Ils ne s'en étaient sortis que grâce au casque de perceptions étendues, qui lui avait permis à Jared de retrouver son amie.

Le casque était désormais leur unique moyen de se retrouver dans le brouillard, et la boussole leur seule garantie qu'ils suivaient la bonne direction. Ils avaient découvert que le port prolongé du bandeau se traduisait par des maux de tête, et avaient donc instauré des tours : l'un dirigeait, avec le bandeau et une boussole, pendant que l'autre se contentait de suivre, et ce pendant une heure où deux, après quoi ils échangeaient leurs places.

Les paysages lugubres avaient laissé place à un néant vide d'intérêt, et Jared se perdait dans ses pensées pendant de longues heures, faute de n'avoir rien d'autre à faire. Il pensait, tentant vainement d'occuper de longues journées inutiles et inintéressantes.

Les heures, puis les jours passaient sans qu'ils s'en aperçoivent. Leur rythme sommeil/marche s'en retrouvait totalement chamboulé, et ils finirent par ne s'arrêter que quand le besoin s'en faisait vraiment sentir. Cela les conduisit à faire des périodes de marche de plus en plus longues, des nuits de plus en plus courtes et, d'une manière générale, à les épuiser encore un peu plus.

Ils étaient parfois frôlés par d'étranges phénomènes, qu'ils n'arrivaient ni à définir ni à comprendre. Comme ce bruit strident, mécanique, qui avait cliqueté à à peine quelques mètres d'eux, et qui s'était interrompu avant qu'ils puissent le localiser. Ou cette patte immense, semblable à celle d'un éléphant mais cinq fois plus grande et quatre fois plus large, qui s'était abattu à coté d'eux peu après un de leurs réveils. Quel que soit l'animal à qui appartenait cette patte monstrueuse, son corps était resté caché dans la brume, et la bête n'avait pas vu les deux marcheurs à ses pieds.
Ils entendaient parfois des cris, hurlements humains, animaux, ou hybrides parfois, et croisaient quelquefois sur leur route des vestiges de la société, mais n'avaient encore rencontré personne.

Ils avaient passé le mur d'Hadrien à peine une journée après être entré dans la brume, mais ne s'en étaient rendu compte que parce que Lia était rentré tête la première dans les pierres de l'ancienne construction romaine. Depuis, ils étaient incapables de dire où ils étaient. Ils se contentaient de suivre le nord, autant que faire se peut.




Au bout d'une semaine, un changement se produisit enfin. Sous leurs épaisses chaussures de marche apparut un fin tapis de neige. Celui-ci se transforma au fil des heures en une couche de plus en plus épaisse, épaisseur qui atteignait soixante centimètres quand ils décidèrent de planter la tente. Le froid commençait également à se faire sentir, et dès le lendemain, ils entreprirent de revêtir gants, bonnets et chaussettes épaisses avant de reprendre la route.

Ce fut ce jour-là que le paysage se décida enfin à changer. En effet, au fur et à mesure que la journée progressait, la brume se retira pour laisser place à un ciel d'orage, d'où tombait une épaisse neige immaculée


Le voyage changea alors de forme, et la progression des deux jeunes gens ralentit considérablement. Le froid se faisait de plus en plus mordant à chaque pas, et les cieux déversaient toujours plus de neige sur la route des deux Appelés. Les nuits augmentaient, leurs marches diminuaient, et le sommeil était de plus en plus difficile à trouver.


Lia craqua la première. Pas au point de vue mental, mais au point de vue physique : après un mois et demi de marche, ses forces commencèrent à l'abandonner. Cela commença par des difficultés à se lever et une impression de froid constante, auxquelles se rajouta le besoin de fournir des efforts de plus en plus conséquents pour marcher. Quelques jours plus tard, elle commença à avoir de la fièvre, et afficha peu après de nombreux symptômes de la grippe. Mais elle refusa de se plaindre où de s'arrêter, même quand Jared la supplia de rester alité pendant une journée, de plus en plus inquiet pour son état.
Mais, malgré sa volonté de fer, elle ne pouvait tenir éternellement, et finit par s'effondrer dans la neige, sans connaissance, six jours après les premiers signes de rupture.
Jared, qui était ce jour-là en tête de cordée, ne remarqua ce fait qu'au bout de quelques secondes.
- Lia ! Cria-t-il quand il vit son amie étendue dans la poudre froide.
Mais Lia ne pouvait répondre. Paniqué, le jeune homme revint près de la jeune fille, et essaya de la ranimer, en vain. Comprenant que ce dont elle avait le plus besoin était de chaleur, il se dépêcha de creuser la neige jusqu'à trouver le sol. Il monta alors la tente le plus vite possible, et tira la jeune fille toujours inanimée à l'intérieur.
Une fois enfermés dans ce cocon, il enveloppa Lia dans son duvet, sur lequel il rajouta plusieurs couches de vêtements, avant d'allumer un réchaud à gaz pour faire augmenter la température de leur abri.

Mais Lia ne semblait sensible à aucune de ces attentions, et grelottait toujours sous les multiples protections. Comment lui fournir plus de chaleur que ce qu'elle n'avait déjà ?
Jared se rappela alors qu'en cas d'hypothermie, la chaleur humaine est la plus saine et la plus efficace. Après une seconde d'hésitation, due à la probable réaction de son amie si elle se réveillait dans ses bras, il décida qu'une crise de colère de sa part était un bien meilleur choix que de la voir mourir, et entreprit de se déshabiller. Une fois en caleçon, il fit de même pour la jeune fille, lui laissant seulement ses sous-vêtements, puis se glissa contre elle dans le duvet. Instinctivement, celle-ci se serra contre lui, et Jared se souvint d'autres étreintes, plus anciennes et plus consentantes.
Mais il réussit à rester stoïque face à ce contact, et resta ainsi, dans ce petit abri, sous le déluge blanc qui recouvrait doucement la toile de tente.
Au bout d'une petite demi-heure, Lia arrêta de greloter, mais elle resta quand même dans ses bras, et il s'endormit ainsi, apaisé, dans la chaleur et la pénombre.




Il se réveilla plusieurs heures après. La nuit était tombée, et le réchaud s'était éteint. Lia, elle, était réveillée, mais ne s'était pas dégagée de l'étreinte qu'ils partageait. Elle se contentait de le regarder, le fixant de ses grands yeux verts.
- Ça va mieux ? murmura-t-il
- Un peu. Pas beaucoup. Je pourrais pas aller beaucoup plus loin, répondit-elle dans un souffle.
- Désolé de t'avoir déshabillée. Tu étais frigorifiée, et je ...
- Chut,
le coupa-t-elle.
Et ils restèrent là, enlacés, à attendre que le jour se lève. Et bien que le monde soit toujours aussi menaçant, toujours aussi dangereux, et que la tâche qui les attendait paraisse chaque jour un peu plus incompréhensible, ils étaient, pour quelques paisibles heures, en paix

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Lun 20 Aoû - 17:45

Au matin, quand Jared ouvrit la tente, il se rendit compte que la neige, qui n'avait cessé de tomber, les avait totalement enterrés. Il dut creuser un passage dans l'épaisse couche de poudreuse pour atteindre la surface, et constata que les nuages débitaient encore et toujours des flots de coton froid, et le silence qui régnait autour de lui rendait la scène irréelle.

Ils mirent plus de trois heures à déblayer la tente et rassembler leurs affaires, et Jared put constater que l'état de Lia, bien que meilleur que la veille, était bien loin d'être parfait, et il comprit qu'ils leur faudrait rapidement trouver une solution.

Son état à lui commença à se dégrader à peine deux jours après la crise de Lia. Constamment en tête de cordée, pour préserver un peu la jeune fille, il épuisait encore plus rapidement son organisme déjà à bout de force. Il commença par ressentir le froid, d'abord dans ses extrémités, puis dans son corps entier. Il était continuellement fatigué, même après une longue nuit de sommeil, et finit par ne plus sentir ses mains ou ses pieds, et bataillait pour tracer un chemin dans l'épaisse couche de neige .


- Il faut qu'on arrête de marcher, Jared, murmura Lia, un soir, alors qu'ils se pressaient l'un contre l'autre dans la tente, cherchant vainement un peu de chaleur.
Jared opina, sans rien répondre. Malgré leur proximité, il n'avait ni l'énergie ni l'envie de tenter de renouer leurs liens passés. Son esprit était comme anesthésié, mis en sommeil pendant que les instincts de base prenaient le contrôle pour la survie.
- On ira pas plus loin, continua la jeune fille.


Et elle avait raison. Désormais tout les deux dans le même état, ils n'avançaient presque plus. S'ils avaient été en état de se concentrer là-dessus, ils auraient remarqué qu'ils n'avaient croisé nulle trace de vie humaine depuis près de deux semaines, et que les chances de trouver qui ou quoi que ce soit apte à les aider relevaient du miracle. Mais évidemment, ils ne l'avaient pas remarqué.

Ils dormirent presque vingt heures, cette nuit-là, d'après l'estimation de Lia. Et pourtant, ils se réveillèrent aussi fatigués qu'à leur coucher. Deux heures leur furent nécessaires pour ranger leur matériel, et ils reprirent la route.
Jared, à nouveau en tête de cordée, s'était équipé du casque de perceptions étendues, et se dirigeait grâce à ça à travers les chutes de neige et le blizzard aussi agressif que le sel dans une plaie.
Chaque pas était une torture : ses muscles hurlaient leur tension, son cœur accélérait à chaque fois qu'il mettait un pied devant l'autre, et ses larmes gelaient aux coins de ses yeux. Il sentait le poids de Lia, derrière lui, qui tirait sur la corde comme sur une bouée de sauvetage. Et le blizzard, vent aussi coupant qu'un rasoir, semblait mettre toute sa puissance pour les faire céder.
Et Jared, aussi humain que n'importe qui d'autre, doutait. Comme en ces heures sombres, au cœur de la nuit, le monde extérieur lui paraissait si insignifiant, presque transparent. Comment penser que l'Humanité n'avait pas périclité, pendant qu'ils arpentaient les routes désertes et les chemins oubliés ? Comment croire qu'on les attendait ailleurs ? Que leur sacrifice avait un sens ?
Il en vint à maudire ceux, lui compris, qui l'avaient amenés là, à subir tant de souffrance et de peine. Il en vint à oublier ce qui l'avait mis sur les routes, la foi inébranlable que c'était ce qu'il devait faire. Il en vint à murmurer aux esprits indifférents la violence de ce qu'il vivait, à leur décrire la douleur de son amie, qui le blessait autant que la sienne, et leur désespoir face à cet abandon des dieux.



Et ces heures d'égarement duraient généralement jusqu'au soir, quand il pouvait enfin monter la tente et se dormir d'un sommeil de plomb. Mais pas cette fois-là. Cette fois-là, les dieux l'entendirent, et lui offrirent leur aide.
Elle prit la forme d'un trébuchement, quand Jared se prit les pieds dans quelque chose et s'étala de tout son long dans l'épaisse couche de poudreuse.
Il mit plusieurs minutes à se relever, mais finit par se redresser et regarda ce qui l'avait fait tomber. Dans la trace de son pied, ressortant clairement sur le blanc de la poudreuse, un câble électrique se dévoilait sur quelques centimètres, comme si la pudeur l'obligeait à rester quasi-entièrement sous la neige.
Jared tomba à genoux, et saisit délicatement ce trésor, de peur de l'abimer. Mais non, c'était bien un vrai câble.
- Lia ! Appela-t-il en donnant des coups secs sur la corde.
Celle-ci arriva après quelques minutes, et malgré les lunettes de ski, l'écharpe et la cagoule, Jared put constater qu'elle était déjà à bout de forces.
Il fallut une seconde pour qu'elle voie ce que Jared avait déterré, puis une de plus pour comprendre ce que cela signifiait. Mais quand ce fut fait, elle s'effondra à genoux dans la neige et pleura à chaudes larmes devant ce signe divin, ce chemin vers la civilisation – et la survie.
- Nous avons une route, maintenant, murmura Jared.



Ils se mirent donc à suivre le câble.
Mais les jours passèrent, sans aucune amélioration de leur état, et le câble ne les emmenait nulle part.
Ils traversèrent des forêts, des vallées et des collines, en suivant une route hypothétique. Ils visitèrent les Highlands pendant près d'une semaine, derrière ce guide silencieux, sous la neige toujours plus abondante.
Jared voyait sa santé décliner, et celle de Lia tout autant. Ils ne marchaient plus que deux heures par jour, et chaque pas était un calvaire. Se lever le matin exigeait toute sa volonté, et réveiller Lia d'un sommeil qui ne la régénérait plus lui paraissait la plus cruelle des tortures.
La tentation d'utiliser le Long Toucher était de plus en plus forte, car l'unique argument qui retenait l'utilisation de ces capacités télékinétiques – une mort possible immédiatement, une mort assurée plus tard – paraissait dérisoire face au déclin de plus en plus rapide de leur santé.

Il arriva un jour, une semaine après qu'ils aient trouvé le câble, où ils ne purent se relever, ni l'un ni l'autre.
Ils pouvaient à peine bouger, et leurs corps refusaient obstinément de les laisser poursuivre leur périple. L'énergie et la volonté les avaient déserté.
Jared, étendu dans son chaud duvet, se tourna vers Lia, dont les yeux dans le vague ne montraient que de la lassitude.
Se disant que s'ils mangeaient, cela irai peut-être mieux, il tenta d'attraper quelque chose dans les maigres provisions qu'il leur restait, mais il ne réussit même pas à tendre le bras.
Il finit par céder à la tentation, et déploya le Long Toucher vers la barre de céréales qu'il convoitait. Ses doigts commencèrent à le picoter, et il ressentit l'habituelle poussée d'énergie, comme s'il maniait entre ses doigts un fluide invisible. Il dirigea ce fluide vers la barre de céréales, et vit celle-ci se soulever doucement dans les airs, maniée par la force invisible déployée par son esprit, et léviter jusqu'à sa main, où elle se posa en douceur.
Épuisé en quelques secondes par cette performance pourtant peu difficile, il comprit qu'il ne pourrait les déplacer, Lia et lui, par la seule force de ses capacités d'Effleureur et la force de son Long Toucher.
Il ouvrit quand même son butin, et dévora avidement la moitié de la barre, avant de ramper vers Lia et de lui proposer l'autre moitié, qu'elle accepta avec l'indifférence de ceux qui sont au bout du rouleau.
- Je crois que c'est la fin de l'aventure, pour nous, souffla Jared.
Lia acquiesça, et le regarda avec des yeux tristes.
- Je suis désolé de t'avoir embarqué là-dedans, continua le jeune homme.
Elle sourit, un sourire ravissant, attendrissant. Celui qu'elle lui réservait, à l'époque, quand il avait fait une erreur, et qu'elle voulait montrer qu'elle ne lui en voulait pas.
Mais elle ne répondit rien.









Jared émergea du brouillard dans lequel il dérivait, aux frontières de la mort. Ils s'étaient endormis, depuis plusieurs heures apparemment, et la tente était glaciale. Mais il n'avait plus assez d'énergie pour tenter de changer ça. Plus assez d'énergie pour survivre...
Son esprit embrumé se demanda tout de même pourquoi il s'était réveillé, quand le son qui l'avait tiré du sommeil se reproduisit. Un hurlement strident.
Ce n'était pas un animal. Ce son avait quelque chose de familier... Mais impossible de reconnaitre. Était-ce vraiment important ? Il pouvait aussi bien se recoucher. Il était tellement fatigué...
Non, il sentait que c'était capital. Sa mémoire luttait pour lui dire quelque chose...
Un nouveau hurlement.
Alors la mémoire lui revint. Ce crissement était celui du métal sur le béton. Des êtres vivants étaient proches. Ils n'étaient pas tous morts.
Jared se redressa, animé par l'énergie du désespoir, prêt à ne pas laisser passer leur dernière chance de survie.
Il s'approcha de Lia, à quatre pattes, et la secoua, mais impossible de la réveiller. Bien qu'encore vivante, elle errait entre le sommeil du juste et la mort froide.
Le crissement retentit à nouveau, suivi d'autres bruits. Des bruits de moteurs. Ils étaient tout proches !
Il arrêta d'essayer de faire reprendre connaissance à Lia, et sortit de la tente. Les bruits de moteurs étaient beaucoup plus proches, et beaucoup plus importants. C'était un immense convoi.

Il n'avait pas le temps de ranger les affaires, et n'arriverait pas à porter Lia par des moyens traditionnels.
Il leva le bras gauche, et déploya le Long Toucher pour faire sortir Lia de la tente, avant de faire de la tente et de toutes leurs affaires une grosse boule, qu'il compressa au maximum jusqu'à ce qu'elle arrive à la taille d'un gros sac à dos. Tout en continuant à maintenir ses deux paquets à un mètre au-dessus du sol, il s'avança à travers la neige vers la source des bruits.


Il n'eut pas à aller bien loin. A peine vingt mètres derrière l'ancien emplacement de leur tente s'étendait une ancienne route, derrière un petit terre-plein. Jared déposa la tente empaquetée et Lia sur la crête avant de les rejoindre. Son cœur battait un rythme normalement inatteignable, et du sang coulait de son nez alors qu'un mal de crâne s'emparait de sa tête, comme si on lui avait percé le cerveau à la perceuse.
Il rampa jusqu'à la crête, et observa le convoi passer en-dessous de lui.
Les crissements étaient fait par d'immenses chasse-neige, qui roulaient à tout allure en laissant leur pares-neige au contact du sol. Les lames hurlaient et produisaient des pluies d'étincelles, qui allaient se perdre dans les flots de poudreuse repoussés par les chasse-neige.
Derrière, des dizaines de 4x4, camionnettes, camion-citernes, bus et autres poids-lourds suivaient à un train d'enfer. Jared pouvait distinguer des centaines de visages derrière les vitres : des femmes, des hommes, des enfants, des vieux. Était-ce une évacuation ?
- Jared...
Il se retourna. Derrière lui, Lia s'était réveillé au contact de la neige gelée.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Demanda-t-elle dans un murmure.
- Il y a un convoi. Des véhicules, avec des gens, juste en-dessous de nous.
- Et qu'attends-tu pour arrêter quelqu'un ?
- C'est peut-être dangereux,
répondit Jared en se retournant. Je veux juste vérifier cinq minutes, continua-t-il.
Son esprit pratique avait repris le dessus, et il avait oublié, pendant quelques secondes, qu'ils étaient tout deux aux portes de la mort, et que son utilisation du Long Toucher lui avait fait poser une belle option sur un billet aller-simple vers l'au-delà.
- C'est des militaires ? Questionna Lia.
- Non, des véhicules civils.
- Alors vas-y. C'est des Arpenteurs.
- Comment le sais-tu ? Ça pourrait être des Nocturnes.
- Non... Les Nocturnes se déplacent à pied.


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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Ven 2 Nov - 0:40

Jared dévala la pente enneigée sur les fesses : il n'avait plus assez d'énergie pour marcher, pour utiliser le Long Toucher, ou pour quoi que ce soit d'autre. Sa glissade l'amena si près de la route qu'un Hummer recouvert de neige faillit lui rouler dessus, mais il réussit à s'arrêter.
Péniblement, il se remit sur ses pieds, et commença à agiter les bras. La douleur et la fatigue se firent immédiatement sentir, en lui ordonnant de stopper ce qu'il était en train de faire, mais il résista, et continua à essayer de se faire voir par un des véhicules qui passait sur le béton tout juste révélé par les chasse-neige.
Après quelques minutes, quelqu'un finit par le voir, et une Jeep se décala du convoi pour se garer une dizaine de mètres derrière lui.
Terrassé par le soulagement et l'épuisement, il s'effondra, à bout de forces, dans la neige.



Lorsqu'il ouvrit les yeux, il constata qu'il était dans une voiture : un toit de tôle, ondulé par le poids de la neige, se trouvait au-dessus de sa tête. Après une seconde, il se rendit compte qu'il était également au chaud, et au sec. Et un éclat roux lui apprit que Lia était également avec lui.
Il se redressa. L'habitacle était encombré de sacs de voyage sur lesquels ils étaient tous les deux allongés. A part eux, il n'y avait que le conducteur, un homme emmitouflé dans un épais manteau polaire. Dos à eux, il conduisait en fixant la route et serrait son volant à s'en blanchir les phalanges.

- Vous êtes réveillé, grommela le pilote.
Sa voix était rocailleuse, usée par des années de cris ou de vie au grand air. C'était une voix habituée à aboyer des ordres, à être écoutée. Pour preuve, Jared faillit ne pas entendre ce qui venait d'être dit.
- Juste moi, répondit Jared
- Non, moi aussi, rajouta Lia d'une voix endormie. Merci.
- De quoi ?
- De nous avoir soignés. D'avoir demandé à un Confluent de nous réparer,
continua Lia.
Jared n'avait aucune idée de ce qu'était un Confluent, mais un rapide état des lieux lui permit de se rendre compte que Lia avait raison : il se sentait en pleine forme. Aucune courbature, aucune extrémité gelée, plus de fatigue harassante... En fait, il se sentait mieux qu'il en l'avait été depuis des mois. Les Confluents étaient-ils des médecins ?
- C'est moi, le Confluent. Vous avez de la chance de nous avoir trouvés. Vous étiez mal en point.
- «  Nous » ? C'est qui « nous » ?
demanda Jared, revenant dans la conversation.
- Nous, répondit le conducteur, nous sommes les Arpenteurs de la 501ème. Une petite partie, tout du moins.
Une onde de soulagement le parcourut. En un instant, les semaines de peur et de doute qu'ils venaient de vivre s'effacèrent, se transformèrent en souvenirs certes violents, mais qui appartenaient au passé. Ils avaient été récupérés par des gens aux intentions louables et honnêtes, des gens capables de les soigner et de prendre soin d'eux. Ils étaient sauvés.
L'onde de soulagement se transforma en une explosion de joie, qui se manifesta par un immense éclat de rire. Il regarda Lia, et vit qu'elle affichait également un grand sourire. Elle aussi avait compris que la longue et terrible marche qu'ils venaient de vivre était terminée.
- On est sauvés... murmura-t-il à la jeune fille.
- Oui... On a réussi. On s'en est sorti, répondit-elle dans un souffle, son splendide visage illuminé par le bonheur d'être vivant.
A son tour, elle éclata de rire devant une telle bonne nouvelle, et ils se tombèrent dans les bras.
Des larmes vinrent se mêler aux rires, et pendant quelques minutes, toutes les émotions des dernières semaines s'évacuèrent dans une étreinte libératrice.
Alors, comme cela avait été le cas deux mois auparavant, les instincts et les souvenirs du jeune homme, maximisés par le flot d'émotions qui l'envahissait, eurent raison des barrières dressées entre lui et Lia. Comme deux mois auparavant, il l'embrassa.

Elle lui rendit son baiser pendant de longues minutes,avant de se reculer doucement. Pas de violence, cette fois-ci. Pas de claque, pas de coups de poings, pas d'insultes prononcées en français, en anglais, en arabe ou en russe. Juste une étrange lueur dans le regard.
- Excuse-moi... C'était instinctif, j'ai pas réfléchi, se justifia Jared, inquiet. Je te...
- Chuuut..
. le coupa doucement la jeune fille, avant de l'embrasser à son tour.


Le soulagement et la joie de Jared se muèrent en un plaisir pur alors que ses lèvres retrouvaient celles qu'il avait désiré depuis près de six ans. Il enlaça sa dulcinée, refusant de la lâcher, et apprécia ce baiser - le plus agréable auquel il n'avait jamais goûté. Il remercia les dieux cléments qui lui permettaient enfin de retrouver celle qu'il aimait et qui, visiblement, l'aimait aussi. Il comprit aussi qu'il attendait ça depuis plus de six ans, depuis l'instant où il avait décidé de protéger le frère et la sœur et s'accusant de l'accident de la route, cette fameuse nuit. Comment avait-il pu survivre sans elle, sans ce corps chaud lové dans ses bras, sans ces baisers plus réparateurs que n'importe quel médicament, sans cet amour illimité qu'elle lui offrait jadis, il ne pouvait le dire. Mais, alors qu'ils s’embrassaient si langoureusement, il se jura de ne plus jamais la laisser.
- Je t'aime... lui souffla-t-il quand ils furent enfin séparés.
- Je t'aime aussi. Je t'aime tellement. Ne me laisse plus jamais.
- Je te le jure
, promit Jared, avant de l'embrasser à nouveau.


Leurs caresses commençaient apparemment à devenir trop intimes, car le chauffeur se racla bruyamment la gorge pour rappeler sa présence.
- Désolé... s'excusa Lia, les joues en feu.
Derrière elle, Jared sourit.
- Pas grave...


- Je sais pas où vous alliez, les jeunes, mais vous allez devoir faire un brin de chemin avec nous, au moins le temps qu'on ait dépassé les éléments déchaînés.
- Nous montions vers Fort William,
répondit Jared.
Le chauffeur eut un temps de silence, qui s'éternisa pendant quelques minutes.
- Vous avez de la chance que je vous aie fouillés avant de vous soigner, reprit-il finalement. J'ai pu constater que vous n'avez pas de papillon tatoué, et donc que vous n'êtes pas des Nocturnes. Et c'est l'unique raison qui justifie que vous soyez encore en vie après une déclaration pareille.
- On est pas des Nocturnes. On est des Appelés.

Un nouveau silence.
- Voilà qui change tout... murmura le chauffeur.


- Vous venez de Fort William, n'est-ce pas ? Devina Lia. Vous êtes la garnison qui surveille ses murs ? On nous a dit que la ville était assiégée.
- Oui, par les Nocturnes. Et assiégée est un faible mot. Il y a à peu près trente-cinq mille Nocturnes autour des remparts de la cité.
« Ce sont les Arpenteurs de la 501ème, ma division, qui protègent la ville. Nous qui veillons sur l'Enfant-Prophète.
Notre groupe – ce convoi – est un détachement. Nous allons préparer la sortie de Aiden Thiran, son évacuation de Grande-Bretagne.
Je vais demander à ce qu'on vous escorte pour retourner jusqu'en ville. Vous n'êtes pas très loin : une dizaine d'heures de route.
On vous attend depuis longtemps, là-haut »






On leur avait fourni un détachement d'une dizaine de véhicules : quelques Jeep et deux Hummers surmontés de mitrailleuses et lance-roquettes, ainsi qu'un immense semi-remorque transformé en studio. Le chauffeur avait interdit qu'ils prennent le volant, ne serait-ce que parce qu'ils étaient épuisés, mais également pour qu'ils ne soient pas reconnus pas les Nocturnes surveillant les rotes menant à la ville.
Ils étaient donc installés dans ce studio, de trois mètres sur dix, ne disposant que d'un lit double, un coin cuisine minuscule et une salle de bain. Mais, pour les deux amoureux, le lit était la seule chose importante. A peine seuls, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, laissant libre cours aux instincts qu'ils avaient du refréner quelques heures plus tôt, dans le 4x4.





Plusieurs heures plus tard, ils étaient tous les deux allongés dans le lit, enlacés, immobiles, et heureux. Lia faisait négligemment courir son doigt sur le torse du jeune homme, provoquant en lui d'agréables frissons, quand elle dériva sur la tache irisée sous son pectoral gauche.
- Elle a grandi, non ? Demanda la jeune fille, étonnée.
- Oui. Je ne sais pas à quoi c'est dû. Je sais juste que c'est dangereux, et que c'est en rapport avec mes capacités. Et je ...
Il s'interrompit, le regard attiré par quelque chose. Trop absorbé pendant l'amour, il n'y avait pas prêté attention, mais sous le sein droit de Lia, une minuscule lueur arc-en-ciel illuminait tranquillement le drap blanc posé en dessous.
- Lia... Tu es Irisée...
Elle le regarda, et sourit d'un air étrange.
- Et oui, Jared... Tu n'es pas la seule personne à subir les changements du monde.
- Et qu'es-tu capable de faire, grâce à ça ?

Elle se dégagea de son étreinte, gênée, et se tortilla.
- Je suis une Confluente. Comme le conducteur, tout à l'heure. Je peux soigner les êtres vivants en leur faisant don de ma propre énergie.
Elle attrapa une couverture, se leva, et se dirigea vers le minuscule coin-cuisine. Quand il la vit déglutir avec difficulté, Jared comprit qu'il allait enfin savoir ce qui lui était arrivé après qu'il soit entré en prison.

« J'ai passé presque six mois au lit, commença-t-elle, les yeux braqués sur la ridicule barquette de nourriture préfabriquée qu'elle venait de sortir. Nathan prenait soin de nous deux : c'était lui qui s'occupait d'aller acheter à manger, de faire la cuisine, le ménage... Lui qui se débrouillait pour trouver l'argent pour le loyer, l'eau, l'électricité, le chauffage, les courses...
Je savais que j'étais sensé l'aider, mais j'en étais incapable. J'étais totalement amorphe, un vrai légume. Je dormais vingt heures par jour, passait des heures à pleurer ou à regarder l'appartement d'un air vide. Le temps s'écoulait entre mes doigts sans que j'arrive à l'attraper ni à le retenir. Tout semblait... gris, sans aucun intérêt. Je pensais à toi à chaque instant, chaque moment de la journée. Impossible de t'effacer de mon esprit.
« Et mon état physique se dégradait. Je perdais du poids et de l'énergie, sombrait chaque jour un peu plus dans la dépression. Nathan ne pouvait rien y faire, évidemment. Oh, il essayait ! Mais je n'arrivais pas à l'écouter, je n'arrivais pas à attraper la perche qu'il me tendait.
Alors il a fini par tenter autre chose.
«  Il a fait venir un Confluent. Sûrement un Arpenteur, maintenant que j'y pense.
Il a mis presque trois jours à me soigner. Selon Nathan, c'était la première fois qu'il voyait un Confluent mettre autant de temps pour guérir quelqu'un. »
La jeune fille revint s'asseoir sur le lit, en prenant soin d'éviter le regard de Jared.
« Mais il n'avait soigné que mon corps. J'étais toujours aussi détruite mentalement, et il a compris que je rechuterai si mon état d'esprit ne changeait pas.
« Il a fait appel à un de ses amis. Il avait été psy, dans un autre vie, et on a commencé à travailler ensemble. Il m'a permis de passer à autre chose. Pas de t'oublier, non, ça j'en étais incapable. Mais de me séparer de toi.
J'ai brûlé nos photos, donné les bijoux que tu m'avais offert à Nathan pour qu'il les revende, effacé ton nom à l'acide, partout où je l'avais marqué. Je t'ai renié. »

Jared serrait les dents, blessé par ce rejet, même s'il datait de six ans. Il avait vécu un calvaire, mais le sien avait été encore pire, et il s'en voulut de l'avoir fait souffrir à ce point.
Il songea également que Nathan n'avait pas vendu tous les bijoux que sa sœur lui avait remis. Prévoyant et intelligent, comme toujours, il avait gardé la médaille en or blanc gravée d'une photo du jeune couple. Il l'avait donné à Jared quand ils s'étaient revus, et celui-ci la gardait actuellement, dans le manche d'un de ses couteaux, celui qu'il n'utilisait jamais. Mais Lia n'était pas encore prête à savoir ce détail.
« Il m'a fallu environ un an, au total. Un an après l'accident, j'étais remise. J'ai commencé à aider Nathan pour survivre.
Le monde devenait de plus en plus dangereux, et mon frère avait compris qu'il fallait jouer le jeu pour y perdurer. Il avait commencé à trafiquer. D'abord des armes, puis des informations et de la drogue. Quand je l'ai rejoint, il commençait à récupérer du matériel « hors-norme ». Il avait mis la main sur des sortes de grenades qui, en explosant, faisaient apparaître des sortes de vortex sombres, de quelques centimètres de diamètre, qui aspiraient tout ce qui passait à leur portée vers je-ne-sais-où... bref.
Je l'ai aidé dans son trafic. On était en ville, donc à peu près épargné par les phénomènes étranges. Mais c'était flagrant qu'il se passait des choses, en dehors. Tout le monde le sentait.


« On a survécu à peu près deux ans comme ça. La ville se désagrégeait sous nos yeux, et ça devenait plus dangereux chaque jour. Nous avions changé de noms, et nous nous entraînions au combat dans les différentes planques dans lesquelles nous nous réfugions. C'était pas du combat très évolué, mais cela permettait de survivre dans la rue. On a essayé plusieurs fois de me racketter, de me violer, de me tuer. J'imagine que ce fut le cas pour Nathan, mais il ne m'en a jamais parlé. C'était lui le plus jeune, et pourtant c'était lui qui prenait soin de moi
, dit-elle avec un petit rire.
« Un jour, alors que j'allais acheter des munitions à un des fournisseurs de mon frère, j'ai été obligé de passer par des chemins que je ne connaissais pas, à cause d'une importante patrouille de soldats qui avait changé son itinéraire habituel.
Je suis passé dans une minuscule ruelle : à peine un mètre de large. Elle était sombre et humide, même par rapport au reste de la ville. Et il y avait une petite porte en bois gravée de symboles.
Je comptais juste y passer, mais j'ai entendu des pas derrière moi, alors j'y suis rentré.


Elle s'arrêta quelques instants, comme si les souvenirs revivaient en elle, comme si elle revivait cette journée.

« Ce qu'il s'est passé après fut assez étrange. J'ai vu un immense couloir en acier blanc, puis je me suis réveillée plusieurs heures plus tard. Ça s'est fait instantanément, sans aucune transition. Un instant, je voyais ce couloir en acier, puissamment éclairé, et l'instant d'après je me réveillais allongée par terre.
J'étais toujours derrière la porte, mais il n'y avait rien d'autre autour de moi que des murs de briques, qui formaient une minuscule pièce, d'à peine un mètre sur deux. Et en ressortant, je me suis rendue compte que la nuit était tombée.
Je ne sais toujours pas ce qui c'est vraiment passé durant l'intervalle. On ne m'a pas touché, ni physiquement, ni sexuellement : j'ai vérifié de nombreuses fois, et j'ai été ausculté par trois médecins différents, ils ne m'ont rien trouvé. Mais il s'est passé quelque chose.
« J'ai commencé à penser à un voyage. Au début, je ne savais pas trop où. Je m'étais procuré des cartes du monde, et gribouillait au hasard dessus.
Puis les traits ont commencé à délimiter l'Europe, puis la Grande-Bretagne.
J'ai récupéré des cartes d'Angleterre, et continué à écrire dessus, au hasard, et j'ai fini par délimiter l’Écosse. J'aurai sûrement pu délimiter encore plus, si j'étais restée.
Mais je pensais de plus en plus à partir. Je passais des journées entières à regarder en direction du Nord, m'égarait dans des pensées de voyage à tout moment.
Je me suis mis à parler dans mon sommeil, à évoquer les Highlands. Je n'étais plus attentive à rien, je n'arrivais plus à aider mon frère. Toutes mes pensées, volontaires ou non, étaient fixées sur mon départ.
Alors j'ai fini par céder. J'en ai longuement parlée avec Nathan, et il a compris que ça ne servait à rien d'essayer de me retenir ou de me raisonner. Il m'a fourni de quoi survivre, et m'a laissé partir.

« Je progressais en stop, volait des véhicules pour faire quelques kilomètres. J'ai marché, aussi.
Mon esprit était devenu obsédé par le Nord, je voulais m'y rendre par tout les moyens. J'avais aucune idée du pourquoi, et je m'en fichais ! Tout ce que je voulais, c'était avancer.
J'ai vendu ma chaîne à un routier pour qu'il m'emmène d'Orléans jusqu'à Paris, offert ma bague à une dame qui m'a hébergé pour une nuit, et j'ai réussi à atteindre Lille. J'y ai rencontré Logan.

Jared serra les poings à l'évocation de ce nom, et aux intonations que Lia y mettait.
« C'était un très beau garçon. Cheveux bruns et longs, yeux violets splendides. Pas mal de tatouages sur les bras, un look de tombeur.
On a passé trois mois ensemble, trois mois très agréables, bien que sans rien d'exceptionnel. Je pensais à la Grande-Bretagne, à peine trente kilomètres derrière la Manche. J'y pensais chaque jour, mais Logan avait quelque chose... un attrait... qui me forçait à rester près de lui. Comme si j'étais engluée par sa présence.
J'ai fini par passer outre ce magnétisme, et lui parler de mes projets. Il m'a proposé de passer par un chemin différent, un chemin qui m'éviterait d'avoir à traversé la Manche. A l'époque, je ne me méfiais pas de lui. J'étais encore assez naïve...
On a pris un chemin à travers Lille, avant de sortir de la ville, et de rentrer dans une forêt de pins. J'avais ma boussole, et je peux jurer qu'on a marché plein sud, pendant à peine quelques minutes, à travers la forêt. Et pourtant, au détour d'un bosquet, nous nous sommes retrouvés face à la Manche. Mais du coté anglais.


« Il m'a expliqué que lui et les siens appelaient ça un « Chemin Parallèle », ou un « Chemin Qui Continue » et qu'ils étaient les seuls à les emprunter.
Je me suis senti en danger dans l'instant. Mais pas moyen de bouger mon bras et d'attraper mon arme. Il me regardait, de ses beaux yeux violets, et j'avais l'impression de voir un aigle observer un mulot. Ses mots glissaient sur moi comme du poison, et je n'arrivais pas à enregistrer ce qu'il me disait. J'étais si fatiguée...
Je le voyais se rapprocher de moi, doucement, tout doucement... Et je savais qu'il ne voulait que des choses terribles, des choses qui pourraient faire vomir n'importe quel homme normalement constitué. Mais c'est ce qui les caractérise, n'est-ce pas ? Ils ne sont pas normalement constitués... C'était un Nocturne, naturellement. Il était là pour moi, pour m'arrêter, pour m’empêcher d'aller plus au Nord. Pour me violer, me mutiler puis me tuer.
Mais il n'a rien fait de tout ça. Il s'est contenté de me bâillonner, et de me livrer à la prison de la ville la plus proche, Portsmouth. Il leur a dit que j'étais une Irisée, que j'étais dangereuse, et ils l'ont écouté. Ils m'ont mis dans le quartier de haute sécurité, avec les pédophiles, les psychopathes... et les Nocturnes.
Pour mon Irisation, je ne sais pas comment il avait pu s'en rendre compte sans que je le voie. Enfin, je veux dire... Il a pu s'en rendre compte une des fois où on a couché ensemble, mais que MOI, je ne le voie pas, alors que lui l'avait vu... Je ne sais pas comment c'est possible.
Il faut dire qu'elle s'est déclarée doucement, sans crise, sans besoin inextinguible de l'évacuer. Je sais même pas quand elle est apparue exactement. Je n'ai vu la tâche qu'en prison.

« Ça a été violent, là-bas. Un combat perpétuel pour la survie. Les criminels de droit communs, ceux emprisonnés par les soldats, se battaient continuellement entre eux. Les Nocturnes restaient en clan, et personne ne les approchaient. Les rares qui s'y risquaient finissaient crucifiés sur les grillages. A l'extérieur de la prison. Je crois qu'ils restaient là uniquement parce qu'ils n'avaient rien de mieux à faire, et qu'ils auraient pu sortir à tout moment. Ils recrutaient, de temps à autre. Mais jamais moi.
« J'ai eu pas mal de problèmes, mais j'ai toujours réussi à m'en sortir indemne , même s'il m'a fallu payer le prix fort.
C'est en prison que j'ai tué la première fois. J'y ai fait couler le sang, ai montré que j'étais plus forte qu'eux. Et j'ai survécu.
Puis tu es arrivé
, conclut-elle avec un sourire.
« J'ai été sidérée par ce que tu m'as dit sur le prophète, sur l'Appel, tout ça. Ça concordait tellement avec ce que j'avais ressenti... C'était trop improbable pour croire à une coïncidence. Je crois que ce qui nous a amené ici nous dépasse tout les deux. Qu'il y a beaucoup en jeu. C'est pour ça que je suis venu. Et pour être avec toi.

Elle le regarda, pour la première fois depuis le début de son histoire, et Jared eut soudain un million de pensées d'amour pour cette jeune femme. Il eut envie de lui dire ce qu'il ressentait, à quel point il était désolé de l'avoir abandonné, à quel point il était heureux de l'avoir retrouvé, et tant d'autres choses encore.
Mais l'interphone, qui reliait la cabine de conduite et le studio, grésilla, interrompant ce moment unique.
- Les tourtereaux, derrière ! Rhabillez-vous. On arrive dans un quart d'heure

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Lun 5 Nov - 17:52

La pièce était sombre. Autour de lui, rien d'autre que des murs et de l'obscurité. Le seul meuble était le lit sur lequel il reposait. Un lit en bien piteux état, par ailleurs : un simple cadre en bois rongé par les mites, un sommier en acier rouillé et un matelas usagé formaient une couche bien peu accueillante.
Mais celui qui était étendu dessus se réveillait à peine, et ne pouvait voir tout cela. Il était déjà heureux qu'il puisse voir quoi que ce soit.
Il se redressa sur son lit, et observa son environnement une seconde, avant de se toucher prudemment le visage. Mais apparemment, rien d'anormal ne s'y trouvait, puisqu'il laissa retomber ses mains sur le matelas.

Il se leva, et commença à se diriger vers la porte. Il allait entièrement nu, ce qui laissait entrevoir un corps puissant, sans la moindre once de graisse. Ses cheveux noirs étaient coupés courts, et la couleur de sa peau était tout à fait banale. L'ensemble ne permettait en aucune sorte de déterminer la provenance de l'individu.

Il marcha le long d'un couloir tout aussi sombre que la chambre, avant d'atteindre une deuxième pièce. Tout aussi petite, elle ne comptait qu'une table, poussée contre un mur, assortie d'une chaise en bois. Une lampe de bureau l'éclairait, et fournissait une faible mais chaude lumière qui se répandait dans la pièce. Sur la table, des cartes, des dessins, des plans, étaient disposés au hasard. Un compas et une règle avaient été abandonnés sur un bord, preuve qu'un occupant avait été là il y a peu.
S'approchant de la table, il saisit le compas et le fit tourner entre ses doigts pendant quelques secondes, avant de pivoter sur lui-même à une vitesse stupéfiante, et d'envoyer l'objet sur le mur en face.
Le compas vola, fusant à travers l'air immobile tel un faucon en piqué, mais il n’atteignit jamais le mur.
Deux doigts jaillirent de nulle part et immobilisèrent la fine pointe de métal en plein vol. Un instant après, sur le mur vierge se dessina le contour d'une silhouette féminine. C'était elle qui tenait l'instrument, à quelques millimètres de son œil gauche.

- Presque, constata le lanceur, sans l'ombre d'un sourire sur le visage.
Elle ne répondit pas, et se dirigea vers la table, où elle jeta le compas avec un air dédaigneux.
- Combien de temps ? Reprit l'autre.
- Un mois et demi. C'est moi qui t'ai soigné.

Maintenant qu'elle était plus près de la lumière, elle apparaissait plus distinctement. On aurait dit une de ces jeunes filles qui posent pour les magazines de mode sans avoir jamais été formé, juste par leur beauté. Sa peau était sombre, d'un brun profond. Ses cheveux étaient rassemblées en tresses fines, qui lui descendaient jusqu'aux épaules. Elle portait un débardeur moulant et un jean, qui mettaient en valeur ses formes somptueuses. Ses pieds nus foulaient le sol avec légèreté et douceur, et ou pouvait distinguer un tatouage sur sa cheville, un mot à la calligraphie recherchée. Le tatouage était presque invisible, du fait de l'encre noire : seule une lettre, écrite en orange, se détachait vraiment sur sa peau sombre.

- Merci, Noctis, la remercia-t-il.
Elle se retourna si brusquement que l'air siffla, et lança son poing serré directement sur le visage de son interlocuteur. Mais celui-ci était vif, et s'était déjà écarté, si bien qu'elle ne frappa que le vide.
- Tais-toi, siffla-t-elle. Je n'ai pas fait ça pour tes beaux yeux.
- Je sais.
- Et en plus, tu m'as fait prendre du retard. Tu nous as fait prendre du retard, à tous.
- Nous avons encore le temps.

Le masque de colère quitta son visage, remplacé par une attitude sérieuse. Elle s'assit sur la chaise en bois, et le regarda. Bien peu étaient capables de regarder ces yeux sombres sans avoir peur de ce qu'ils affichaient, mais lui était de ceux-là.
- L'Ankara Bleu est à Berlin. Il aura franchi le Rhin dans moins de trois semaines.



- Déjà ?
Souffla-t-il. Non... c'est beaucoup trop tôt.
- Oui... Il dépasse nos prévisions les plus larges. Il va falloir accélérer.
- Et les Appelés qui sont toujours en train de marcher. Je n'aurai pas dû les forcer à marcher.
- Si,
trancha-t-elle d'un ton sec. C'est lui qui l'a ordonné.
Un courant d'air balaya la pièce, faisant chuter la température de plusieurs degrés et balayant les cartes sur le bureau. La lampe se mit à clignoter, avant de s'éteindre.
Malgré le noir complet, ils se regardèrent, attendant la suite, mais rien ne vint. Le courant d'air passa, et la lampe se ralluma quelques secondes après.

- De toute façon, ils sont arrivés Fort William hier, même s'ils ont failli y passer.
- Très bien. Et le gamin y est toujours ?
- Oui. Il attend.



Il s'assit sur la table, fixant un point du mur, comme fasciné par les briques poussiéreuses le composant.
- Si l'Ankara Bleu est à Berlin, il va falloir le faire sortir. Et vite. Il a dit quelque chose ?
Il attendit, mais pas de vent froid, pas de lampe défaillante cette fois-ci.
- Non, mais je sais ce qui doit être fait, répondit-elle. Le siège est en bonne voie, mais c'est beaucoup trop lent. Il va falloir attaquer, pour les forcer à sortir, à s'enfuir.
- Je vais y aller.
Elle le regarda d'un air farouche.
- Oh non, sûrement pas. Pas après ce qu'il s'est passé !
- Que voulait-tu que je fasse ? Se défendit-il. Elle m'a pris par surprise !
- Oui, j'avais bien compris. Tu n'avais plus de visage. Entièrement explosé. J'ai passé une semaine rien que pour te refaire le crâne.
- Ce n'est même pas une erreur. Juste un contrecoup.
- Il n'empêche. C'est moi qui vais y aller. De toute façon, il faut passer à l'étape suivante.



- Et pourquoi toi ? Pourquoi pas un des autres ? Tu n'es pas qualifiée.
- Et tu y verrais qui ?
Ricana-t-elle. Les jumeaux ? Ce sont des bouchers, des brutes sanguinaires incapables de refréner leur soif de sang et de massacre. Ils brûleront la ville dix fois avant qu'ils ne puissent sortir. Non, sûrement pas les jumeaux. Et puis les autres sont trop loin, et toi, tu dois monter vers le Nord. Non, c'est à moi d'y aller.
- Très bien. Méfie-toi seulement de Darrash. Il est incontrôlable.
-Entendu.




Il repéra ses affaires, en tas, dans un coin de la pièce. Se relevant, il se dirigea vers les vêtements poussiéreux, et entreprit de se rhabiller.
- Quelles nouvelles du monde, sinon ? demanda-t-il
- Venom est mort. C'est la police argentine qui l'a abattu avant que nous le trouvions. C'était l'un des derniers électrons libres, et un des plus dangereux, aussi. J'aimerais bien savoir comment ils l'ont eu...
- Il reste combien de non-affiliés, maintenant ?
- Une dizaine, guère plus. C'est Jéricho qui nous inquiète le plus. Il pourrait rapidement se mettre en travers de notre route.
- Pas de risques, je pense. Je connais le personnage : c'est un solitaire, qui ne se mêle pas des affaires du monde.

Elle soupira, apparemment rassurée.
- Sinon... eh bien, nous ne savons toujours pas où est le dernier point, mais ça viendra vite.
- C'est tout ?
s'étonna-t-il
- Oh non, il s'est passé des millions de choses pendant que tu te remettais. Mais c'était les plus importantes.





Il avait fini de se rhabiller , et se dirigeait maintenant vers la porte, quand Noctis l'interpella.
- Tes bracelets !
Il se retourna, et attrapa au vol des bijoux qu'elle lui lançait, avant de les remettre. C'était deux lourds bracelets en argent, qui allaient des poignets jusqu'au milieu de l'avant-bras.
Il la remercia d'un signe de tête, et sortit. Un instant plus tard, il avait disparu.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 20 Jan - 16:25

Jared et Lia, habillés de lourdes affaires d'hiver, emmitouflés comme des esquimaux, se tenaient dans la cabine du semi-remorque, à coté le chauffeur. Les vitres teintées leur garantissaient l'anonymat, mais cela n'empêchait en rien l'impression de menace qui entourait la ville abandonée de se répandre dans l'habitacle comme un gaz empoisonné.
Le convoi traversait depuis une dizaine de minutes des ruines à pertes de vue, recouvertes par la neige. Le ciel, uniforme et monotone, affichait une couleur gris sombre malsaine, et baignait les environs d'une pénombre délétère.
Partout où se portait leur regard, les jeunes gens pouvaient voir les traces des combats qui avaient eu lieu là. Les murs étaient effondrés, couverts d'impacts de balles, de traces de brûlures où d'étranges vestiges, comme ces pierres recouverts de gouttelettes d'huile qui coulaient vers le haut, ou ce trottoir masqué par un minuscule vortex tournoyant. Les changements du monde s'étaient révélés au grand jour ici, réalisé Jared, alors que chaque camp tentait par tout les moyens de garder l'avantage.
Mais la victoire était apparemment revenue aux Nocturnes, car partout étaient dessinés, avec de l'encre, de la peinture, de la suie ou du sang, des papillons de toutes les formes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quelques croix en acier, faites de tourelles de chars et de fusils-mitrailleurs abandonnés, supportaient les cadavres des perdants, bafoués, violés et mutilés au-delà du reconnaissable. La mort n'est pas un échappatoire suffisant pour fuir l'ardeur toxique des Nocturnes à répandre perversion et corruption.
Et partout où la neige ne se déposait pas, dans les bâtiments, sous les éclats de murs, sur la route tout juste dégagée, des douilles, par dizaines de milliers. Un véritable déluge d'or et d'argent, recouvrant tout, comme un linceul divin. Des millions de douilles, partout.
- Combien de temps a duré la bataille, ici ? Demanda Jared.
- Quatre mois, répondit le chauffeur, un Sud-Américain du nom de San José. Juste pour cette petite ville. Sept, si on compte les villes du secteur. Mais c'est les Nocturnes qui ont gagné, ici.

Et c'était perceptible. Jared avait la désagréable impression que des yeux le guettaient, qu'ils étaient observés par des regards aux intentions néfastes. Il était tendu, aux aguets, comme si tout s'apprêtait à s'écrouler, comme s'il devait prendre la fuite dans les cinq minutes. Comme s'il était appelé à se battre dans l'heure. Le territoire était contrôlé par les Nocturnes, tout les signes le montraient, et ils ne laissaient passer le convoi que de mauvaise grâce.

- Pourquoi ne devons-nous pas nous battre ? Questionna Jared à nouveau. Pourquoi les Nocturnes nous laissent-ils tranquilles ?
- Il ne leur sert à rien d'user de l'énergie et du temps pour nous stopper. Nous ne convoyons pas d'armes ou de renforts, et nous rentrons vers un lieu qu'ils contrôlent. Rien de fondamental, selon l'avis de ceux qui les « mènent »
- Qui sont-ils ?
Intervint Lia.
- Ils sont deux. Lord Darrash et Lord Chronos. Il y en avait un troisième , mais il a disparu, depuis une demi-douzaine d'années.
- Six ans ? Mais depuis combien de temps dure le siège ?


San José réfléchit quelques instants, puis répondit
«  Fort William est assiégé depuis cinq ans Les combats dans la région, pour le contrôle de la ville, avaient commencé environ six ans avant, quand Dia-Jennyfer est revenue de Russie.
- Dia-Jennyfer ?
- Oui, la grande sœur du Prophète. C'est comme ça que les Arpenteurs l'appellent.

Lia regarda Jared, et il comprit qu'elle pensait comme lui : certaines familles avaient vraiment des destins grandioses.
- Et voici Fort William, annonça le chauffeur. La demeure du Prophète et de Dia-Jennyfer, le cœur du monde des Arpenteurs.


Ils venaient de sortir de la zone de ruines, et avaient passé une petite zone de forêt, pour pénétrer dans une immense plaine, accueillant au centre la cité fortifiée. Une ville particulièrement étrange, puisqu'elle mêlait d'immenses murailles en granit, datant apparemment de plusieurs siècles, et des fortifications de béton et de métal.
Les anciens murs de pierre se dressaient vers le ciel anthracite, et atteignaient apparemment une quinzaine de mètres de haut. Ils étaient renforcés par une seconde série de murailles, derrière les premières,dont le gris clair ne trompait pas sur la nature. Celles-ci étaient au moins trois fois plus hautes, et donnaient l'impression étrange que les premières étaient ridiculement petites.
La ville elle-même n'était pas visible entièrement : Jared et Lia ne pouvaient distinguer qu'une partie de l'agglomération, confinée dans les murailles comme une femme dans un corset. Les immeubles, faute de pouvoir s'étaler, s'élançaient vers le ciel dans un concert de tours d'acier. Vers l'Est, de grandes fumerolles indiquaient la présence d'usines ou de fonderies. La seule partie visible des murailles faisait, à vue d’œil, plusieurs dizaines de kilomètres de long. On aurait cru voir l'ancienne Manhattan, posée au milieu de cette étendue vide, et cloturée de force.
- Combien y-a-t-il d'habitants ? Demanda Lia.
- Dans ses plus grandes heures, il y en a eu trois cent mille. Désormais, il y a environ soixante mille, tous des Arpenteurs. Les gens normaux sont devenus des Arpenteurs, ont fui, ont été tués par des Nocturnes. Ou sont devenus des leurs.

La ville montrait en effet, par sa taille, qu'elle avait été une agglomération d'une taille respectable, autant à l'intérieur qu'en dehors des remparts. Mais tout ce qui n'était pas derrière les murs était à l'état de ruines, ce qui laissait une immense plaine vide et déserté entre les limites de la forêt et les fortifications.
Les murs, eux, montraient également en un coup d’œil leur fonction militaire. On pouvait apercevoir, en de nombreux endroits, des pans effondrés, des trous dans la pierre ou le béton ou d'immenses traces d'explosion. De fines meurtrières se laissaient deviner à intervalles réguliers sur la première ceinture, tandis que dans le béton, de larges baie en verre noir s'affichaient de temps à autre. D'immenses canons, ainsi que des lance-missiles et des tourelles ornaient la seconde ceinture, et des projecteurs balayaient frénétiquement la plaine déserte, et allaient chatouiller la lisière de la forêt, faisant parfois bouger quelques feuilles dans les fourrés.
Et partout, des milliers de lumières, des petits points blancs lumineux répartis sur le chemin de ronde.



Le convoi franchissait lentement la grande plaine, et se rapprochait doucement de l'immense porte taillée dans le granit et le béton. C'était un passage colossal, d'une dizaine de mètres de haut, fermé par deux immenses battants en métal, couverts eux aussi de nombreux cicatrices de combat. Des soldats attentifs gardaient la voie du haut des remparts.
Le chauffeur s'arrêta à une centaine de mètres de la porte, et les deux compagnons constatèrent que les autres véhicules faisaient de même.
- Pourquoi s'arrête-t-on ? Demanda Jared.
- Nous devons attendre que les gardes confirment que nous ne sommes pas des ennemis.
Jared soupira. Ils avaient marché pendant plusieurs mois, avaient bravé la brume, la neige et la nature hostile, et quand ils pouvaient enfin avoir des justifications pour toutes ces souffrances, ils étaient ralentis par quelques gardes et des portes closes.
Les gardes, justement, approchaient doucement du camion. Ils étaient une centaine, vêtus de jeans, d'énormes chaussures de marches, de gants noirs et de vestes sombres et épaisses. La plupart avaient des capuches, certains portaient des lunettes teintées, d'autres des masques à gaz leur couvrant le bas du visage. Un ou deux avaient même des masques intégraux, qui cachaient entièrement leurs traits par un faciès de tête de mort sculpté dans le métal.
Ils étaient tous armés d'immenses arcs, d'un noir mat, semblable à du carbone, de plus d'un mètre de haut. Ces arcs, bien qu'incongrus, étaient encore d'apparence classique, mais les flèches déjà engagées étaient remarquables : au bout, à la place des pointes, étaient fixées de petits tubes, de la taille d'une cartouche de fusil. Transparents, ils laissaient apercevoir ce qu'ils contenaient, et Jared, malgré son expérience des événements étranges, était parfaitement incapable de dire ce que c'était. De ce qu'il voyait, on aurait pu croire à de minuscules lucioles, émettant une lumière blanche malsaine, manquant de chaleur et de vie. Cette lumière laissait des traces dans l'air, comme la fumée derrière un fumigène. Une trace légèrement lumineuse, qui durait plus longtemps que la simple persistance rétinienne, et accentuait l'étrange impression laissée par les ces flèches inconnues.
Les gardes portaient également des carquois, ainsi que des couteaux, des revolvers et des grenades, accrochées un peu partout sur leurs corps, et avaient des casques de communication ceinturés autour du crâne, dont les antennes dépassaient de façon déplacée derrière leurs oreilles.

L'un des gardes porta justement la main à son casque, et dans l'habitacle retentit une voix grave, saturée d'interférences.
«  Ici Lionel Galaghan, de la Garde de la Porte. Je vous ordonne de descendre de vos véhicule et de vous dévêtir entièrement. Tout signe de refus sera considéré comme un signe d'appartenance à un groupe Nocturne, et entraînera la destruction immédiate de votre convoi et de tout ses occupants, sans aucune autre forme de sommation. »

Lia et Jared se tournèrent vers San José, stupéfaits.
- Il faut leur obéir. Ils vont chercher des papillons tatoués.
Jared regarda son amie, et soupira.
- Puisqu'on a pas le choix..., souffla celle-ci.
Jared acquiesça, et déverrouilla la portière, avant de descendre dans la neige.

Ils se déplacèrent à une centaine de mètres des véhicules, et entreprirent de se déshabiller. D'une dignité à tout épreuve, Lia ne se démonta pas un seul instant, et en quelques minutes se retrouva complètement nue sur la neige. Jared ne put s'empêcher de l'admirer, puis se dévêtit à son tour. Derrière eux, San José et les autres Arpenteurs qui se trouvaient dans les Jeeps et les Hummers se déshabillèrent, et les gardes, restés à bonne distance pendant toute la durée de l'opération, eurent bientôt devant eux une vingtaine d'individus grelottant sous la neige.
D'un geste, Galaghan envoya une dizaine d'hommes fouiller les véhicules, tandis que deux autres étaient dépêchés à la recherche de tatouages de papillons.
Ils commencèrent par Lia. Jared dut serrer les dents et les poings quand l'Arpenteur masqué s'approcha d'elle, mais celui-ci ne fit rien de déplacé. Il se contenta de la regarder sous toutes les coutures, cherchant dans le moindre repli de peau un tatouage révélateur. Mais il ne trouva rien, et leva un poing fermé pour signifier qu'elle était vierge de marques.
Il passa ensuite à Jared, répétant le même manège, puis à San José, et continua pour une dizaine de personnes. Son camarade faisait de même en partant de l'autre bout.
Jared était en train de rager contre cette perte de temps et contre le froid qui brûlait sa peau, et se disait que cette opération ridicule, quand un des soldats leva une main ouverte. Son collègue abandonna aussitôt ce qu'il faisait, et se mit à courir vers le garde. Il s'arrêta à une dizaine de mètres, dérapant dans la neige, et mit en joue son arc, menaçant d'une flèche lumineuse l'homme nu qui était en train d'être examiné.
- Gi havas markon kiu aspektas kiel papillo ! Cria le soldat à son chef.
- Montru al mi ! Répondit Galaghan.
Le garde sortit d'une ses poches ce qui ressemblait à une petite lampe-torche, la passa au-dessus de la peau de l'homme, et la braqua en l'air.
Une seconde plus tard, une image holographique apparut au-dessus de leurs têtes.
C'était visiblement une tache de naissance, et Jared concédait qu'on pouvait y voir un papillon, mais il fallait quand même chercher.
Les autres n'étaient apparemment pas de cet avis, puisque tous les gardes braquèrent leurs arcs sur le suspect dans la seconde qui suivit. L'homme, semblant comprendre ce qui lui arrivait, devint verdâtre, et commença à bafouiller
- Non non, je ne suis pas un Nocturne ! Je suis un Arpenteur ! J'étais dans la ville avant ! Je suis sorti avec le convoi, il y a trois jours ! Je vous en prie, c'est une erreur ! Je ne suis pas un Nocturne ! J'ai cette tâche depuis ma naissance ! Pitié, vous devez me croire !
Il s'était mis à sangloter, tentant de sauver sa vie. Jared, qui doutait de son appartenance aux Nocturnes, eut un haut-le-cœur, comprenant ce qui allait lui arriver.
- Gi estas papillo. La marko de Noktaj. Mortigi lin, finit par dire Galaghan.
L'homme se mit à hurler, et essaya de s'enfuir, mais l'un des gardes posa son arc, sortit son revolver et lui tira dans la jambe. L'homme s'effondra dans la neige, et ne put se relever avant qu'un des soldats soit sur lui. Celui-ci lui attrapa les cheveux, tendant sa tête vers l'arrière, et d'un coup de couteau, lui trancha la gorge, faisant gicler le sang écarlate sur la neige blanche.
Le soldat se releva, sortit une petite fiole d'une de ses poches, la brisa sur le cadavre, puis l'enflamma avec un briquet. Quelques secondes plus tard, le corps avait disparu, et ne restait à la place du meurtre qu'un petit tas de cendres.
Lia vomit, et Jared fut très près de la suivre, face à la vue de cet assassinat de sang-froid. Il avait déjà tué, de nombreuses fois, mais c'était pendant des combats, face à des gens qui le menaçaient ou qui menaçaient ses objectifs. Des gens qu'il devait tuer car il n'avait pas le choix. Ça n'avait jamais été de cette façon, face un être sans défense, un homme nu et nullement menaçant, implorant une pitié qu'il n'avait pas obtenu.
Les gardes terminèrent d'examiner les trois personnes restantes, mais personne n'eut à subir le funeste sort de l'homme portant une marque de naissance à la forme trop caractéristique.
- Estas bone por aliaj, finirent par dire les deux soldats.
- Nenio en veturiloj ! Cria l'un de ceux qui fouillaient les véhicules.
Galaghan hocha la tête, puis s'adressa au groupe.
- Vous pouvez vous rhabiller, et rejoindre vos véhicules. Nous allons vous escorter jusqu'à l'intérieur de la ville, vers un endroit où vous pourrez vous garer. On ne peut se déplacer qu'à pied, en ville, pour ceux qui en sont jamais venus. Bienvenue à Fort William.



Ils réintégrèrent leurs véhicules. Jared avait encore la nausée, et Lia était blanche comme la neige qui avait commencé à s'accumuler sur leur pare-brise. San José n'en menait pas large non plus.
Personne ne parla. San José redémarra à faible allure, suivant les soldats qui marchaient autour des véhicules, et ils pénétrèrent dans la ville.
- Pourquoi l'avoir tué ? Finit par demander Lia d'une voix faible.
- Les Nocturnes sont partout. Un seul dans cette cité, et c'en est fini de la protection du Prophète et de Dia-Jennyfer, répondit San José.
Sa voix tremblait, mais ses propos étaient énoncés avec force et conviction.
- Ce n'était pas une marque de Nocturne, déclara Jared.
- Peut-être pas. Mais il ne faut prendre aucun risque. Ils n'ont pas le choix.
Ils se turent, encore traumatisés par cette exécution de sang-froid.

Ils suivaient des rues hautes et étroites, où la faible lumière filtrée par le ciel acier ne parvenait pas. De chaque coté, sur les hauteurs, les points lumineux signalaient la présence de soldats aux aguets.
Ils finirent par arriver à un grand parking souterrain, où ils purent garer leurs véhicules.

Jared préférait la lumière qui éclairait les parkings, à celle qui régnait dehors. Bien que jaune et artificielle, elle avait quelque chose d'étrangement familier et réconfortant, et le détendit quelque peu. Lia semblait également en meilleure forme, et il la prit dans ses bras. Ensemble, ils regardèrent autour d'eux.
- On y est. On est arrivés, murmura-t-il.
- Oui... On a réussi.
Elle leva les yeux vers lui, et l'embrassa.

- Vous pouvez laisser vos affaires ici, les interrompit San José. Tout ce que vous avez, vous pourrez le trouver dans la ville, et en meilleur état, sûrement.
- Je prends mon... mes couteaux, répondit Jared. Je veux bien laisser le reste, mais je garde mes couteaux. Et puis je vais quand même emmener deux ou trois choses de plus.
Il se sépara de la jeune fille et grimpa dans le camion. La remorque était quelque peu en désordre, mais il finit par dénicher un sac à dos d'une taille convenable, qu'il entreprit de remplir avec ce qu'il pensait indispensable. Il prit notamment ses couteaux, en particulier celui avec la poignée creuse. Il choisit également de prendre le casque de perceptions entendues, ses cartes, et deux ou trois autres choses parmi celles fournis par Nathan. Une fois son sac fait, il redescendit, attrapa la main de Lia, et suivirent San José vers Fort William, son Prophète et, ils l'espéraient, ses réponses.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Sam 26 Jan - 16:27

Ils marchaient dans Fort William. Pour la première fois, autour du jeune couple, ne se trouvaient que des Arpenteurs. Des gens qui voyaient le monde se désagréger sous leurs pieds, s'effriter telle une feuille carbonisée qui s'envole dans le vent. Des gens qui s'efforçaient d'y réagir.

La ville était tout à fait classique dans son architecture. Les immeubles assez anciens côtoyaient les immenses buildings de verre et d'acier. Les rues goudronnées se coupaient à angle droit, les petites ruelles serpentaient entre les bâtiments comme des filets d'eau entre les rochers.
Mais c'était les gens, qui semblaient … différents. La ville baignait dans une ambiance d'étrangeté, et tout se jouait à des petits détails.
Chaque personne était habillée différemment. Parfois avec des styles loufoques, dignes des hippies les plus drogués. Parfois selon un style strict et paramilitaire, combinant jeans, rangers et vestes sombres. La plupart du temps sans vraiment faire attention à leur apparence.
Mais tous avaient une arme. Homme, femme ou enfant, tous avaient une arme à feu, une arme blanche, ou un moyen de défense exotique à portée de main. Les revolvers se devinaient dans les holsters, les couteaux pointaient en dehors des bottes ou au-dessus des ceintures, les fusils mitrailleurs de toutes formes et de toutes provenances se portaient comme de vulgaires sacs à dos.
Les masques à gaz semblaient également être une valeur sûre pour les tendances de mode de la cité. Qu'il soit intégral ou non, à visière large ou à œillères, sobre ou renforcé par des assortiments d'électronique clignotant, tout le monde en avait un. Jared aperçut même une bande de jeunes, dont les masques étaient sculptés et décorés pour ressembler à des crânes, à des bouches garnies de crocs ou à des vortex hurlants.
- C'est pour exorciser leurs peurs, lui expliqua San José quand il lui posa la question. Ils reproduisent ce qu'ils ont vu au combat afin d'oublier leurs craintes face à ça.
Jared, se rappelant la bouche garnie d'épines de Shadow, eut un violent frisson, et put presque sentir un vent glacial courir le long de son dos.
L'ambiance était également tout à fait particulière à cause des magasins. Ici, pas de commerces. D'après ce qu'ils pouvaient en voir, cela ressemblait plus à des stands, engoncés dans les anciennes échoppes, où l'on se procurait le nécessaire : armes, vêtements, outils, nourriture, et beaucoup d'autres choses.
- D'où vient tout cela ? Demanda Lia. La ville ne peut avoir autant de stocks
- En effet. Tout le matériel, les armes, les munitions, l'équipement, provient de largages effectués par voie aérienne. Les Arpenteurs des Ailes Hurlantes ont volé des dizaines d'avions. Des avions civils, comme des Airbus ou des Searways, ou encore des appareils militaires, dérobés à des pays qui ne s'en servent plus, comme des Antonov ou de vieux A400M encore en état de marche. Bon, ils ne fonctionnent pas toujours, et les pilotes prennent de gros risques en prenant les commandes. Même s'ils se sont débarrassés du plus d’électronique possible, pour éviter les défaillances de ce coté-là, il y en a toujours un peu, et on ne peut pas faire autrement. Généralement, des Irisés volent avec eux pour les aider en cas de défaillance – et pour les protéger des agressions.
- Et les Nocturnes ne tentent pas de les stopper ?
- Ils essayent. Mais les pilotes volent très haut. Ce qui rend les largages assez dangereux. On essaye de les faire faire dans la zone inhabitée de la cité. Mais il y a toujours des risques.
- Et pour la nourriture ?
- Nous utilisons cette même zone comme d'une immense ferme. Les immeubles vitrés font de très bonnes serres. Nous nous en occupons, à tour de rôle.
- Et tout le monde accepte ?
S'étonna la jeune fille.
- Oui oui. Ils n'ont pas vraiment le choix. Nous avons eu une famine, il y a quelques années. Ça a été terrible. Plus de trois mille morts. Depuis, personne ne veut revivre ça., donc tout le monde participe.
Et puis, ça change un peu de la garde.
- Comment ça ?
Releva Jared.
« En fait, la ville est organisée depuis plusieurs années selon un système bien précis, pour que tout se passe pour le mieux. Bien qu'il existe une garde qui ne fait que ça, comme celle de la porte, tout les Arpenteurs de la ville savent se battre, et sont capables de devenir soldats en cas d'attaque.
C'est pourquoi une partie de la population est constamment affectée à la surveillance des remparts. Le reste s'occupe de trier les ravitaillements et de les distribuer, de s’entraîner ou de s'occuper des fermes. Nous n'avons pas de place pour le temps libre, ici...



Fort William était décidément une ville à part, et les deux jeunes Appelés pouvaient le constate à chaque pas. Ici, un petit garçon, assis tout seul sur un trottoir, jonglait distraitement avec une centaine de morceaux de verre, sans faire couler une seule goutte de sang. Là, une mère poussait une étrange poussette, où les roues étaient remplacées par des pattes arachnoïdes.
Deux vieux jouaient aux cartes sur un banc, leurs M-16 posés négligemment à leurs pieds. Une dame vêtue de châles fluorescents marchait au milieu de la rue, poussant un caddie remplie de cadavres de chats.

Jared s'arrêta et lâcha la main de Lia pour s'approcher d'un stand. Disposés sur le plateau de bois se trouvaient des matériels exotiques comme ceux qu'Anton lui avait passé. Des cartouches d'impluseurs, des grenades à vortex, mais également des choses inconnues.
Le jeune homme qui s'en occupait lâcha son livre, se leva de sa chaise et s'adressa à lui.
- Bonsoir monsieur. Je suis Kyle. Je peux vous aider ?
- Non non,
répondit Jared. Je regardais juste ce que vous avez.
Le jeune Arpenteur se pencha sur son stand, et commença à fouiller parmi les objets rassemblés.
Il réussit à extraire un petit briquet en aluminium, une boule grise et molle, deux bandelettes en cuir, une roue de vélo dont les rayons étaient des cordelettes, et une bombe de spray sans indication distincte.
- J'ai ici – il prit le briquet et l'actionna, ce qui fit apparaître une carte holographique au-dessus du plateau – un cartographe à long répit. Il connaît toutes les cartes qui existent, et peut en numériser de nouvelles.
Il prit la boule, la compressa dans sa main, puis la reposa au cœur d'un espace libre entre deux fusils ornés de cristaux violets.
- Un robot danseur, annonça le jeune homme.
Et en effet, la boule se détendit brusquement en un petit robot, d'une vingtaine de centimètres de haut. Tout en courbes, on l'aurait dit taillé dans de la pâte à modeler. Il resta immobile un instant, puis se mit à onduler au son d'une musique que lui seul entendait. Jared, amusé, le regarda quelques minutes, puis se retourna vers le jeune homme.
- Et le reste ? Qu'est-ce que c'est ?
Kyle le regarda dans les yeux, et haussa les sourcils d'un air entendu.
- Quoi ? J'ai …
- Hey !
L'invectiva une petite voix
Jared sursauta, et chercha qui lui avait parlé. Au bout d'une seconde, ne voyant personne, il fut pris d'un doute, et baissa les yeux vers la table.
Le petit robot danseur s'était arrêté, et menaçait Jared d'un minuscule doigt gris.
- Tu crois que je danse pour les oiseaux, peut-être ? Si t'en as marre de me regarder, tu le dis, et j'arrête ! Continua la petite créature d'une voix flûtée.
Les yeux ronds, Jared n'en croyait pas ses yeux.
Le petit robot se retourna vers Kyle.
- Bon, c'est bon, je repars. Et t'avises pas de me réveiller à nouveau pour des gars pareils !
Et, sur cette menace, il sauta en l'air, se retransformant en boule avant de retomber sur le bois.
- Il est un peu susceptible, s'excusa le jeune homme.
Pour le reste, j'ai ici – il désigna la roue de vélo – un instrument de musique à mi-chemin entre la guitare et la harpe. Très joli à jouer. On appelle ça une « Tournante ».
Il posa la roue sur la table, appuya sur un bouton dissimulé dans le pneu, et l'engin se mit à tourner. L'Arpenteur fit alors glisser ses doigts sur les cordes en mouvements, faisant jaillir sous ses doigts une mélodie sublime.
Jared sentit ce son pénétrer ses oreilles. Il le sentit envahir son cerveau, comme un ami revenu à la maison. Il se sentit partir, apaisé et calme. Il se sentait souple, fluide, et avait l'impression que le vent pourrait l'emporter s'il ne faisait rien contre ça.
Déployant une volonté surhumaine, il donna un puissant coup de rein. Son dos partit vers l'avant, mais ses jambes ne bougèrent pas. L’opposition des mouvements fit qu'il alla s'écraser sur la table, interrompant la valse de la roue-instrument, et bien que cela manquait de subtilité, il avait réussi à stopper cette mélodie divinement dangereuse.
- Ouah ! S'étonna le jeune homme. C'est la première fois que je vois quelqu'un réussir à s'en extraire seul.
Jared se releva, réarrangeant rapidement ce qu'il avait déplacé, et s'excusa dans sa barbe.
- Non non, pas besoin d'excuse, mon frère. Tu peux être fier de tout. Les Tournantes ont des effets dévastateurs la première fois. Certains en sont morts, incapables de sortir des tourbillons de la mélodie. Tu disposes d'une force de volonté extra-ordinaire.
- C'est une arme,
comprit Jared.
- Non, car l'effet n'est produit que lors de la première écoute. Si je rejoue – l'Arpenteur relança l'instrument – tu ne ressentiras rien.
Et en effet, nulle folie ne s'empara de lui. Pas de divin appel, pas de transe. Rien d'autre que quelques notes.
- Fascinant. Et le reste ?
- J'ai des connecteurs neuronaux, répondit Kyle en montrant les bandelettes de cuir. Tu te plantes ça de part et d'autre de la colonne vertébrale, et tu peux te connecter à tout les réseaux virtuels qui marchent encore. Il faut faire attention, par contre. Si le réseau s'effondre ou est corrompu pendant que tu es dedans, ton esprit est également abîmé. Voire détruit.
Et j'ai ça, aussi –
continua-t-il en prenant la bombe en spray. C'est de la Syrase. Tu vaporises ça contre quelque chose où quelqu'un, et ça le fait mousser, mousser, mousser ! Jusqu'à ce qu'il disparaisse. Regarde.
Il se pencha, et pulvérisa un spray minuscule sur le béton du trottoir.
La zone, un cercle d'à peine un centimètre de diamètre, devint bleu, puis verte, avant de commencer à buller comme du savon. En quelques secondes les bulles, strictement circoncises au cercle créé par le spray, commencèrent à ronger le béton, et une minute plus tard, un trou sombre se tenait à la place de la pulvérisation.
- Comment est-ce possible ? Tout ça, là, comment ça peut marcher ? Demanda le jeune Appelé.
- Je ne sais pas. Je ne peux pas te répondre. Le monde a changé, et ce qui était impossible ne l'est plus forcément.
- Et les flèches lumineuses des gardes ? Ça fait partie des choses nouvelles aussi ?

Kyle sourit, sortit son arme et enleva le chargeur. A l'intérieur, les chemises des balles étaient percées, laissant apparaître une lumière blafarde et froide.
Il attrapa une des balles, rangea son chargeur et son arme, puis leva la balle devant ses yeux.
- Ça ?
Voyant que Jared opinait, il attrapa sa balle par le bout, et la fracassa contre le bord de la table.
Il s'en écoula une matière particulièrement étonnante, car elle coulait comme de l'eau, mais flottait comme de l'air. D'étranges vapeurs en sortaient, toutes aussi lumineuses que la matière elle-même.
Le contenu de la balle se rassembla en une petite flaque, par terre. Les deux hommes se baissèrent, et l'Arpenteur commença à mélanger l'étrange substrat avec une cuillère cabossée trouvée à ses pieds. Celle-ci ne réagissait jamais, comme si la cuillère n'existait pas. Pourtant, quand il en fit glisser un peu dans le creux de la cuillère, celle-ci se remplit vite, et accepta de partir quand la cuillère fut ôtée.
L'homme leva la cuillère à hauteur de ses yeux, et fit couler son contenu, le regardant descendre avec la lenteur d'un nuage de gaz.
- Qu'est-ce que c'est ? Murmura Jared, comme si la chose pouvait être dangereuse.
- Ça  ? C'est de la lumière. Seulement de la lumière. Mais elle est comme fatiguée de se comporter normalement. Elle ne se déplace plus, se contente d'éclairer ce qu'il y a autour. On appelle ça de la «  lumière morte ».





- Pourquoi tout le monde en a ici ? C'est dangereux ? Demanda Jared en se relevant.
- Non, pas pour nous. Pas pour les humains. Mais c'est très efficace contre les Nocturnes, révéla Kyle, provoquant frissons et froid chez son interlocuteur. Ça les brûle.
Jared allait demander où s'en procurer, quand une main se posa sur son épaule.
- Jared ! s'indigna Lia. Ça fait une demi-heure qu'on te cherche ! Qu'est-ce que tu fabriquais ? S'exclama-t-elle d'un ton accusateur.
Le fournisseur s'était relevé aussi.
- Espereble, kamarado ? Demanda-t-il à San José, qui se tenait en retrait.
- Jes jes. Ni perdis tiun junulon, kaj ni estis maltrankviligitaj. Ili Called. Ili bezonas iri al la Profeto kiel eble plej baldaù.
L'homme regarda les deux jeunes gens, le regard changé.
- Gloire à vous, jeunes gens. J'espère que vous nous aiderez.
Il se rassit dans son fauteuil, reprit son livre et recommença sa lecture.


- Quelle langue parlez-vous ? Demanda Lia à San José quelques minutes plus tard.
Ils avaient repris leur marche, d'un pas un peu plus rapide, et traversaient les rues au pas de course.
Mais Lia, malgré son agacement envers son compagnon, était curieuse, et Jared n'était pas étonné qu'elle pose des questions même alors qu'ils marchaient vers le Prophète – ou du moins, c'était ce qu'il croyait.
- C'est de l'espéranto. Une langue crée de toutes pièces pour rassembler toutes les autres. C'est notre langue officielle depuis le second Concil de la Marche. Les Arpenteurs sont présents dans le monde entier, et nous ne pouvons connaître toutes les langues. L'espéranto nous permet de passer outre les barrières qui ont si souvent freinés nos ancêtres.
Jared se rendit compte que Lia n'était plus à coté de lui. Se retournant, il la vit au milieu de la rue, son regard fixé sur un point, le visage aussi blanc qu'un linceul.
Il regarda à son tour, et vit deux personnes, à une cinquantaine de mètres d'eux. Une jeune fille, aux longs cheveux noirs, et un jeune homme aux cheveux courts, vêtu d'un long manteau blanc, et dont le visage...
Son esprit se refusa à analyser cette information pendant une bonne vingtaine de secondes, avant qu'enfin il ne comprenne.
Comme Lia, il se figea, stupéfait de cette rencontre, stupéfait à l'idée de le revoir ici. De le revoir tout court, en fait.
- Non... murmura-t-il. Impossible.
Mais dans ce nouveau monde, l'impossible n'était plus une donnée fiable, et à nouveau l'impensable se produisait, en cette personne, en sa présence en ce lieu.
- Nathan...

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 3 Fév - 18:15

Il ne pouvait y croire. Nathan, ici, à Fort William. Nathan, avec qui il avait passé la moitié de sa jeunesse. Nathan, qu'il avait protégé lors de l'accident. Nathan, avec qui il avait vécu pendant près de deux ans après la prison. Nathan, qui était sensé être parti en Algérie. Impossible.

Lia se mit à courir. En quelques secondes, elle avait rejoint son frère, à l'autre bout de la rue, et lui sautait dans les bras.
Jared resta de marbre quelques secondes de plus, puis avança lentement vers Nathan, comme si une accélération pouvait le faire disparaître, à l'instar d'un mirage ou d'un fantôme qu'un souffle de vent aurait dispersé en un instant.
Mais il était bien présent, aussi réel que le béton sous ses pieds ou les pierres des murs. La jeune fille qui l'accompagnait, bien que magnifique, semblait transparente à ses yeux, tellement son attention était fixé sur ce frère de cœur qu'il avait quitté plusieurs mois auparavant.
Il finit par le rejoindre. La demoiselle se tenait un peu à l'écart, un léger sourire aux lèvres, alors que Lia sanglotait, désespérément accrochée au cou de son frère.

Celui-ci était un beau jeune homme. Il avait les yeux verts de sa sœur, et les cheveux châtains coupés selon une coupe militaire. Il portait un jean noir, des rangers usées et un long manteau blanc crème, dont l'aspect habillé contrastait avec le reste de ses vêtements. Un holster était accroché à son mollet, et une lame de couteau dépassait de sa botte.
Sa sœur finit par le relâcher, sans cesser de pleurer pour autant. Son frère lui murmura quelque chose à l'oreille, et elle rit à travers ses larmes. Puis Nathan se tourna vers Jared.
- Anton... murmura Jared.
- Jacob, répondit Nathan dans un sourire.
Ils se tombèrent dans les bras.


- Qu'est-ce que tu fais ici ? Finit par demander Jared quand il le relâcha. Tu devrais être en Algérie, dans les Monts Atlas. Pas ici, au cœur des problèmes.
- Je suis avec elle, répondit Nathan dans un sourire en désignant la charmante créature qui l'accompagnait.
- Je suis Ivy Lockheart. Enchantée, se présenta la jeune fille en se rapprochant.
Elle tendit la main vers Jared, qui la serra sans hésitation, puis vers Lia. Mais celle-ci, méfiante, se contenta de lui renvoyer un regard glacé.
Le nom de la jeune fille évoquait quelque chose à Jared, mais il n'aurait su dire quoi. Quelque chose d'élémentaire, qu'il aurait dû savoir aussi bien que son propre nom. Mais pas moyen de le retrouver.
- Et c'est qui, elle ? Demanda Lia d'un ton aussi froid que le vent qui balayait les rues.
Jared sourit. Son amie avait retrouvé les vieux réflexes de protection, qu'elle avait une dizaine d'années auparavant, quand il s'agissait des conquêtes féminines de son frère.
- C'est la Troisième Appelée, répondit San José, qui les avait rejoint.
Alors les souvenirs affluèrent. Jared se revit, dans ce bar miteux de Naples, en train de voir le jeune hacker d'adresser au monde dans toutes les langues connues. Il revit les trois noms s'afficher en noir sur la télé, il revit l'instant où il avait reconnu le sien et celui de Lia. Ivy Lockeart. C'était bien le troisième, qu'il avait oublié car il ne le connaissait pas. Ainsi donc, c'était elle. Et Nathan l'accompagnait. Trop de coïncidences pour que cela soit crédible.
- Vous vous connaissez ? Demanda San José en désignant Nathan.
- C'est mon frère, répondit Lia.
Elle le dévorait du regard, une expression indéfinissable dans les yeux.
- Le Prophète sait ce qu'il fait, déclara San José.



- Tu as des explications à me donner, Nathan, asséna Lia.
Elle les avait entraîné vers un banc tout proche. Les récriminations de San José sur le fait qu'ils devaient aller voir le Prophète le plus vite possible étaient restées lettre morte. Rien, pas même un Dieu des Nocturnes, n'aurait pu se mettre en travers de la route de la jeune fille quand il s'agissait de son frère.
- Je n'ai rien à justifier, répondit celui-ci avec un léger sourire.
- Pourquoi tu ne m'as pas contactée ?
- Peut-être parce que je ne savais pas où tu étais.

Ils étaient tout les deux face à face. Jared se tenait derrière Lia, et Ivy derrière Nathan, ce qui donnait l'étrange impression d'assister à un match, chacun supportant son favori. San José était assis sur le banc d'à coté, frustré de ne pouvoir amener les Appelés le plus tôt possible vers le Aiden Thiran. Mais Jared pensait que le Prophète avait déjà attendu plusieurs mois, et pouvait attendre quelques heures de plus.
- Je sais parfaitement que tu aurais pu trouver le moyen, si tu l'avais cherché, persifla-t-elle.
- Peut-être. Mais tu étais partie de ton plein gré, obsédée par l'appel qui résonnait dans ta tête. J'avais d'autres problèmes, plus urgents et plus graves.
Nathan avait toujours été quelqu'un de calme et posé, et réussissait souvent à garder contenance quand sa sœur ou Jared s'énervaient immédiatement. Il avait joué le rôle de médiateur pour le jeune couple plus souvent qu'à son tour. Et une fois encore, il venait de prouver ses grandes capacités dans ce domaine, en répondant à Lia sans prendre un ton blessant où méprisant. Il énonçait les faits, uniquement.
- Dis-moi ce qu'il s'est passé, Nathan . Dis-moi tout.

« Environ six mois après que tu sois partie, Jared m'a retrouvé. C'était quelques jours avant ses vingt-et-un ans. Il s'était échappé de prison quelques mois auparavant, et devait se cacher.
Je l'ai hébergé quelques temps, mais les militaires devenaient de plus en plus insistants dans leurs recherches et leurs fouilles, et les prisonniers étaient abattus sur place dès qu'ils étaient retrouvés. Alors nous sommes partis. Nous sommes devenus nomades.
On a pas mal vadrouillé dans le sud de l'Europe. Six mois en Espagne, près de Barcelone. Puis deux mois en France, aux environs de Toulouse. Quatre mois à Turin, puis un an en face, dans les Balkans.
On squattait des maisons abandonnées, volait notre nourriture et nos armes. De la survie au jour le jour.
C'est Jared qui a eu l'idée de changer de nom. Je suis devenu Anton Zardek, et lui Jacob Cohen. Bon, on en a utilisé beaucoup d'autres, mais c'était celles qui revenaient le plus souvent.
On a vite compris les raisons de l'état d'urgence. Tout semblait... différent. Dans les villes, ça se voyait pas trop. Mais dans la campagne... Les routes étaient abandonnées, les fermes isolées étaient de plus en plus rares... Et puis on a vu des Irisés, de temps à autre. Un Voyageur nous a même sauvé la peau, une fois, dans une tempête de sable, à Turin. Et la lune, toujours rouge, toujours pleine...
En ville, on voyait parfois des bestioles bizarres, mutées, mais elles étaient seules. Mais en campagne, elles se déplaçaient en meutes, avec des centaines d'individus. Comme la fois où on a vu un troupeau de chevaux à deux têtes, en Andalousie.
On était ensemble, donc, avec Jared, jusqu'à ce qu'il parte vers le Nord de la France. Il m'a dit qu'il cherchait des traces d'anciens compagnons de cellules. Mais j'avais compris qu'il te cherchait, toi.
- Et tu n'es pas partie avec lui ?
S'étonna Lia.
- Non. S'il avait voulu que je vienne, il me l'aurait demandé. Je respecte ses choix, comme j'avais respecté les tiens.
« Je suis reparti en Italie. J'ai traîné le long de l'Adriatique, suis reparti vers Rome, avant de terminer à Naples.
Les choses se dégradaient vraiment. Les grandes communautés étaient de plus en plus attaquées, par des créatures, des bandes de pillards ou des groupes de soldats déserteurs. Les petites sociétés qui tentaient de se détacher étaient impitoyablement retrouvés et détruites par les militaires, qui prenaient de plus en plus de mesures de contrôle. En fait, c'était les derniers représentants des gouvernement. Que ce soit en France, en Suisse, en Italie ou en Espagne, les régimes ne survivaient que grâce à l'omniprésence de l'Armée. Bon, les Balkans, c'était un peu différent, puisque c'était l'anarchie, mais d'après les habitants, ça ne changeait pas vraiment d'avant.
Et c'est là que la Prophétie a été diffusée. Ça a provoqué des remous dans toutes les couches de la société. Ceux qui restaient prisonniers de leur vision du monde se demandaient la signification de cette prophétie, pourquoi elle avait été tellement retransmise.
Nous autres, qui voyions la vérité, nous sommes demandés si c'était une chance de survie où un piège destiné à rassembler les survivants et à les détruire.
C'est à peu près à ce moment que j'ai reçu la liste de matériel de Jared. Il voulait un bateau, des armes, des munitions, des plans, et un tas d'objets étranges. Je ne savais pas pourquoi il avait besoin tout ça, même si j'avais quelques soupçons, mais j'ai rassemblé le tout. Et j'ai attendu.
Nous nous sommes vus un soir. Je lui ai tout donné, et nous nous sommes séparés. J'avais compris qu'il avait un but, même si il ne m'a rien dit. Il avait cette petite lueur dans le regard, cet air déterminé qu'il a tout le temps lorsqu'il sait ce qu'il a a faire.

Jared sourit. Il avait passé bien trop de temps avec les Milner pour pouvoir encore dissimuler ses intentions et ses pensées à leurs yeux – et ce autant avec Nathan qu'avec Lia.
« Je suis parti en Algérie, comme prévu. J'y suis resté environ deux mois, avant que la colonie dans laquelle je résidais ne se fasse attaquer. C'était un petit village, perdu au milieu des terres berbères, dans les montagnes. Les habitants venaient d'Oran où d'Alger, pour la plupart, et s'étaient reconvertis dans l'agriculture ou le pastoralisme. Ils n'étaient déclarés à personne, bien entendu, et ils avaient tous peur d'un convoi de militaires qui viendrait détruire pierre par pierre ce qu'ils avaient construits. Mais le danger ne venait pas de là, en vérité.
Cela s'est déroulé en une nuit. Une nuit incroyable, la plus longue que je n'ai jamais vue. Ils sont sortis des grottes. Des êtres à la peau noire comme du pétrole, aux yeux verts fendus comme ceux des serpents. Ils étaient enveloppés dans des draps noirs, des bandeaux sur le visage, et maniaient des armes que je n'avais jamais vu : de longs bâtons noirs et fins, longs de presque deux mètres, qui fendaient tout sur leur passage.
Ils ont attaqué dans le silence le plus parfait. La nuit était couverte, les nuages masquaient le ciel, mais le guetteur les a quand même vu. Seulement ils avaient déjà tué la moitié du village.
Nous avons commencé par nous battre, mais il fallait un chargeur entier pour en tuer un, et ils étaient des centaines. Alors nous avons fui, dans des 4x4, de vieux pick-ups rescapés, vers la côte.
Nous avons roulé pendant des dizaines d'heures, mais le soleil refusait de se lever. Les êtres noirs nous suivaient. Ils ne couraient pas, se contentant de nous attendre aux carrefours, aux croisements, sous les branches des arbustes. En embuscade, tout le temps. Le convoi s'amenuisait à chaque rencontre.
Nous avons fini par atteindre la côte, sans que la traque ne cesse, et sans que le jour se lève. Il n'y avait personne dans les rues d'Oran, pas un chat ou un bruit. Seul le vacarme de nos véhicules qui roulaient à des vitesses folles dans les minuscules ruelles, et les êtres à la peau noire présents dans tous les coins.
Nous avons trouvé un avion. Un immense A460, immobile sur l'aéroport. Quand nous sommes arrivés, nos poursuivants étaient en train de saboter tout les autres, mais celui-ci était intact.
Je ne me rappelle plus vraiment comment nous avons réussi à décoller, mais on y est arrivé. Sur les six cents personnes que comptait notre village, nous n'étions plus que quarante-deux.
Personne n'a su dire pourquoi ils nous attaquaient, ni même ce qu'ils étaient. J'ai eu des problèmes avec des Nocturnes, plus tard, mais ça n'avait rien à voir. Ces êtres-là ne cherchaient que la destruction pure et simple.
Nous souhaitions simplement aller en Espagne, mais nous avons fini par arriver au Nevada, en Amérique. Comment nous avons fait, je ne sais pas. Le vol n'a duré que deux heures. Mais certaines choses ont changé.
Les fenêtres étaient toutes opacifiées, et nous nous croyions toujours être plongés dans l'étrange nuit qui durait depuis l'attaque. Mais après nous être posés, nous avons retrouvés le soleil.
Le groupe s'est séparé, chacun prenant des directions différentes. Je suis allé vers le Canada, et Montréal.
L’Amérique vit les changements d'une autre manière. Le peuple semble en avoir conscience. Les habitants sont devenus des miliciens, aussi bien au Canada qu'aux U.S.A. La violence règne un peu partout, et il faut faire attention à ne pas faire de vagues, ou on se retrouve vite en prison.
Les hommes se sont regroupés derrière d'immenses murs, laissant les plaines et les forêts menaçantes aux vagabonds, aux pillards et aux créatures.
La technologie n'est pas délaissée, comme chez nous. On dirait... qu'ils la domptent par la force. Les connecteurs neuronaux sont légion, chez eux, et ils n'hésitent pas à aller se battre avec la machine et ses dysfonctionnements quand le besoin se fait sentir.
Je me suis fait embaucher dans une entreprise qui fournissait des projecteurs de lumière morte, pour sécuriser les abords des murailles. Ça marchait plutôt bien, et j'ai réussi à monter rapidement dans la boîte.
C'est pendant cette période que j'ai rencontré Ivy.


«  On s'est rencontré dans un pub de Montréal, un soir. J'avais fini tard, et elle aussi, et on s'est retrouvé au comptoir, tout les deux, seuls dans le bar. Alors, on a commencé à bavarder, et on a fini la soirée chez moi.
Derrière le jeune homme, Ivy rougit, et Jared put voir que ces révélations agaçaient profondément Lia, pour qui toute fille en contact avec son frère était dangereuse.
« On a commencé à se voir plus souvent, à sortir au cinéma, au bar. C'était difficile, car je travaillais beaucoup, et elle aussi. Elle bossait à l'aéroport, en tant que standardiste. Ses parents étaient en Californie, mais ils l'avaient envoyé à Montréal après l'ouragan Hares, qui a dévasté la moitié de la côte Ouest.
Ça duré environ six mois, avant que les choses commencent à devenir tendues.
Les Nocturnes ont fait leur apparition, doucement, dans les bas-fonds de la ville. On ne les a pas remarqué tout de suite, car ils ne laissaient que des traces discrètes : un papillon tagué par ci, un mort défiguré par là.
Et puis ils ont commencé à monter en puissance. Les morts étaient de plus en plus nombreux, et les miliciens tombaient comme des mouches dès qu'ils rentraient chez eux. En trois semaines, la milice avait totalement disparue.
L'armée a été rappelée de la Porte Gelée ( ne me demande pas ce que c'est, je n'en sais rien. Ce sont les soldats qui disaient ça. Et ils n'avaient pas le droit de dire quoi que ce soit d'autre ) pour être déployée dans la ville. La protection a encore augmentée, la garde des limites de la ville a été renforcée, et les militaires ont commencé à purger les bas-niveaux de la ville. Sans aucune subtilité. Les morts se sont multipliés, à mesure que les soldats et les Nocturnes s'affrontaient par voies interposées.
C'est là que la Prophétie est parvenue jusqu'à nous.


« Elle nous est parvenu par Internet, ou du moins ce qu'il en restait. Le visage du Prophète, ses mots, et les noms de Ivy, ainsi que les vôtres.
J'avais déjà vu la première partie, mais pas les trois noms. Ça m'a fait un choc incroyable. J'ai compris beaucoup de choses en une fraction de secondes. Je me suis dit que je pourrais peut-être vous retrouve, à Fort William. On a commencé à en discuter avec Ivy. On pensait avoir un peu de temps.
Mais les Nocturnes ont réagi, et ont essayé d'attraper Ivy, quelques jours plus tard, dans son appartement.
Nous étions ensemble, ce soir-là, et on ne s'en est sorti que de justesse. Une patrouille de militaire a débarqué, et à transformé la rue en champ de bataille. Les Nocturnes se sont lancés dans le combat, sans armes à feu, juste avec leurs talents.
Si on les avait croisé dans la rue, nous n'aurions pas été capables de remarquer quoi que ce soit. Ils étaient habillés normalement, pour la plupart, sans aucun signe particulier. Mais ils faisaient peur. Je l'avoue, j'avais peur en les voyant. Peur comme jamais auparavant.
Nous nous sommes enfuis par les toits. On a couru, encore et encore, mais les Nocturnes nous suivaient, comme des anges maléfiques, apparaissant aux détours des toits ou aux fenêtres des immeubles. Ils avaient dans le regard ce truc, cette étincelle de lumière malsaine, et à chaque fois que je la voyais, j'avais l'impression que mourir valait mieux que tomber entre leurs mains. Il émanait d'eux une sensation nocive, froide et sombre. Une sensation de faim.

« Ils nous ont pris au piège dans la Place du Canada, un immense espace vert, un peu comme l'ancien Central Park. Ils étaient des milliers, avec des sceptres surmontés de papillons. De près, certains affichaient quand même des preuves qu'ils étaient différents. Il y en avait un à qui ont avait greffé des mécanismes, des pistons, des essieux et des roues crantées, qui tournaient et s'agitaient quand il se déplaçait, comme un robot steampunk. Un autre avait des bouches dans les paumes de ses mains, des bouches qui vociféraient et grimaçaient en agitant leurs dents acérées. Sur son visage, par contre, pas de bouche, juste un nez fin et deux immenses yeux noirs, sans pupille ni iris, comme les yeux des aliens dans les vieux films.
J'ai cru que j'allais mourir. Mais un Voyageur est apparu devant nous, et nous a transportés en dehors de la place. On a émergé à une centaine de mètres de notre ancienne position, au milieu d'un autre groupe.
Eux étaient armés, et habillés de vêtements identiques à ceux des miliciens. Mais ils avaient aussi des arcs, et des flèches de lumière morte, qu'ils se dépêchèrent de tirer sur les Nocturnes.
Je ne sais pas pourquoi, mais cela les repoussa dans entre les arbres de la place, comme si la lumière les rebutait. J'avais toujours pensé que la lumière morte était une arme contre les pillards et les créatures. Mais bon, on peut tous se tromper


« Ils nous ont dit qu'ils étaient des Arpenteurs, les Arpenteurs de la Feuille Rouge. Ils étaient au courant pour la Prophétie, et acceptaient de nous emmener à Fort William.
Personnellement, j'étais contre. Nous ne les connaissions pas, et même si ils paraissaient plus normaux que les Nocturnes, nous n'étions sûrs de rien. Mais Ivy leur faisait confiance, et puisque c'était sa vie, et non la mienne, qui était menacée, j'ai suivi son choix.
C'est ainsi que nous avons décollé, à nouveau, pour aller de Montréal vers Édimbourg, où l'aéroport est sous le contrôle des Arpenteurs, avant de remonter sur les routes écossaises pour arriver ici, il y a environ six mois.

- Et je vous attends depuis,
conclut le jeune homme.
Jared laissa échapper un soupir. Nathan avait traversé beaucoup de choses, des événements qu'ils ne comprenaient pas, même à la lumière de leurs nouvelles connaissances. Mais il y avait des gens qui savaient, eux, et ils devaient aller les voir.
- Tu n'as pas vu le Prophète, depuis que tu es ici ? Demanda Jared.
- Aiden Thiran ne se laisse pas approcher comme ça. Il faut que vous, les Appelés, soyez tous ensemble pour qu'il puisse vous voir.
Jared remarqua que Ivy avait posé sa main sur l'épaule de Nathan en un signe de réconfort.Prenant enfin le temps de la détailler, il se rendit compte qu'elle devait avoir sensiblement le même âge qu'eux – environ 22 ans, à vue d’œil. Ses cheveux noirs, qui lui descendaient jusqu'à la taille, étaient lisses et laissés libres. Elle avait un visage fin et innocent, de petits yeux noisette et une peau blanche. Elle portait une robe et des collants, discernables sous l'épais et long manteau à fourrure qu'elle avait mis par-dessus. A ses pieds, de petites baskets noires confirmaient l'impression d'ensemble, celle d'une fille discrète et gentille, éloignée des préoccupations telles que le combat ou la survie que les trois autres avaient rencontrés dans leur jeunesse.
Ne la sous-estime pas, se dit-il intérieurement. Tu pourrais être surpris.
- Qu'est-ce qu'un Voyageur ? Demanda Lia d'un air absent.
- Un Irisé, répondit Jared. Un Irisé capable d'aller d'un point à un autre en un pas. Un téléporteur.
- Il est plus que temps de repartir,
finit par annoncer San José, qui s'était relevé depuis quelques minutes.
Lia n'entendait pas, les yeux plongés dans ceux de son frère, un sourire aimant étalé sur son visage.
- De toute façon, voici notre comité d'accueil, rajouta Ivy d'une voix douce en désignant du menton quelque chose dans la rue.
En effet, du haut de l'avenue, une escouade de soldats descendait dans leur direction.

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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Mar 26 Fév - 14:24

Les soldats se mirent rapidement en position autour d'eux, formant un demi-cercle d'une dizaine de mètres de diamètre, et dégainèrent arcs et flèches de lumière pour certains, fusils d'assaut pour d'autres.
Ils étaient douze, tous équipés de masques à gaz intégraux, les yeux dissimulés derrière de minuscules verrières teintés. Protégés par d'épais manteaux en cuir et des jeans sombres, ils portaient des holsters autour des mollets, à la taille ou sous les bras. Des fourreaux de poignards se distinguaient un peu partout, des carquois suintait la lueur malsaine de la lumière morte et des chapelets de grenades pendaient de leurs ceintures.

L'un d'entre eux sortit des rangs. Il braquait sur le petit groupe un lourd fusil à pompe à la crosse en bois, et portait au niveau du cœur une insigne métallique, représentant un C, un X et un I entremêlés. L'insigne de la 501ème, comprit Jared.

*- Identifiez-vous, leur somma une voix rendue rauque et résonnante par le masque.
*- Je suis Nathan Milner, commença Nathan en s'avançant, provoquant un mouvement immédiat des armes pointées sur eux. J'accompagne les Trois Appelés, dont la présence est requérie par Aiden Thiran, le Prophète.
*- Nous savons qui vous êtes. Donnez-nous vos identifiants.

Jared ouvrit des yeux ronds, et regarda Lia, qui ne semblait pas comprendre plus que lui ce qu'on leur demandait.
Mais Lia et Nathan, eux, en savaient plus sur le sujet.
*- « L' Œil de la Mort voit tout », répondit Nathan, d'un air sérieux.
*- « Fais-lui confiance », rajouta Ivy.
L'homme hocha la tête, et deux soldats se rapprochèrent du jeune couple avant de les escorter à l'extérieur du périmètre.
*- C'est ici que je vous quitte, dit pour sa part San José. Je ne suis pas habilité à rencontrer le Prophète.
Il s'approcha de Lia et Jared et, dans un geste d'affection bourrue, les serra dans ses bras.
*- J'espère que vous nous aiderez, termina-t-il avant de s'en aller, faisant craquer la neige sous ses pas.
Ils n'étaient maintenant plus que deux, entourés de dix soldats menaçants qui demandaient quelque chose dont il n'avait aucune idée.
*- Alors ? Reprit celui qui s'était avancé. Quels sont vos identifiants ?
*- Nous ne savons pas de quoi vous parlez,
répondit Jared avec une grimace.
Le soldat redressa les épaules, semblant reconsidérer la situation.
*- Personne ne vous a parlé en rêve ?
Ainsi donc, les phrases entendues en rêve étaient leurs identifiants ? Ça valait le coup de tenter. Jared fouilla dans ses souvenirs, et retrouva la phrase qu'il avait entendu en rêve, si longtemps auparavant.
*- On m'a dit «  Quelle est la couleur des Ruines ? »
Le soldat acquiesça, et un autre Arpenteur masqué s'approcha de lui avant de le pousser hors du cercle.
*- Il est hors de question que je dise ce qu'on m'a dit ici, devant tout le monde, grogna Lia. Je préfère encore rester là.
Les Arpenteurs sursautèrent, et il ne fallut qu'un instant pour que les cordes des arcs ne se tendissent à nouveau au maximum et que les fusils ne se redressent.
*- Est-ce un signe de déni sur votre identification en tant que Lia Milner ? Demanda le meneur.
*- Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je sais juste que ce qui m'a été dit ne vous concerne en rien, et que je ne souhaite aucunement vous en faire part, répondit Lia d'un ton buté
Un des Arpenteurs grommela quelque chose à travers son masque, et bien qu'il ne comprît pas, Jared se douta que ce n'était pas la plus gentille chose jamais dite dans cette ville.
*- On nous avait averti que vous risqueriez de poser ce type de problèmes, dit le leader de sa voix rauque. La question est donc reformulée ainsi : combien de temps s'est écoulé entre l'identification et l'accomplissement de ce qui a été dit ?
Lia pinça le nez, comme si c'était encore trop personnel, mais après quelques secondes de réflexion, elle finit par se plier aux demandes des gardes
*- Trois mois, concéda-t-elle.
Les cordes se détendirent, et les fusils se baissèrent. Les Arpenteurs, apparemment satisfaits, encadrèrent la jeune femme et la firent rejoindre les autres. Le groupe de gardes guida les quatre jeunes gens vers un van stationné plus loin, les firent monter dedans, pour les emmener au cœur de la ville, devant Aiden, enfin.





Ils étaient arrivés depuis une demi-heure, et avaient été fouillés de fond en comble, interrogés, séparément et ensemble, de mille et une manières. Ils avaient passés des tests tous plus étranges les uns que les autres. Le tout dans un bâtiment froid, aux pierres grisâtres et aux hauts plafonds, comme un vieux château écossais.
Puis finalement, ils furent conduits dans une petite pièce. La moquette au sol, les sièges moelleux et les lumières chaudes rendaient l'ambiance radicalement différente du reste de la bâtisse, et les quatre en profitèrent pour s'installer confortablement dans les fauteuils, prenant quelques instants de repos.
Celui-ci ne dura pas longtemps. Quelques minutes après, un homme pénétra dans la pièce.
Grand, la trentaine, il avait les cheveux blonds et bouclés, et portait une veste de costard, vieille mais encore chic, au-dessus d'un jean élimé et de baskets poussiéreuses.
Ils se levèrent tout les quatre, mais l'homme leur fit un rapide signe de la main en souriant.
*- Non non. Restez assis. Je comprends que vous soyez fatigués. Votre route a été longue, pour tout les quatre. Nous vous attendions depuis longtemps.
Je suis Samuel Ivahan.

*- Vous n'êtes pas le Prophète, constata Jared.
*- Merci de ta perspicacité, Jared, se moqua Lia.
*- Non, en effet, répondit Samuel sans prendre compte de la remarque de Lia. Je suis l'un de ses plus proche collaborateurs. Je suis le délégué du Concil de Corinthe auprès du Prophète. Je fais le lien entre Aiden et les Arpenteurs. C'est moi qui transmets les ordres, requêtes et idées du Prophète aux Arpenteurs des différents groupes actifs sur la planète, et rapatrie les informations pour lui les transmettre.
*- Ça paraît assez administratif, comme travail,
remarqua Nathan.
* - Un peu, avoua Samuel. Mais ça a parfois été très compliqué. Quand il a fallu faire admettre la légitimité du Prophète à tous les groupes d'Arpenteurs, par exemple. Un travail de longue haleine, sur le terrain, au plus près d'eux.
*- Vous savez qui nous sommes ? Ce que nous sommes sensés faire ? Pourquoi le Prophète nous a fait venir ?
*- Je sais qui vous êtes, oui. Mais je ne sais ce que Aiden attend de vous. Quelque chose d'important, je pense. De fondamental, même. Mais quoi...
*- Quand est-ce que nous allons pouvoir le voir ?
Demanda doucement Ivy.
Samuel regarda sa montre et secoua le tête.
*- Il devrait déjà être là... Il ne devrait plus tarder.
Et, comme s'il les avait entendu, à ce moment précis, pénétra dans la pièce Aiden Thiran, le Prophète.





Ainsi donc, c'est à ça qu'il ressemble, se dit Jared.
Il comprenait les Arpenteurs qui lui vouaient une foi aveugle. Le jeune homme qui se tenait devant eux avait un charisme fou.
Il devait avoir une vingtaine d'années, comme eux. Ses cheveux bruns et mi-longs encadrait un visage droit et saillant. Les os et les muscles se dessinaient subtilement sous sa peau. Il avait des yeux d'un bleu incroyable, électrique, légèrement lumineux, comme s'ils avaient été colorés par de minuscules lampes enfouies au cœur de son crâne.
Il était assez petit, et portait un jean blanc crème parfaitement propre, chose étonnante pour quelqu'un comme lui. Il portait également un pull à rayures noires et blanche moulant, révélant un corps large et puissant, à la musculature de sportif. Et il allait pieds nus.
Mais tout ça n'aurait rien été sans l'éclat magnétique qui régnait autour de lui, ce charisme animal, cet attrait impalpable qui semblait irradier de sa personne, comme si un dieu l'avait touché, en avait fait son élu. Son Prophète.
*- Et oui. J'ai le même âge que vous, confirma-t-il dans un sourire. Sa voix était douce et fluide, comme une pommade qui réchauffait les cœurs.
Jared entendit Ivy sursauter. Mais lui avait déjà compris. Aiden était Irisé, comme beaucoup d'autres, et devait posséder des dons de télépathie.
*- En effet, Jared,confirma Aiden. Et ta question est des plus intéressante, Nathan. Mais j'y répondrais plus tard.
Jared se retourna vers Nathan, mais celui-ci se contenta de hausser les épaules.
*- Je vous attends depuis longtemps.


*- Qu'est-ce que vous attendez de nous, demanda Lia, ne s’embarrassant pas de protocole.
*- Lia, toujours si directe et insensible. N'y a-t-il rien qui réchauffe votre âme froide ? Répondit Aiden.
*- Je suis également intéressé par la réponse, rajouta Jared en fronçant les sourcils. Beaucoup de choses ont été faites pour vous.
*- Nous avons enduré la marche à travers ce pays pourri,
reprit Lia en sifflant. Nous avons dû arpenter les terres anglaises à la force de nos jambes, à s'en faire saigner les pieds, en oubliant le contact humain. Nous avons dû traverser la brume, nous percer chaque jour le crâne de ces électrodes brûlantes pour ne pas nous perdre. Et, pire que tout, nous avons traversé la neige. La neige terrible, qui nous a détruit les doigts et a endormi nos cœurs, au point d’accepter de mourir ! Au point de le souhaiter ! Qu'est-ce qui peut justifier ça ?
*- Trop longtemps nous avons attendu de l'aide, Prophète. Trop longtemps nous avons avancé dans les Ténèbres, au point qu'elles nous trouvent, en pleine forêt. Au point que l'horreur Nocturne nous traque, et qu'elle envoie un émissaire pour nous détruire ! Vous nous devez des réponses, Prophète, sans attendre !

Aiden considéra Lia, puis Jared, enflammés tous deux de la même ardeur née dans la douleur de leur voyage. Il parût réfléchir, avant de serrer les dents et de secouer la tête.
*- Très bien. Je vais vous montrer la raison de l'Appel. Je vais vous montrer pourquoi vous êtes là. Pour qui vous êtes là.

Il sortirent de la petite pièce, suivant Aiden qui marchait d'un pas rendu vif et rapide par la réaction haineuse des deux jeunes gens. Derrière eux, Samuel leur emboîta le pas, une expression atterrée sur le visage. Jared comprenait qu'il trouve incroyable leur audace, et inacceptable un tel ton envers son Prophète. Mais Jared n'en avait cure. Trop de questionnements, trop d'actes de foi accomplis dans ces longues heures de doute attendaient leurs réponses.
Ils traversèrent une série de couloirs froids, aux plafonds hauts et aux murs de pierre nus. D'immenses arches taillées dans le roc apportaient un peu de lumière, mais très peu, et des torches ou des projecteurs de chantiers parsemaient la structure pour repousser la pénombre.
Mais de ça aussi, Jared n'avait cure. Son esprit était entièrement concentré sur Aiden, dont les pieds nus foulaient le sol en silence.

Ils arrivèrent dans un large couloir, bas de plafond. Ici, pas de fenêtres, juste des torches, qui crépitaient doucement dans le silence. Des tapisseries et des tapis ajoutaient encore à l'ambiance douce et chaleureuse, radicalement différente du reste de la bâtisse.
Au fond du couloir, une lourde porte en bois était gardée par deux soldats, le visage impassible, l'arc à la main. Deux autres gardes, maintenant leurs AK-47 dressés, se tenaient dans les coins. Et de multiples caméras et systèmes de sécurité se distinguaient un peu partout dans la pièce.
Aiden s'arrêta net et pivota sur lui-même.
*- Vous me poussez à dévoiler les choses bien plus vite qu'il n'aurait été préférable pour vous, murmura-t-il les dents serrées. Nous allons entrer dans cette pièce, et je vous interdis formellement de prononcer un mot. De toute façon, je vous surveillerai.
Il s'avança vers la porte, fit un rapide signe de tête en direction d'une des caméras, et poussa la lourde porte de bois, entraînant derrière lui les trois Appelés, Nathan et Samuel, tous silencieux comme des tombes.

La pièce était petite, et chaleureuse. Les murs étaient peints d'un jaune éclatant, du parquet et des tapis remplaçaient les dalles de pierre, des plantes et des meubles modernes étaient disposés sur les cotés, des tableaux représentant des îles paradisiaques étaient accrochés aux murs.
Et il y avait un lit. Un lit qui prenait la majeure partie de l'espace disponible. La tête adossée à un mur de telle façon que son occupant puisse être face à la porte, il était en bois, un pin clair et lisse, visiblement neuf.
C'était une chambre comme on aurait pu trouver dans n'importe quel hôtel encore ouvert. Pas de trace de vieillesse dans cette pièce. Pas de signes d'âge ou de décrépitude. Le contraste avec le château était si saisissant que Jared se retourna pour vérifier que la porte n'était pas un portail les ayant emmenés ailleurs. Mais non. Le couloir tapissé était toujours présent derrière lui, les pierres de granit sombre toujours visibles dans les espaces nus.
Jared reprit sa position initiale, perplexe. Il regarda Aiden, mais celui-ci fixait son attention sur la personne alitée.
Il avait perdu son air dur et charismatique, se révélant d'une humanité et d'une vulnérabilité incroyable, alors que ses yeux regardaient le visage de la jeune femme assise dans le lit.
Elle avait relevé un de ses larges coussins, et s'était adossée au mur, remontant la couverture sur ses jambes repliées contre elle, et lisait un magazine quelconque. L'image était si banale, si habituelle, et donc si incongrue en ces jours sombres que Jared, pour la seconde fois en quelques secondes, regarda autour de lui pour voir si rien n'avait bougé. Mais non.
La femme, qui devait avoir un peu moins de vingt-six ans, avait de longs cheveux sombres, un visage fin et noble, et de magnifiques yeux bleus, semblables à ceux de...
Évidemment, comprit Jared.
Car ses yeux étaient tout à fait identiques à ceux du Prophète. Ils se tenaient devant Sainte Jennyfer, la sœur d'Aiden Thiran.
Voilà pourquoi une telle protection était déployée autour de ce lieu. Mais pourquoi restait-elle dans sa chambre ? Au vu de ce qu'en disait les Arpenteurs, elle devait les avoir menés plus d'une fois au combat. Pas le genre de femme à rester dans son lit.
Puis il réalisa qu'en réalité, elle n'avait pas tiré ses jambes sur ses jambes repliées, mais sur un ventre arrondi.
La Sainte Jennyfer était enceinte. Et jusqu'au cou, apparemment.



Ladite Jennyfer finit par s'apercevoir de leur présence. Elle jeta son magazine par terre, retira ses boule quies et sourit. Un sourire éclatant, enjôleur, magnifique, qui faisait irradier de cette femme une telle beauté que Jared en eut le souffle coupé.
*- Aiden ! Enfin, tu reviens me voir ! Mon cher frère a enfin trouvé du temps pour tenir compagnie à sa sœur ! Dit-elle d'un ton léger, amusé, à un Aiden qui se tortillait, l'air gêné.
*- Désolé, Jenny. J'étais occupé.
*- Je sais bien, Aiden. Je ne te reproche rien. Ne te sens pas coupable pour moi.[/color]
Comment pouvait-elle mettre tant de tendresse dans sa voix ? Jared avait l'impression que l'entendre guérissait ses plaies, apaisait son âme, comme si cette jeune femme était l'Amour incarné. Il se surprit à sourire, un sourire heureux, et se rendit compte que tous étaient dans le même état. Le bonheur semblait rayonner autour de la Sainte aussi puissamment que la noblesse et la grandeur rayonnaient autour de son frère. Une famille pareille à nulle autre, sans aucun doute.
*- Je suis ravi de te voir ici, Samuel, ajouta-t-elle à l'attention de l'Arpenteur
*- C'est un plaisir pour moi aussi, Dia, répondit Samuel en s'inclinant.
*- Enfin, cesse donc de t'incliner ainsi à chaque fois que je te parle, Samuel ! S'amusa Jennyfer.
*Nous avons traversé suffisamment d'épreuves ensemble. Les marais de la Lena, tu te souviens ?
*- Naturellement, Dia.
*- Et cesse donc de m'appeler Dia,
le réprimanda-t-elle gentiment.
*- Oui, Dia, répondit Samuel.
Elle éclata de rire, un rire cristallin, argenté, comme les grelots du traîneau d'un dieu bienveillant.
Jared sut en cet instant qu'il ferait son possible pour aider la jeune femme, quel qu'en fut le prix. Et un regard envers les autres lui montra que Nathan et les deux autres Appelées montraient les mêmes sentiments envers la Saine sœur du Prophète, sûrement aussi importante que son frère.
*- Et voici les Appelés, constata Jennyfer en posant le regard sur eux. Approchez.
Et ils s'approchèrent, ensorcelés.
*- Je sais quels tourments vous avez endurés, leur dit-elle d'une voix douce. Je connais ces heures de détresse, de doutes, de peurs. Je les ai ressentis aussi.
J'espère que vous pourrez pardonner, à mon frère et à moi, de vous avoir obligé à traverser de telles épreuves. Sachez que jamais nous n'avons voulu vous faire souffrir.
« De grandes tâches vous attendent. Il faudra vous montrer fort, plus fort que ce que vous pensez être. Je compte sur vous. J'ai confiance en vous.
Mon frère vous a choisi parmi les forts, parmi les braves. S'il vous a fait confiance, c'est qu'il savait que vous seriez capable de faire ce qu'il attend de vous. Ayez foi.

Elle fixa ses yeux dans ceux d'Ivy.
*- Aie confiance, Ivy. Les démons de ton passé doivent devenir ta force, non ta faiblesse. Laisse-les te venir en aide.
Se tournant vers Nathan, elle rajouta :
*- Tu es ce que tu es. Nul besoin de t'affliger de tourments pour cela. Apprends à vivre avec, et prépare toi au jour où tout devra être avoué. Nulle vérité ne reste enfouie à jamais.
Nathan, l'air grave, acquiesça sans rien dire.
*- Lia, continua-t-elle en se tournant vers la jeune femme. Tu disposes des clés pour ouvrir l'âme des autres, et tu le sais. Tu savais t'en servir, autrefois. Il te faudra recommencer.
Elle finit par regarder Jared.
*- Jared. Tu as la foi, et une volonté d'acier, plus puissante que toutes celles que j'ai rencontré. Tu devras en faire usage, pour suivre le chemin menant à la victoire. Tu devras faire face.
Jared entendit les mots, mais ne les écouta pas. Car, pendant qu'elle parlait, Jennyfer s'exprimait également dans sa tête.
« Je vais mourir, Jared. Et dans très peu de temps. Mon frère ne le voit pas. Il masque la réalité par un déni inconscient du sort qui m'est réservé. Vous devrez le soutenir dans cette épreuve. Ce sera dur pour lui, très dur.
Et vous devrez l'aider dans sa tâche. Car sans vous, il n'y arrivera pas »







Jared se demandait encore la raison de ce message. Il était évident qu'il n'était pas destiné à être entendu par son frère, mais si celui-ci était télépathe, alors le fait de ne pas le prononcer à voix haute ne changeait rien...
Il réfléchissait ça alors qu'ils arpentaient les couloirs froids. Ils avaient laissé Sainte Jennyfer à son repos, voyant que leur simple présence l'épuisait. Chacun était perdu dans ses pensées, réfléchissant à ce qui avait été dit.
Aiden finit par atteindre son but : une porte en bois tout à fait banale. Il l'ouvrit à la volée, et ils pénétrèrent dans un salon.
A nouveau, le dépaysement les frappa de plein fouet. Le salon était clair, simple et moderne. Une table basse en verre, des canapés en velours gris, de la moquette et un tapis. Il y avait un bar dans un coin, une télé fixée au mur et une bibliothèque autour de la porte. Rien qui n'aurait choqué dans un loft new-yorkais, mais l'ensemble semblait déplacé dans ce château sinistre.
Ils s'installèrent sur les canapés, tentant de se mettre à leur aise. Aiden, lui resta debout, le dos tourné, les mains sur les hanches, et Samuel alla s’asseoir sur le bar, se contentant du rôle se spectateur.
*- Qu'est-ce qu'elle vous a dit ? Demanda-t-il d'un ton sec quand ils furent tous assis.
*- Pardon ?
*- Ma sœur. Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?

Aiden se retourna. Il semblait particulièrement en colère. Et inquiet. Surtout inquiet.
*- Je sais qu'elle vous a parlé. Elle a fortifié vos esprits pour que je ne puisse le voir. Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?
Jared décida de ne rien dire. Il se préparait à sortir un mensonge monté de toutes pièces quand Nathan se pencha vers Aiden.
*- Elle a dit qu'il me faudrait être fort. Qu'il faudrait surveiller tes arrières.
Jared nota le tutoiement. Pas le Prophète, qui tournait en rond entre les deux divans tel une bête en cage.
*- Elle a dit qu'il y aurait un traître, une menace, et que nous devrions la déjouer avant qu'elle ne te frappe au cœur.
*- Et pourquoi ne m'en aurait-elle pas parlé ?
Rétorqua Aiden. Je suis largement capable de gérer ce genre de choses
*- Elle ne souhaitait pas mettre ce fardeau sur tes épaules.
*- Et bien c'est fait maintenant,
bougonna Aiden en s'affalant dans un fauteuil.
Jared regarda Nathan, et celui-ci le regarda.
Il avait menti, bien évidemment. Plus rapide que les autres, il avait réussi à monter une histoire tenant la route.



*- Vous vous êtes demandé, Nathan, pourquoi tout les protagonistes semblaient avoir le même âge. C'est une excellente question, à la réponse simple. Nous sommes la dernière génération.
*- La dernière avant quoi ?
Questionna Ivy.
Aiden ouvrit des yeux ronds, comme si la réponse était tellement évidente qu'il était impossible qu'ils ne la sachent pas. Mais manifestement, aucun d'entre eux ne le savait.
*- Enfin ! Ne me dîtes pas que vous ne l'avez pas remarqué ! Que vous ne l'avez pas senti !
« N'avez-vous pas remarqué les terres qui se dépeuplent, les hommes qui tentent de fuir une menace qu'ils n'appréhendent pas ? L'impression que la terre se vide ? Jared, Lia, vous avez marché à travers ce pays. N'est-ce pas l'impression qui vous a saisi ?
« Et cette sensation menace qui s'élève du Sud, ne l'avez vous pas remarqué ? Le sentiment de danger qui s'empare de vous lorsque vous songez à repartir vers le Sud, et ce pressentiment qui vous pousse à toujours allez au Nord ?
« Et cet étrange vision, ce minuscule compte à rebours qui s'affiche devant vos yeux dès que vous pensez au futur, qui semble indiquer qu'il vous faut vous dépêcher, qu'il vous faut faire ce qu'il y a à faire le plus vite possible ? Cette impression que tout s'accélère, ce sentiment d'urgence ?
« Tout le monde le ressent. Chaque humain sur cette terre le perçoit, alors ne me faîtes pas croire que vous y êtes restés insensible.

Ils se tortillèrent. Il était évident que les descriptions du Prophète révélaient certains souvenirs chez eux. Jared éprouva une certaine gêne à l'idée que Aiden puisse si bien les connaître. Mais à quoi s'attendait-il ?
*- Il reste environ une dizaine d'années. Une dizaine d'années avant que le compte à rebours n'arrive à son terme.
*- Et que va-t-il se produire ? A ce moment-là, que vas-t-il arriver ?

Aiden la regarda, la mâchoire serrée.
*- La Fin des Temps.


Un silence surnaturel s'installa dans la pièce. Plus personne ne parlait, plus personne ne bougeait. Ils avaient même cesser de respirer. Étrange comme une telle déclaration, dite par la bonne personne pouvait avoir tant de puissance, même dans ce salon moderne, même dans la chaleur de la pièce.
*- La Fin des Temps, répéta Aiden. La disparition de ce monde-ci, pour laisser place à un autre, différent. Tout sera détruit.
Lia siffla, l'air impressionnée. Ivy se prit la tête dans les mains, et Nathan s'étendit sur le canapé, l'air de réfléchir à ce qui venait d'être dit. Mais Jared voulait des réponses.
*- Quel rapport avec l'Appel ?
*- Il reste une chance de changer tout ça. Une chance de repousser la vague de destruction et de ténèbres qui va apparaître.
Ma sœur est enceinte. Elle accouchera d'un fils, et le nommera Alexander.
Cet enfant est la clé de notre survie. L'unique espoir de l'Humanité.
Il sera le premier à se dresser face aux forces destructrices, le premier à oser regarder en face notre destruction. Il mènera les hommes, leur montrera comment utiliser leur force. Et, derrière lui, ils deviendront puissants. Ils stopperont l'Anéantissement.
*- Un leader prophétique ?
Proposa Nathan.
*- Un Roi, répliqua Aiden. Le plus grand Roi ayant jamais foulé la poussière de cette planète.
*- Et quel rapport avec nous ?
Reprit Lia, qui ne perdait pas de vue ce qu'elle voulait savoir.
*- Mon neveu, malgré ses capacités particulières, va être fragile pendant ses premières années. Faible, vulnérable. Une cible de choix pour nos ennemis. Il va falloir le protéger, le former. Lui permettre de devenir ce qu'il est appelé à être.
« Et c'est pour ça que je vous ai fait venir. Le fait même que vous soyez là, malgré les épreuves, malgré les obstacles, prouve que vous êtes forts. Suffisamment pour la tâche qui sera la vôtre.
Vous devrez protéger l'Enfant-Roi jusqu'au moment où il pourra monter sur le trône. Vous devrez l'épauler, lui apprendre à se battre, en faire un homme respectable et intelligent, afin qu'il puisse être prêt lorsque la Fin Des Temps surviendra.
*- On va jouer les nounous,
traduisit Ivy.
Aiden braqua sur elle des yeux incandescents, la fusillant du regard.
*- Comment osez-vous réduire ainsi le rôle qui vous est dévolu ? Siffla-t-il entre ses dents serrées. C'est le devoir le plus important incombant à des mortels depuis près de cinq mille ans ! Vous devez le faire, pour votre espèce ! L'Humanité vous vénérera pendant les vingt prochains siècles !
*- Je ne cherche pas la gloire,
répondit Jared. Cela ne m'intéresse pas. Trouvez-en d'autres.
*- Je suis pas là pour faire la nounou
, rajouta Lia. Très peu pour moi.
*- Je ne souhaite pas avoir tant de responsabilités,
dit Ivy à son tour. Je préfère ne pas m'impliquer.
Aiden les regarda tous, un par un, un tel niveau de haine dans les yeux que Jared en eut des frissons.
Mais cela ne changeait rien à leur choix. Aucun des Appelés ne souhaitait accepter ce rôle.
*- Et vous, Nathan ? Finit par demander le Prophète.
*- Je ne suis pas un Appelé, répondit celui-ci.
*- Bien sûr que si. C'est simplement que vous Appeler par les mêmes moyens que les trois autres ne vous aurait pas permis de rencontrer Ivy. Les chemins la concernant étaient plus flous, moins assurés si vous n'étiez pas avec elle.
*- Les chemins ? [/color]Répéta Ivy, interloquée.
*- Les voies du futur, répondit Aiden, comme si c'était évident.
*- Je ne comprends pas, dit Jared, également perdu.
*- Eh bien ! Pourquoi croyez-vous qu'on m'appelle Prophète ? Je suis Presciant !
Et il se leva, retira son pull pour leur dévoiler son dos et la preuve de son Irisation.


La tâche Irisée, loin d'avoir une forme patatoïdale comme chez l'Irisé lambda, formait chez lui un dessin magnifique : deux brins fins partaient du bas de ses reins, et remontaient le long de sa colonne vertébrale en formant une double hélice, comme un brin d'ADN multicolore et lumineux. Au niveau de ses omoplates partaient deux magnifiques ailes d'aigles, lui recouvrant tout le haut du dos pour aller se terminer sur ses épaules.
*- C'est splendide, constata calmement Nathan.
*- Je vous crois, le remercia Aiden en se rhabillant. C'est la preuve que ce que je vous dit ne sont pas des élucubrations issues d'un esprit enfumé. Le futur se dévoile devant moi comme des chemins à travers une plaine herbeuse. Le choix de chaque chemin dépend de mes actes, où de ceux des autres. Rien n'est figé. C'est comme ça que j'ai pu voir ce qui allait se passer dans vos vies, et choisir comment prendre contact avec vous pour vous amener jusqu'ici. J'ai pris possession des réseaux électroniques, ai modifié votre environnement perceptible pour vous faire comprendre que j'avais besoin de vous ici. J'ai agi en sachant déjà les résultats les plus probables.
« Mais quand je regarde le futur lointain, je ne vois que la mort et la destruction, quel que soit les choix faits. Seul Alexander offre une lueur d'espoir. Vous devez l'aider.
*- Mais pourquoi nous ? Pourquoi pas n'importe lequel de vos Arpenteurs, où même vous en personne ? Vous semblez puissant. Ne pouvez-vous pas vous en occuper ?
Questionna Nathan.
*- Vous, pour la simple raison que vous êtes les plus à même de remplir ce rôle. Parmi tous les humains de cette planète, c'est vous qui m'avez paru le plus apte. Vous, qui avez le plus de chances de réussir à apprendre à Alexander ce qu'il doit savoir. Vous, qui lui offrirez les armes pour vaincre l'ennemi.
*- Comment vaincra-t-il?
Demanda Lia, sceptique.
*- Je ne sais pas, soupira le Prophète. Si proche de la Fin Des Temps, ma vision se brouille et n'est pas suffisamment précise. Mais Alexander aura besoin de vous. De vous quatre, précisément.
« Quant à moi... Je ne sortirai pas vivant du siège de cette cité.



Un nouveau silence, aussi glacial qu'un vent arctique.
*- Vous ne pouvez rien y faire, reprit Aiden. Essayer de changer ce flux temporel serait trop destructeur pour l'avenir.
« Mais ma sœur survivra. Et son fils avec elle. Vous devrez les aider, les protéger jusqu'à la fin.

Ainsi donc, le frère et la sœur ont une vision différente du futur, songea Jared. Intéressant. Mais pourquoi Aiden se trompe-t-il ? Et s'il se trompe là-dessus, sur quoi d'autre a-t-il tort ?
Jared se rappela s'être promis d'aider la Sainte Jennyfer de son mieux, y compris en obéissant à ses ordres. C'est pourquoi il reprit la parole.
*- J'accepte.
Lia le regarda comme s'il avait perdu l'esprit. Ivy le considérait d'un air soupçonneux. Aiden rayonnait, rassuré de voir que quelque chose se passait selon sa volonté. Nathan, lui, gardait cet air impassible qui le caractérisait.
*- Ainsi donc vous avez vu la vérité, le félicita Aiden. J'en suis flatté.
*- Ça va pas, Jared ?
L'apostropha Lia. Un coup tu dis non, puis ensuite tu dis oui ? Tu imites une girouette ou quoi ?
*- J'ai changé d'avis,
répondit Jared.
* - Ah oui ? Parce que tu crois son baratin ? Des ennemis dans le noir, la Fin des Temps combattu par un gosse de dix ans ?
*- Je sais pas trop pour le gosse. Mais les ennemis dans le noir, je te rappelle qu'on en a croisé un. Et je sais que t'en tremble encore la nuit !
*- Shadow ? C'est un cas isolé, un élément perdu ! Comment tu veux qu'il trouve une armée d'êtres comme lui ? C'est impossible ! Tu te laisses mener en bateau, Jared !
*- Personne t'obliges à me suivre, Lia ! Mais j'ai foi, comme quand on marchait dans la neige, suivant ce putain de câble ! Là aussi, j'avais foi qu'il nous mène quelque part ! Et j'avais raison ! Alors maintenant, tu fais ce que tu veux !
*- Si vous avez cru que j'allais m'embarquer dans cette histoire rien que pour vos beaux yeux, monsieur Archéon, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu'au coude !

Et elle quitta la pièce, claquant la porte derrière elle suffisamment fort pour faire tomber la moitié des livres de la bibliothèque.
Aiden, resté silencieux pendant tout l'accrochage, regarda ensuite Nathan et Ivy.
*- Je viens aussi, répondit Nathan à la question muette.
*- Et moi je reste avec Nathan, rajouta Ivy en se rapprochant de ce dernier.
*- Très bien, soupira Aiden d'un air soulagé. Samuel ?
*- Oui, Prophète ?

Les trois jeunes gens se retournèrent. Le grand blond était resté silencieux pendant toute la discussion, au point qu'ils l'avaient oublié.
*- Va me chercher Matthew. S'ils doivent sortir de la ville avec mon neveu, ils doivent savoir à quoi s'attendre. Je vous attends au PC.
*- Bien, Prophète.

Samuel descendit du bar sur lequel il était assis, et sortit par la même porte que Lia, bien qu'avec un peu plus de douceur.
*- Suivez-moi, continua Aiden en se retournant vers les trois Appelés. Nous allons vous montrer ce qui rôde autour de cette cité.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 17 Mar - 0:08

Les quatre jeunes gens traversèrent les froids couloirs du château écossais pour arriver dans une grande salle à manger, transformée en QG militaire. Des cartes du monde, d'Angleterre ou du pourtour de la ville, annotées, griffonnées, déchirées, étaient accrochées au mur. Des écrans LCD ultraplats ou de lourds postes cathodiques étaient répartis sur des bureaux et des commodes le long des cloisons. Des dizaines de documents, de plans et de lettres, imprimés sur de vieux parchemins ou des écrans plastiques pliables, étaient négligemment disposés sur la grande table en bois trônant au centre de la pièces, accompagnés de compas, de stylos, de règles, de plusieurs calculettes et d'un projecteur holographique, qui dessinait une petite sphère tremblante et translucide au-dessus du bois ancien. Sur les murs, des installations électroniques artisanales clignotaient, bipaient et scintillaient dans une pénombre repoussée par les lueurs blafardes des écrans et le chaud frémissement de dizaines de bougies disposées un peu partout dans la pièce.
Aiden referma la lourde porte en bois derrière eux, mais elle se rouvrit l'instant d'après, laissant passer Samuel et un autre homme.
Ce dernier était vêtu d'une légère armure de kevlar noire, composée de fines plaques réparties sur son corps, le protégeant intégralement jusqu'au cou. De lourdes bottes de cuir poussiéreuses claquaient à chaque pas sur le granit gris. Un arc, un carquois et un AK-47 rafistolé au scotch noir étaient passés en bandoulière dans son dos, s'entrechoquant doucement. Une ceinture de cuir, accrochée négligemment autour de sa taille, supportait grenades, poignards et revolver.
Il avait un casque intégral, un peu semblable aux casques de VTT, noir également, agrémenté d'antennes disposées à l'arrière.
Un soldat.


*- Bonsoir, Matthew, dit Aiden.
*- Bonsoir Aiden, répondit le soldat en retirant son casque.
Jared nota l'emploi du prénom, plutôt qu'un « Prophète » respectueux. Un élément de plus dans ce puzzle étrange.
*- Je te présente Nathan Milner, Ivy Lockheart et Jared Archéon, continua Aiden. Trois des quatre Appelés.
Matthew s'approcha des trois jeunes gens et leur serra la main, marmonnant un « Enchanté » rapidement oublié. Il avait les yeux marrons, les cheveux châtains coupés courts et une barbe de quelque jours. Environ 30 ans, estima Jared
*- Nathan, Ivy, Jared, je vous présente Matthew Harker. Leader militaire des Arpenteurs de la 501°.
*- Tu m'as fait demander, Aiden,
abrégea Matthew.
*- Oui. J'aimerais que tu présentes la situation actuelle à ces jeunes gens. Que tu leur parles du siège, et de ceux qui le mènent.
Matthew acquiesça, s'approcha de la table et saisit une télécommande. Il appuya sur un bouton, et un écran s'afficha sur le mur.
Mais l'écran n'affichait que des bandes noires et grises, ondulant lentement.
*- Aiden, soupira Matthew.
Celui-ci regarda l'écran, soupira à son tour, et tendit la main vers l'écran. Celui-ci ondula, et les bandes noires disparurent pour laisser place à l'écran d'accueil d'un ordinateur.
*- Bien, commença Matthew.
Il afficha un plan, représentant la ville et ses environs immédiats.
« Il y a onze ans, les premiers Nocturnes commencèrent se rendre maîtres des villes de la région. C'était les premiers Nocturnes jamais rencontrés, bien avant ceux de Sibérie ou du Canada. Mais cette information n'a jamais filtrée.
Les premiers Arpenteurs de Fort William ont découvert ce phénomène. Nous nous sommes regroupés sous une bannière unique, celle de la 501°, en hommage aux 500 hommes et à leur capitaine, morts en Égypte en 1941 après une résistance acharnée dans les ruines de Benghazi.
Et nous avons commencé le combat.

Sur la carte, de petites croix vertes et rouges se dessinèrent, représentant les zones de combat, et les victoires.
« C'est là que Jennyfer a commencé à nous parler, pour la première fois. Les premières prophéties, les premières implications au combat. Elle a reçu, à nos yeux, les preuves de sa sainteté quand elle a repoussé, seule, Darrash et quatre Nocturnes devant Inverlochy, et survécu à un obus en tir direct.
Les combats dans la région ont continué pendant deux ou trois ans. Nous avons remporté quelques victoires, comme Inverlochy, justement. Mais les Nocturnes réussissaient à maintenir le statu quo partout, et avançaient lentement.
« Jennyfer a alors rencontré son actuel mari, à l'époque juste petit ami, pendant les combats. Michaïl * Gabriel Korolev. Un Russe.
C'était un grand orateur, très croyant, et un puissant Irisé. Un Quadrant, comme Jennyfer, et son frère.
*- Un Quadrant ?
Répéta Ivy.
*- Oui. Des Irisés dont les capacités sont nombreuses et variées.
*- Moi, par exemple. Je suis Presciant, mais possède également le Long Toucher, la Longue Vision, et des capacités de Voyageur,
continua Aiden. Entre autres, rajouta-t-il avec un petit haussement d'épaules, comme s'il préférait garder certains éléments secrets.
« Michaïl, comme la plupart des Quadrants, voyait à long terme. A très long terme. Il était persuadé qu'une Terre Promise attendait les humains dans les steppes sibériennes, une terre qui ne se révélerait qu'au moment voulu.
Il est parti à Jérusalem, emmenant Jennyfer et un noyau dur de quelques Arpenteurs.
« Je n'y étais pas, mais je sais que, à l'instar d'Aiden et de Jennyfer, prophètes des Arpenteurs, Michaïl est devenu le Messie de Jérusalem, guidant les derniers croyants des trois grandes religions. Ce qu'il leur a dit, je ne sais pas. Samuel le sait mais il ne veut rien dire - comme tous ceux qui y étaient. Mais désormais, les croyants de Jérusalem le suivent.
Ils sont partis, des milliers de personnes, à pied. Ils ont quitté Jérusalem, suivant ce Messie, à travers le désert du Moyen-Orient, les monts du Caucase, les plaines géorgiennes, pour arriver dans les vastes steppes de Russie.

Une carte de l'Asie s'afficha, et le parcours des Longs Pèlerins se dessina en pointillés
« Jennyfer est partie à ce moment-là. C'était il y a environ cinq ans. Elle a laissé Michaïl, malgré son amour pour lui, convaincue que quelque chose de très important se passait à Fort William, chez elle.



« Elle est donc rentrée, avec la peur que sa ville ait été prise, car elle ne voyait plus rien. Toute la région était masquée dans ses visions.
Mais la ville n'avait rien. Si elle était devenue invisible aux yeux de la jeune fille, c'était uniquement parce qu'un nouveau Quadrant s'y était réveillé. Son frère, Aiden.
Les combats avaient cependant évolué, et pas en notre faveur. Les Nocturnes avaient pris le contrôle de la plupart des agglomérations autour de Fort William. Le Nocturne connu sous le nom de Chronos avait pris de plus en plus d'importance, au point d'égaler Darrash en terme d'influence dans l'étrange hiérarchie des Nocturnes, et avait permis plusieurs grandes victoires. A tel point qu'ils avaient suffisamment d'acquis pour lancer un assaut impressionnant, par sa puissance et le nombre de Nocturnes engagés. Nous avons été repoussés jusqu'aux limites de la ville. La fin des combats, et le début du siège.
« Bien sûr, tout ça s'est passé d'une manière assez... masquée. Malgré les destructions, les cadavres, les douilles et les bruits de combat, l'ensemble de la population continuait à vivre. On a parlé de guerres de gangs, d'éléments dissidents de l'armée tentant de survivre face à des forces loyalistes pourchassant les déserteurs.
Mais lors du dernier assaut, les Nocturnes ont cessé de faire semblant. Les villes se sont dépeuplées en quelques jours. L'armée est venue après un tel exode. Ils sont repartis, après deux semaines de combats terribles. Les Nocturnes étaient tranquilles.
« Aiden et sa sœur ont beaucoup parlé. Pendant trois semaines, sans que personne ne puisse leur adresser la parole. Ils ont défini ce qu'ils voulaient essayer de faire pour le futur.
Ils ont décidé d'accepter d'être ce que les Arpenteurs de la ville voyaient en eux : des prophètes.
Aiden est parti à son tour, pour aller au Concil de Corinthe, la réunion des représentants de tous les groupes d'Arpenteurs de la planète.
Là-bas, il leur a parlé. Il leur a expliqué qui il était, ce qu'il était capable de faire. Ses projets pour le monde. Et ils ont accepté sa légitimité, pour la plupart. Pour les plus récalcitrants, Aiden les a rencontré, un à un, pendant près de trois ans, avant de revenir ici.
« C'est à ce moment-là qu'il lança l'Appel. Il avait vu dans le futur qu'il y avait de très grandes probabilités que Michaïl revienne à Fort William, pour revoir Jennyfer, et qu'un enfant allait naître de cette union. C'est pour ça qu'il vous a fait venir. Il vous l'a sûrement déjà expliqué.

Aiden acquiesça doucement. Il était resté silencieux tout au long de l'exposé de Matthew, alors même qu'il était le principal concerné, remarqua Jared. Peut-être ne tenait-il pas à se jeter des fleurs. Ou bien peut-être que tout ceci est faux, se dit-il soudainement. Il y réfléchirait plus tard.




« Bien, continua Matthew. Concernant le siège en lui-même, il est « dirigé » par deux puissants Nocturnes.
Mais d'abord, il faut savoir que les Nocturnes ne se soumettent pas aux systèmes de grades et de commandement. Ils détestent ça, ils l'abhorrent.
Non, en réalité, seul, chacun est individualiste et égoïste. Mais étrangement, quand ils se regroupent, une sorte de télépathie s'installe entre eux, et avec les autres. Nous pensons que, de cette façon, ils ressentent les objectifs globaux, et les appliquent à leur manière.
C'est pourquoi notre théorie est que les leaders sont ceux qui ressentent le mieux ces objectifs, et peuvent ainsi mener les autres. Un peu comme le soldat qui charge en premier, dans les films, et qui est suivi par tout les autres.

Une image s'afficha sur l'immense écran mural. C'était une photo, un peu floue et pixelisée. On y voyait un homme, où ce que Jared supposa être un homme. Il était vêtu d'immenses châles, de turbans et de voiles, tous bleus foncés, tous abîmés, élimés, usés, qui volaient autour de lui dans un désordre certain. Il paraissait massif, ainsi drapé de telles quantités de tissu. On ne voyait rien de lui, à part des membres que l'on pouvait deviner sous les épaisseurs, et ses yeux, laissés libres de turbans.
Des yeux terribles, effrayants. Deux orbites remplies d'encre bleue, sans paupière, sans iris ni pupille. Rien d'autre que ce bleu sombre, et un regard sinistre, à en faire des cauchemars. Un regard éloigné depuis longtemps de l'humanité.
Jared se rappelait sa mère, lui disant que les yeux sont des fenêtres sur l'âme. Jared frissonna. Ces fenêtres-là ne menaient que sur une chambre froide.
« Voici Darrash. Le premier leader du siège. C'est un Nocturne assez âgé. Ses vêtements semblent démontrer une vie dans le désert, mais on ne sait rien de plus sur son histoire.
Il est particulièrement puissant en combat rapproché, même si on ne lui connaît aucune Irisation
Il manie une arme étrange : un bâton d'environ un mètre cinquante, surmonté d'une lame de faux à chaque bout.
Contrairement à d'autres, Darrash ne s’embarrasse pas d'une guerre psychologique ou ne joue pas avec ses victimes. Il se contente d'avancer, déployant une force brute incroyable et une résistance à toute épreuve pour tout détruire sur son chemin.

Une autre photo glissa sur l'écran. On y voyait un homme, en pagne, à moitié de profil, le visage tourné vers le photographe. Il était pâle, allait pieds-nus, et s'appuyait sur un immense bâton, d'au moins trois mètres de haut, surmonté d'un sablier.
Jared plissa les yeux. Cet homme était scarifié de partout. Il s'était greffé des dizaines et des dizaines d'objets à même la peau: des sabliers étaient fichés entre ses côtes et dans la peau de son cou, des chronomètres étaient agrippés dans des cicatrices, à moité engloutis dans le corps de l'hôte. Un réveil était glissé à la place de son œil, un autre était visible dans la bouche ouverte.
Il avait à ses poignets des dizaines et des dizaines de montres, qui formaient un ensemble compact remontant jusqu'à son coude. Dans son dos, une perche métallique surplombait un tatouage de cadran solaire. Un lourd collier regorgeant d'autres chronomètres, d'autres sabliers, d'autres réveils, ainsi que des pendules, était passé autour de son cou, faisant couler le sang à mesure qu'il cisaillait sa peau.
Et autour de son bâton, un réveil électronique était attaché sommairement, maintenu par du scotch et son propre cordon d'alimentation. Et malgré le fait qu'il ne soit relié à rien ( la prise était clairement visible sur la photo ), le réveil affichait une heure – bien que totalement délirante : 27:69
« Voici Chronos. C'est un Presciant, rendu fou par ses capacités, totalement perdu, incapable de se situer temporellement. Apparemment, se rapprocher d'objets reliés au temps, comme tout ce qui sert à indiquer l'heure qu'il est où le temps qui passe, lui permet de se rapprocher de la réalité, de se fixer.
Ses capacités lui permettent maintenant de voir le futur proche d'une manière parfaitement claire, d''où son ascension, car il en peut être défait en combat singulier.



« Ce sont eux qui mènent les Nocturnes. Eux qui retranscrivent leur volonté inhumaine de s'emparer de la ville, de ses habitants et de deux Thiran, en ordres de batailles, stratégies et tactiques. Nous leur résistons depuis maintenant cinq ans. Mais cela ne pourra pas durer éternellement.
*- Combien sont-ils ?
Demanda Nathan.
*- Environ soixante-mille. Et ils sont plus nombreux chaque jour.
*- Pourquoi ?
*- Parce qu'ils sont attirés,
répondit Aiden. Attirés par moi, par ma sœur, et par vous, maintenant que vous êtes arrivés. Ils sont attirés comme des requins flairent l'odeur du sang. Ils sentent que quelque chose d'important se joue ici, que de grands pouvoirs et des destins grandioses vont se déterminer dans les ruines de cette cité, et ils affluent pour y participer, pour faire couler un peu de sang dans ce combat si important.
*- Je ne comprends pas ce qu'ils sont,
dit Jared. On m'a dit que c'était des individus dangereux, qui apparaissaient un peu aléatoirement. Mais ça doit être quelque chose d'autre, alors, non ?
*- En effet Jared,
continua Aiden. Les Nocturnes ne sont pas des hommes. Plus tout à fait.
« Ils sont l'évolution logique de la lie de l'Humanité : les mégalomanes, les violeurs, les pédophiles, les psychopathes, les schizophrènes, les meurtriers, les sadiques, les serial killers, tous ces hommes et ces femmes, inadaptés à notre société, inadaptés à une vie classique, quel qu’en soit sa nature.
Cette partie de l'Humanité a longtemps été tenue à l'écart, mis au rebut, pour nous protéger. Pendant longtemps, ils n'étaient rien d'autre que des erreurs, des accidents dans la longue histoire de la génétique. Mais quelque chose s'est produit.
*- Le Changement,
comprit Jared.
*- Oui, confirma Aiden. Le changement a eu sur ces êtres un effet terrible, bien plus puissant que sur le reste.
*- Mais pourquoi ?
Dit Ivy, interloquée. Pourquoi eux et pas nous ?
*- Je vas vous montrer,
répondit Aiden avec un petit sourire.






Il se retourna vers la table, agita rapidement la main, etes documents allèrent s'empiler tout seuls sur un coin de la table. Un nouveau mouvement rapide de la main fit apparaître sur la table un grand plat, rempli d'encre bleue. Un troisième mouvement, et deux piques à brochettes virent se planter dans le plat, sereinement dressées au-dessus de l'encre frémissante.
Aiden se tourna vers les trois Appelés.
*- Voici la réalité. Le monde, tel qu'il est normalement.
Il serra les dents, et deux petits bateaux en papier apparurent dans ses mains.
*- Voici deux humains.
Il s'approcha de la table.
*- L'un est totalement normal.
Il posa le premier petit bateau sur l'un des pic à brochettes, veillant à ce qu'il soit stable.
*- Le deuxième ne l'est pas du tout. Il présente des signe évidents de danger pour lui ou pour les autres.
Il posa le second bateau à l'envers, sur la pointe, dans un équilibre plus qu'instable.
*- Et maintenant, le changement.
Du plat de la main, il frappa violemment la surface de l'encre bleue.



Le premier bateau, posé de manière stable, fut aspergée de quelques gouttes d'encre. Le second, par contre, alla s'écraser dans le bassin, et le papier ne mit que quelques secondes pour se gorger d'encre. En une minute, le bateau était devenu bleu foncé.
*- Voyez. La forme générale des deux bateaux est toujours identique. Pourtant le changement est visible sur le second. Il a totalement changé de couleur, devenant distinct du premier. Voici ce qu'il s'est passé pour les Nocturnes.
*- Et donc nous serions dans le cas du premier bateau, celui qui est toujours en haut de son pic ?
Voulut savoir Ivy.
*- Oui, confirma Aiden.
*- Le premier bateau a changé, remarqua Nathan. Il y a des taches d'encre dessus.
*- En effet. Le changement n'épargne personne. Savez-vous ce que ces tâches représentent ?

Et, en un éclair, Jared eut l'illumination. Tout se mit en place dans sa tête : ce qu'il avait appris en prison, ce qu'il avait deviné, et ce qu'il ne savait pas.
*- L’Irisation. Le changement nous a affecté aussi, et la preuve, c'est l'Irisation.
Il se tourna vers Aiden.
*- C'est pour ça qu'il ne faut pas trop y avoir recours, continua-t-il. Ce n'est pas un don. C'est une corruption de notre être. Une sorte de cancer. C'est pour ça que c'est dangereux.
*- Oui,
confirma Matthew. Malheureusement, il est probable que vous dussiez avoir recours à vos capacités avant la fin. Prenez garde, juste, à ne pas dépasser vos limites.
*- Attendez,
l'interrompit Nathan. Votre exemple est intéressant, j'en conviens. Mais ça ne répond pas à la question fondamentale : qu'est-ce qui a provoqué le changement ? Et quelle en est la nature précise ?
*- Et que sont les Ruines ?
Rajouta Jared.
Un froid glacial s'abattit sur la pièce. Les bougies furent soufflées, les écrans tressautèrent avant d'afficher neige et parasites, et un silence surnaturel s'installa.
*- Mieux vaut ne pas évoquer ces sujets en pleine nuit, si vous voyez ce que je veux dire, conclut Aiden en rallumant les bougies d'un geste de la main.






* Prononcer « Mi-rha-il »

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Lun 1 Avr - 1:01

*
*
*
**Jared était assis sur les remparts de la ville, humant l'air froid de la nuit noire. Il réfléchissait.

Ils n'avaient eu du Prophète aucune information sur les causes du changement. Rien de plus sur les Ruines, et sur les raisons du colossal danger qu'ils représentaient. Ils ne savaient rien de plus sur cette Fin des Temps qu'ils étaient sensés prémunir, sur les capacités ou le destin du Roi Thiran, même pas encore né. Ils ne comprenaient pas mieux l'Irisation et ses dons devenus terrifiants. Et quand à leur survie sur les terres d'Afrique, près du Kilimandjaro, ils ne l'avaient même pas évoqué.
En somme, ils ne savaient rien.


Il dégaina son couteau, et le fit léviter quelques centimètres au-dessus de son doigt. L'arme en carbone resta immobile quelques secondes puis commença, sur ordre de Jared, à tourner sur elle-même, de plus en plus vite.
Il finit par rengainer la lame. Il ne savait plus très bien s'il était dangereux de se servir de ses capacités ou non.
Aiden lui paraissait suspect. Si son explication sur l'Irisation était vraie, il aurait dû être mort – ou corrompu – après une utilisation aussi poussée que la sienne. Le fait qu'il soit encore vivant et bien portant montrait qu'il n'avait pas dit toute la vérité.
Et cette mort prochaine ? S'il était si puissant, capable de tant de choses, comment pouvait-il savoir la date de sa mort, et ne rien faire pour l'éviter ?
Et les Ruines ? Plus que tout autre sujet, c'était cet étrange silence quant aux sept terribles Nocturnes qui l'intriguait le plus. Pourquoi ne pas en parler, ne pas les mentionner, alors qu'ils étaient manifestement leurs ennemis les plus dangereux ? Comment se battre sans connaître son adversaire ?
Il ne savait plus quoi penser. Le but était désormais atteint. Ils avaient rejoints Fort William. Et au lieu de se simplifier, les choses s'étaient compliquées.
Il avait encore foi. Cette foi inébranlable, qui l'avait fait tenir pendant leur difficile voyage jusqu’à la cité écossaise, était toujours là, tapie dans son cœur comme un petit animal. Mais s'y ajoutait désormais le doute, face à ce qui lui apparaissait de plus en plus comme une vaste arnaque, dont il n'arriverait pas à visualiser l'aboutissement.
Il se sentait comme l'un de ces inconnus, piégés par des caméras cachées, comme il pouvait en voir à la télévision quand il était petit. Il avait vu beaucoup de choses, était convaincu que le changement était réel, mais il se sentait maintenant comme un enfant ayant vu un monstre retirer son masque. Tout lui semblait faux, irréel, comme une vaste farce.
Il avait déjà connu ce sentiment. En prison, et puis plus tard, pendant ses années de vagabond. Et il connaissait une méthode parfaite pour y mettre fin. Boire.

Il sauta du rempart, et se dirigea vers la ville, en quête d'un bar, d'un pub où d'une bande de jeunes suffisamment généreux pour lui fournir de quoi museler ses pensées et noyer son cerveau.


Quelques minutes entre les ruelles sombres, à peine éclairées par les lueurs blafardes de la lumière morte, lui suffirent pour trouver une taverne.
A peine la porte ouverte, Jared sut qu'il était au bon endroit. Le bar enfumé était bondé, rempli de jeunes et de moins jeunes, criant, riant et dansant sur un rock poussif et viscéral, une chanson sur les murs et l'éducation baragouinée par un chanteur visiblement drogué et des musiciens imprégnés jusqu'aux os par leur musique. La lumière, chaude et chaleureuse, se reflétait dans les verres d'alcool et sur les boiseries sombres, et l'ambiance était joyeuse et détendue.
Jared sourit, se fraya un chemin vers le bar et appela le patron.
*- Qu'est-ce que je vous sers, questionna celui-ci, un gros bonhomme, chauve, et à l'énorme moustache.
*- Ce que vous avez de plus fort, répondit Jared en cherchant de l'argent dans ses poches.
*- Pas besoin d'argent ici, camarade, le dissuada le barman d'un geste de la main.
Jared acquiesça, rassuré, car il n'avait en réalité pas le moindre penny pour ce brave homme.
*- Pour ce qui est de la boisson, continua l'homme, je peux vous proposer du Spanghelm.
Il sortit une bouteille de verre poussiéreuse, remplie d'un liquide rouge sang.
*- Qu'est-ce que c'est ? Demanda Jared tandis que le barman remplissait trois shooters.
*- Du sang de chat, de la menthe et de l’éthanol. Ça purifie les boyaux, rajouta-t-il avec un clin d’œil.
Jared frissonna. Mais c'était ce qu'il voulait, ce dont il avait besoin pour arrêter de penser à tout ces problèmes qui le dépassaient. Il attrapa le premier shooter.

*- Menteur ! S'exclama le grand roux.
Jared éclata de rire, et attrapa son verre. Plusieurs jeux d'alcool lui avaient fournis de nouveaux amis, avec qui rire et passer la soirée. Et surtout, avec qui boire.
Il but une nouvelle gorgée.

La chanson lui faisait battre les tympans. Il sentait son cœur battre à la même mesure que la musique. Un immense vert, rempli d'un liquide vert sombre, dans la main droite, la main gauche sur le cœur, dans une danse étrange. Pas besoin de logique, ni de pensées précises, quand l'alcool monte au cerveau. Il leva son verre, et avala une longue gorgée brûlante.

… plus de chemise...plus de pantalon...le fourreau de son poignard bat furieusement contre son flanc...le cerveau heurte le crâne alors qu'il balance la tête... il lui faut un verre...

… flou... trois verres... sur un homme... la porte.....tout... la rue des pavés qui …. OUAH ! … c'était un poteau... ahaha ! Un lampadaire qui parle.... monter...
il fait bon... les pommes qui sautillent hihi que c'est drôle... pourquoi pas ces escaliers ? Ils sourient, eux aussi... personne ne respecte les escaliers, de toute façon...
*- JE SUIS UN ESCALIER !
… a trois demi de mille de marches du container à bricot.... pourquoi pas monter ? La couche-culotte est confortable... et puis, si les nhui carabouillent, tant pis pour eux... Lia... Lia..... plic plic plic ! Haha que c'est drôle !
… rester là... bonne idée...





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*************************************************** *




Les forêts du monde sont désormais des endroits dangereux. Surtout la nuit. Mais nulle trace de peur ne s'affiche sur son visage sombre. Nulle menace ne pose ses yeux avides sur elle. En cette inquiétante nuit, c'est elle, la menace.
Ses pieds nus foulent le sol parsemé de mousses, de branches et de brindilles, sans qu'aucun son ne trahisse sa présence. Elle n'est vêtue que de tulles, de foulards et de turbans, qui volettent autour d'elle et laissent deviner de temps à autre des courbes et des formes à damner le plus prude des hommes. D'ailleurs, ceux qui ont succombé à cet attrait terriblement sensuel sont légion. Mais ce soir-là, le but est ailleurs.
De longues et fines nattes de cheveux noirs comme l'encre pendent dans son dos, comme les lanières d'un fouet mis au repos quelques instants. Son visage magnifique n’exprime que la sérénité, et la douceur. Seuls ses yeux trahissaient ce qu'elle était vraiment. Les yeux sont des fenêtres sur l'âme, et personne ne peut dissimuler ce que son regard dévoile. Pas même elle.
Deux lourds bracelets ouvragés en argent engoncent ses avants-bras.


Elle marche, à travers les pins millénaires. Son regard glisse sans ralentir sur les cadavres mutilés, les crânes pendus aux branches et les cadavres de chats, précautionneusement rassemblés en tas et recouverts de cendres. Elle semble ne pas remarquer la mousse poisseuse, imbibée de sang, qui dégorge à chacun de ses pas. Elle ne semble pas entendre les gémissements et plaintes discrètes, signes quasi-inaudibles de tortures sans noms. Son but est ailleurs.

L'air change de saveur. Apparaissent les effluves masculines de la sueur et de l'urine, qui se mêlent aux senteurs de sang et de mort pourrissante qui règnent déjà depuis quelques temps. Les preuves se rassemblent pour celui capable de les lire. Le territoire est marqué des sigles des meneurs. Il ne faudra plus très longtemps.
Les yeux s'ouvrent, et dans les arbres, sous la neige, derrière les rochers, les mouvements font frissonner l'air immobile. Comment ne pas ressentir ces vibrations, cette preuve que quelque chose arrive. Ils se regardent. Ils se comprennent. Suivons-là.
Pas besoin de se cacher. Les troupes se rassemblent. Ils avancent derrière elle. Elle marche devant eux. Tout commence.

Enfin se présente le premier. Il porte châles et turbans, comme elle, mais là où les siens sont transparents, lui les porte bleus sombres. Et là où les siens ne dévoilent que formes et courbes, laissant deviner ou entrevoir ce qui se cache dessous, lui se dissimule sous des couches de vêtements, masquant son corps et ses cicatrices. Seuls ses yeux bleus sombres se distinguent, et ils n'affichent rien.
Il se place devant elle, ils se jaugent du regard. Une minute, deux, cinq, dix, vingt. Pas un mouvement dans la forêt, juste les respirations des milliers d'être derrière elle et le murmure du vent qui commente ce match visible pour ses seuls yeux.
Il entame un geste, lançant vers elle un monstrueux poing, un poing colossal, comme taillé dans la roche.
Le geste est rapide, presque flou par sa vitesse. Le vent siffle – il est impressionné.
Mais là où son geste à lui est flou, son geste à elle semble irréel par sa célérité. Un instant plus tard, elle est à nouveau à sa place, et lui est à terre, une fissure longue comme le doigt sur son poing en pierre. Rien de définitif, juste humiliant. Et c'est comme ça qu'il le comprend. Il se relève, et pose un genou à terre devant elle.
Le second arrive à ce moment là, précédé de tics-tacs discrets mais persistants. Son corps n'est plus qu'un apologie des greffes et des mutilations, car il scarifié de partout, et incrusté de montres, de réveils et de sabliers sur chaque centimètres carré. Il s'arrête devant elle, et la regarde d'un œil – l'autre a été remplacé par un cadran de montre, enfoncé dans l'orbite avec tant de violence que l'os est craquelé – puis s'agenouille à son tour.
Ils se relèvent en même temps, et la regardent. Mais elle les ignore, et reprend sa marche. Ils se postent derrière elle, sur ses flancs, et la suivent. Eux aussi savent où aller.


Ils arrivent finalement dans une vallée encaissée. Il n'y a aucun arbre au fond, et le ciel dégagé laisse la lueur rougeâtre de la lune baigner les environs de sa clarté écarlate.
Ils sont des milliers, maintenant. Des dizaines de milliers, même. En fait, ils sont tous là, et d'autres continuent à arriver.
Elle grimpe sur un rocher, suivi des deux autres, et se tourne vers la foule. Elle les voit tous, et ils la voient. La tension est palpable. Elle prend la parole.
*- Je suis Noctis.
Les murmures naissent en un instant dans la vallée, et atteignent l'intensité d'un petit ouragan, avant de cesser tout aussi vite.
*- Nous devons briser le siège.
A nouveau des murmures. Qui naissent et disparaissent en une seconde. Peut-être ce n'était que le vent, finalement.
*- Il y a des chemins dans la forêt. Suivez-les. Ramenez des Riviants. Ils nous feront franchir les murs.
La foule se dissipe. Ils savent ce qu'ils ont à faire. Cette nuit, la cité tombera.






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Une douleur sourde au niveau du visage. Il essaye de lever le bras pour la chasser, mais que c'est dur... Il entrouvre les yeux.
Un homme, accroupi au-dessus de lui, était en train de le gifler pour le réveiller. Son visage était familier...
Jared secoua la tête, tentant de comprendre ce qui lui était arrivé. Ah oui, la cuite...
Au vue du ciel noir, il devait être aux alentours de trois heures. L'alcool n'avait même pas encore commencé à redescendre, et il avait l'impression d'être sur le pont d'un bateau perdu en pleine tempête.
*- Juioré, tenta-t-il d'articuler. Mais sa bouche était trop pâteuse pour qu'il réussisse, et puis de toute façon, il se fichait d'informer l'homme de son état.
Mais celui-ci sembla comprendre, car il hocha la tête, et sortit d'une des poches de son gilet une petite fiole.
Il la tapa contre le sol, la faisant mousser, puis la lui fourra dans la bouche, avant de lui pincer le nez.
Jared, complètement paniqué, commença à se débattre, mais l'homme lui dit :
*- Avale.
Alors il avala, docile, comme seuls peuvent l'être les gens ivres morts.
La mousse était poivrée, et au bout de quelques secondes, il ressentit un changement. Une minute plus tard, les effets de l'alcool avaient disparu.
Matthew Harker ( puisque c'était lui ) referma la fiole et la remit dans son gilet, avant d'empoigner Jared pour le relever.
*- Tu t'es mis une sacré mine, toi, commenta le soldat.
Jared se redressa, surpris de voir qu'il avait retrouvé le sens de l'équilibre, et surtout qu'il marchait tout à fait normalement.
*- Oui, répondit-il. C'est quoi ce truc  que tu m'as fait prendre ?
*- Un antipoison artisanal. C'est Samuel qui l'a conçu. Ça marche pas trop mal avec l'éthanol.
*- Merci,
le remercia Jared.
*- De rien, répondit Matthew, laconique.


Ils commencèrent à marcher le long du chemin de ronde.
*- Comment tu m'as trouvé ?
*- Tu étais sur mon chemin de ronde.
Jared, surpris, regarda autour de lui. En effet, il était bien sur les remparts de la ville. Il se demanda comment il avait bien pu arriver là. Bah, il avait déjà fait pire.
*- Pourquoi avoir bu autant ? Voulut savoir le militaire.
*- Je savais plus quoi penser. Et quand je sais plus quoi penser, j'ai tendance à chercher à ne plus penser du tout.
Matthew hocha la tête, compréhensif.
*- J'ai l'impression que c'est une vaste arnaque. Un plan pour nous amener à faire quelque chose. Ou juste pour se moquer de nous, continua Jared.
*- Tu sais, il a fallu des années avant que les Arpenteurs croient réellement à ce qu'ils voyaient. Des millions de personnes continuent à vivre dans leur propre monde, incapables d'assimiler et d'intégrer ce qui se passe autour d'eux. L'être humain a une fâcheuse tendance à renier ce qui ne correspond pas à ce qu'il croit. Tu ne fais pas exception à la règle.
*- Et toi ?
Demanda Jared. Quand as-tu cessé de douter ?
*- Au combat. Quand j'ai vu les Nocturnes à l’œuvre. Personne ne peut simuler le vide que l'on voit dans leurs yeux..

Matthew s'interrompit, et prit une grande inspiration.
*- Ils me font peur. Quand je doute, je repense à ce que j'ai vu. Et la peur qui m'envahit me certifie que tout ceci est bien réel.


Ils s’arrêtèrent et s'accoudèrent aux remparts. La lune était rouge, et inclinée de telle façon qu'on croyait voir les cornes du diable. Jared secoua la tête. Il devait sans doute rester encore un peu d'éthanol dans son sang.
Matthew avait sorti ses lunettes, d'encombrantes jumelles à vision nocturne, et observait la forêt, qu'on voyait au loin.
*- Tiens, regarde, lui dit-il en lui tendant l'instrument.
Jared attrapa les jumelles, et regarda à son tour. Dedans, tout était vert, mais il arrivait à distinguer les formes des arbres. Soudain, un mouvement furtif dans les branches. Il y regarda de plus près, mais ne parvint pas à distinguer quoi que ce soit. Mais un instant plus tard, un autre mouvement à peine perceptible, au sol cette fois-ci. A nouveau, Jared scruta les formes qu'il distinguait dans les jumelles, mais rien.
*- Ça bouge. Mais je ne vois rien, commenta-t-il.
*- Ce sont les Nocturnes. Dans les bois, on ne peut quasiment jamais les voir. C'est pour ça que la forêt est rasée si loin. On peut les voir venir, comme ça.
*- C'est vous qui l'avez coupé ?
*- Non. Nous l'avons brûlé.

Jared se retourna, et regarda le paysage.
*- Et pourquoi ils ne creusent pas ? Ils pourraient faire des tunnels, et arriver directement en-dessous.
*- Non... Les Nocturnes ont peur des profondeurs de la Terre. Ils s'en tiennent le plus loin possible.

Jared fit la moue, interloqué par cette étrange réponse, puis retourna à la contemplation de la forêt.


Quelques minutes plus tard, il finit par voir quelque chose.
Dans les lunettes, une forme humaine se tenait debout, tenant quelque chose qui gesticulait. Elle était au-delà du couvert des arbres, bien en évidence.
*- Matthew ! Il y en a un, là, qui se tient à découvert ! cria Jared.
Matthew, qui avait sorti une cigarette, la laissa tomber et regarda dans les jumelles.
*- Oui, en effet. On va lui faire sa fête, à cet abruti.
Il sortit un talkie-walkie, et appela.
*- Opérateur tour 45, ici Matthew Harker, code 12366MH 125. Enclenchez une de vos balistes, et envoyez un trait en 581-1256-15, approximativement 15°. Un Nocturne s'est aventuré au-delà du couvert des arbres, on va lui cramer les moustaches.
*- Bien reçu, ordre confirmé
, grésilla le petit transmetteur.
Et Jared, qui avait repris les lunettes et observait le Nocturne, entendit d'une oreille distraite le trait de baliste fendre l'air en sifflant vers l'orée de la forêt.
Il vit le Nocturne lever la tête en direction de la baliste, et se replier dans les bois, une fraction de secondes avant que le trait arrive.
L'écran des jumelles devint d'un vert uniforme alors que les opérateurs visuels étaient saturés. Jared leva les yeux, et constata qu'une immense flaque de lumière morte s'étendait autour de l'ancienne position du Nocturne, tâche de lumière banche au milieu d'une zone sombre.
*- J'y vois plus rien. Mais je crois qu'il l'a vu venir.
Matthew attrapa les jumelles, tourna un petit bouton sur le dessus, et les rendit à Jared.
*- Essaye avec ça.
Jared reprit les lunettes, et regarda à nouveau.
Le Nocturne avait bien disparu. Mais la chose gesticulante était toujours là. Elle était même bien plus visible et discernable, grâce à la lumière morte répandue à ses pieds.
On aurait dit un singe. Un singe blanc, maigre à en discerner les os. De la chair grise pendait de certaines parties de son corps, et des plaques noires ressemblant méchamment à des champignons poussaient sur son dos.
La chose se tenaient sur ses pattes arrières, retenue de force par un collier artisanal autour du cou, et tendait les bras vers la ville, comme si elle voulait simplement y retourner.
Mais sa tête ne laissait aucun doute sur le sujet. La créature rageait et écumait, claquait des dents et des crocs comme pour dévorer le premier à sa portée. Ses mains griffues se portaient parfois à son visage, et la bête s'arrachait des morceaux de peau avec les dents, comme le serpent retire sa mue.
L'élément le plus dérangeant de cette créature était ces points, plantées sur son crâne comme la crête d'un punk, mais visiblement faîtes d'os ou de kératine. Des points similaires avaient poussé un peu partout sur son corps de manière aléatoire, donna à l'ensemble l'aspect d'un skinhead pâle et monstrueux.
Jared suivit des yeux la chaine accrochée au collier, pour constater qu'elle s'enfonçait dans les bois. C'était les Nocturnes qui avaient amené cette horreur.


*- Il y a quelque chose d'autre, reprit Jared. Une bestiole, attachée. Je n'ai jamais vu ça.
Matthew reprit les lunettes, et regarda à son tour. Mais sa réaction fut totalement différente : sa mâchoire se décrocha, et il devint blanc comme neige comme s'il avait vu la mort en face.
*- Impossible... murmura-t-il. Pas ici. Pas déjà.
Il lâcha les jumelles, si précipitamment que Jared dut utiliser le Long Toucher pour qu'elle ne s'écrasent pas par terre, et attrapa fébrilement son talkie-walkie.
*- ALERTE GENERALE ! ALERTE GENERALE ! Hurla-t-il dans le petit engin. IL Y A DES STRYGES A NOS PORTES !
A peine une seconde plus tard, une alarme stridente, puis une seconde plus grave, se mirent à résonner dans la ville. Elles furent suivies d'une troisième, puis d'une quatrième. Avant une minute, toute la ville était en effervescence.
Jared regarda à nouveau. A l'orée de la forêt, la créature avait été rejointe par des milliers d'autres. Toutes enchaînées de la même manière, toutes aussi enragées. Toutes aussi terrifiantes, à cause d'un je-ne-sais-quoi que Jared n'arrivait pas à définir. Alors qu'el la regardait, l'une d'elle se lacéra le visage si violemment qu'un œil et la moité de son nez furent arrachés. A peine au sol, sa chair s'était déjà transformée en poussière, et un sang noir coulait désormais par-dessus le crâne nû.
*- Mon Dieu, mais c'est quoi ces trucs ? Murmura Jared.
*- Pas quoi, rectifia Matthew en vérifiant ses chargeurs. Qui.
Jared le regarda sans comprendre.
*- Ce sont des humains. Enfin, plus vraiment. On appelle ça des stryges. La pire chose qui pouvait nous arriver.
*- Des humains ?
Répéta Jared. Mais... c'est impossible Tu as vu à quoi ils ressemblent ? Comment ils auraient pu devenir comme ça ?
*- Ils sont malades.

Jared regarda à nouveau.Sous ses yeux, une stryge s'arquait, maintenue par son collier. Elle se cambra si fort qu'une côte finit par se briser et sortit devant sa poitrine, os blanc sur peau grise. Un peu à coté, deux créatures se battaient férocement. L'une d'elle finit par prendre le dessus, et brisa le cou de son adversaire, avant de commencer à le dévorer. Plus loin, une stryge montrait un crâne ouvert en deux, laissant apparâtre un cerveau recouvert d'insectes galopants.
Comment ces bêtes pouvaient-elles être des humains ?
*- C'est impossible, réfuta Jared. Aucune maladie ne peut faire ça.
A coté de lui, Matthew trempait une à une ses flèches dans une bouteille de vodka. Le long des remparts, des dizaines d'Arpenteurs se mettaient en position face à la forêt.
*- Si, une, répondit Matthew sans le regarder, absorbé dans son travail. La pire de toute. Une maladie qui peut se transmettre par simple morsure, par simple griffure, par simple consommation d'un verre d'eau contaminée, ou même par simple respiration d'une haleine empoisonnée. Une maladie pour laquelle il n'existe ni vaccin, ni traitement. Un maladie dont le nom résonne comme une condamnation, parce qu'être contaminé, c'est être condamné.
Il remit ses flèches dans son carquois et se redressa, avant d'attraper son arc.
Il reprit une flèche alcoolisée, sortit un briquet, et l'enflamma. Derrière lui, tout les Arpenteurs l'imitaient, préparant une pluie de feu – littéralement.
Matthew encocha sa flèche, banda son arc, et articula doucement, comme si ce nom portait malheur :
*- L'Ankara Bleu.

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Elshalan
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MessageSujet: Re: [Elshalan] Corruption (Roman)   Dim 19 Mai - 23:59

---Message aux lecteurs---

Ce chapitre contient des éléments particulièrement choquants, même de mon point de vue. Les éléments dans les spoilers sont considérés comme "répugnants", et l'histoire peut être comprise sans ça.
Cependant, ils permettent de comprendre de manière beaucoup plus explicite l'horreur nocturne, et sont donc, à mon sens, importants.
Malgré tout, je ne suis pas responsable de votre dégoût si vous le lisez ( et il risque d’apparaître, puisque ça m'a également dégoûté quand je l'ai écrit ). Je vous aurai prévenu...

Ensuite, avant que vous ne me considériez comme un détraqué mental, sachez que tout les éléments décrits sont des éléments que j'ai déjà croisé. Parfois dans Fringe, dans Supernatural, dans la bande-annonce d'un film ou le descriptif d'un autre, ou au cours de mes nombreuses lectures. Je n'ai fait que les rassembler, maximisant l'horreur qu'ils suscitent par une juxtaposition.
Désolé si la lecture vous choque. Mais les Nocturnes sont maléfiques, et il est temps que vous le sachiez.











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L'Ankara Bleu. Le nom résonna dans l'air ambiant comme une sentence de mort, aussi inquiétant que la flèche encochée que Matthew tenait entre ses doigts crispés.
-Surtout, Jared, ne les laisse pas te mordre. En aucun cas.
Il tira.

La flèche s'envola en sifflant, rapidement suivie de milliers d'autres traits, tirés d'autres endroits des remparts. Au bout de quelques secondes de vol, toutes les flèches s'enflammèrent, transformant la volée en une nuée ardente qui alla s'écraser sur la lisière des arbres.
Mais la puissance du feu ne semblait n'avoir aucun effet sur les stryges, qui résistaient à tout.
Ce n'était pas le cas, cependant, des cordes qui les retenaient. Les flammes commencèrent à ronger les câbles, les désagrégeant doucement.
Jared posa les jumelles. Il avait compris.
- Matthew. Elles sont là pour faire tomber les remparts. Les Nocturnes vont attaquer cette nuit. C'est de la chair à canon.
- Je sais. Mais nous ne pouvons pas les ignorer. Il faut les tuer, toutes.
- Tu m'as dit que c'était des êtres humains.
- Peu importe.

Jared se retourna vers la forêt, juste au bon moment pour voir les premiers câbles lâcher, libérant les styges enragées qui se précipitèrent vers la cité.
Un grand bruit lui fit tourner la tête. Au sommet de la tour la plus proche, une monstrueuse mitrailleuse émergeait.
L'engin s'orienta vers le troupeau de stryges qui arrivait à pleine vitesse, et commença à tirer.
Jared tomba, soufflé par la puissance déployée. La mitrailleuse vomissait une pluie de balles dans un bruit de tonnerre, labourant la terre du no man's land et fauchant des dizaines de créatures, et l'éclat des tirs illuminait la tour comme une bénédiction divine au milieu de la nuit. D'autres sons, plus loin, permettaient de savoir que la cité se réveillait et avait commencé à se défendre.
Dans la plaine, la terre se soulevait sous l'impact des balles, des obus et des carreaux de baliste, mais rien ne semblait pourvoir stopper les stryges enragées de plus en plus nombreuses, qui s'approchaient à une vitesse affolante des murs de Fort William.
Matthew avait posé son arc et épaulé son M-16, attendant que les bêtes parviennent à portée de tir.
- Tu dois trouver Aiden, Jared ! Lui cria-t-il par dessus le vacarme ambiant. Il y a une carte dans ma poche ! Prends-la, et retrouen au château ! Protège Aiden et Jennyfer !
Jared hocha la tête, attrapa la carte et donna une accolade au militaire avant de s'éloigner en courant vers les escaliers.
Derrière lui, il entendit le fusil de Matthew qui commencer à crépiter. Les stryges avaient atteints les murs.



La ville était bouillonnante. Les bruit stridents des sirènes était accompagné des échos des mitrailleuses et lance-missiles en provenance des remparts, qui tiraient sans discontinuer, ainsi que des bruits d'explosion, là où les stryges avaient commencé à prendre pied sur les murs. Le ciel était balayé par des projecteurs, cercles lumineux sur les nuages noirs. Dans les rues bondées, tout le monde criait et courait vers les remparts, prêts à la bataille. Sur les Arpenteurs, Jared voyait la détermination, mais aussi la peur, discernable malgré les masques à gaz tous revêtus.
Il abandonna rapidement l'idée de suivre les avenues principales, complètement bondées, et se rua dans la première ruelle qu'il parvint à rejoindre à travers la foule.
Et d'un coup, l'ampleur de ce qu'il se passait le frappa de plein fouet. C'était la guerre. Ils avaient quitté le stade de la guérilla dans les ombres des villes, le monde discrètement corrompu. Tout était désormais visible, et exposé aux yeux de tous.
Il secoua la tête, et je ta un coup d'oeil à la carte de Matthew. Le château se trouvait apparemment à deux kilomètres. Il allait devoir courir.

La ruelle était sombre et humide, et suffisamment étroite pour étouffer les bruits. Ce fut sans doute pour ça qu'il l'entendit.
Il stoppa, incertain.
- Jared...
Cette fois, ce n'était pas une hallucination auditive. Quelqu’un l'appelait.
Il sortit un revolver, et s'approcha doucement du coin sombre d'où provenait la voix.
- Jared...
Une bougie s'alluma, permettant au jeune homme de distinguer une vieille femme. Elle était recroquevillée dans des châles crasseux, et entourée de bouteilles vides.
- Comment vous connaissez mon nom ? Interrogea Jared, plus que méfiant.
- Je sais tout, répondit-t-elle en relevant la tête vers lui.
Jared eut un mouvement de recul : les orbites de la femme étaient vides, comme deux puits béants au milieu de sa peau craquelée.
- Je sais tout... croassa-t-elle à nouveau.
Elle sortit une poignée de dés, et les jeta au sol en les faisant rouler.
Jared eut un frisson. Que des six.
- Nightmares are coming...
- Qu'est-ce que vous me voulez ? Répéta-t-il en rapprochant son arme.
- Dans la nuit, tous les chats sont gris, répondit-elle en dardant une langue fourchue.
Elle posa une main griffue sur son revolver.
- Mais c'est faux, et tu le sais. Les chats noirs ne se voient pas dans la nuit. Comment peut-on dire que tout les chats sont gris alors ? Si certains se cachent, tous ceux que nous voyons ne sont pas tous ceux qui existent.
- Madame, les Nocturnes arrivent. Vous devez partir.
Elle secoua la tête.
- Je ne crains rien. Mais toi, prends garde. Les mots même les plus évidents ont toujours plusieurs significations. Ne considères pas une ressemblance comme une confirmation de ce que tu crois comprendre. Car qui pense comprendre ne comprend en fait que la seule réalité qu'il est capable de comprendre. Et comprendre qu'on a compris quelque chose qui ne peut être compris est le premier signe de notre incompréhension.
Et elle souffla la bougie, faisant retomber l'ombre sur son coin de ruelle.
Jared secoua la tête, incapable de comprendre ce qu'il venait de se passer, choqué par la folie de cette femme.
Il reprit sa course vers le château.

La ruelle sombre, éclairée par la simple lampe de poche qu'il avait trouvé par terre quelques dizaines de mètres plus loin, semblait ne jamais finir. Les échos de la bataille sur les murs ne résonnaient de plus en plus fort, ce qui indiquait qu'il se rapprochait des remparts – où que l'intensité de la bataille gagnait en intensité.
Deux immenses fumigènes, jaune souffre et orange clair, traversèrent le ciel en sifflant et coupèrent quelques instants la valse des projecteurs. Peut-être qu'un masque à gaz aurait été une bonne idée. Il décida d'en récupérer un dès que possible, quitte à dépouiller un mort si cela s'avérait nécessaire.
Il finit par déboucher sur une grande avenue, puissamment éclairée par les réverbères, qui baignaient le béton d'une chaude lumière.
Des bruits de fusillade et des hurlements, tout proches, indiquèrent à Jared que rester dans les parages était loin d'être une bonne idée.
Mais avant qu'il ait pu aller quelque part, la bataille déboula dans l'avenue.
Un groupe d'une soixantaine d'Arpenteurs, masques à gaz revêtus et toutes armes dehors, déboula d'une rue adjacente, quelques dizaines de mètres à la gauche de Jared. Ils reculaient au pas de course, en ordre serré, et maintenaient un feu constant.
Il ne fallut qu'un seconde pour que Jared constate que ce tir nourri servait à contenir une meute de stryges, qui avançait pourtant rapidement vers les humains malgré la pluie de balles qui les frappaient.
Des pas rapides résonnèrent derrière Jared, et il vit passer devant lui une centaine d'autres Arpenteurs au pas de course, qui s'empressèrent d'aller porter secours à leurs camarades. En face de lui, dans un immeuble d'une dizaine d'étages, deux mitrailleuses se mirent à rugir en faisant exploser le béton sous le troupeau de créatures. Mais celui-ci ne cessait de grossir, jusqu'à emplir toute la rue sous le nombre.
Un des Arpenteurs repéra Jared, immobile dans sa ruelle, et lui lança un fusil d'assaut et une ceinture de chargeurs. Celui-ci, reconnaissant, hocha la tête en sa direction, mais celui-ci avait déjà disparu dans la bataille.
Jared n'avait pas le temps d'aider ces hommes et femmes. Il serra les dents, et partit à contresens, s'éloignant rapidement de la bataille.
Il croisa de nombreux Arpenteurs, qui rejoignaient la fusillade contre les stryges, mais nul ne fit attention à lui, et il fut bientôt éloigné de plusieurs centaines de mètres. Pourtant, il ne s'arrêta pas, et maintint son allure de course.
Le fusil se balançait dans son dos, lui battant douloureusement les épaules, et sa respiration était saccadée, mais il n'avait pas le temps de s'arrêter. L'adrénaline pulsait dans son sang, et une sourde terreur lui dévorait les entrailles.
Il repéra un magasin d'accessoires de combat et y pénétra en trombe, défonçant la faible porte de bois.
A l'abri pour quelques minutes, il fit le point sur ce qu'il lui fallait, en l’occurrence un masque à gaz, des munitions, des poignards et une lampe plus puissante que celle qu'il avait récupéré.
Une explosion toute proche le fit sursauter, mais il se mit rapidement au travail, et rassembla ce dont il avait besoin.
Il allait repartir quand un bruit suspect le fit ralentir. Il se retourna, et inspecta l'échoppe du regard, pour repérer la source du bruit. Par terre, au milieu du magasin, une trappe en bois se déplaçait doucement.
Jared s'approcha, et épaula son fusil. Malgré la forte probabilité que ce soit des Arpenteurs pris au piège, il ne fallait sous-estimer aucune menace.
Il était à cinquantaine de centimètres de la trappe quand celle-ci fut brutalement repoussée, laissant apparaître une main.
Celle-ci était longue et fine,d'un blanc gris maladif. Elle se terminait par d'immenses griffes acérées, et de petites pointes en os avaient poussé sur les articulations. Rien qui ne ressemblât à une main humaine.
C'était tout ce qui importait à Jared. Il tira sur l'immonde patte.
Le membre disparut dans le trou. Une seconde plus tard, la bête en jaillit.
Jared n'eut même pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait que déjà la créature se jetait sur lui et le plaquait au sol. Paniqué, il utilisa le Long Toucher pour la projeter contre le mur, avant de reprendre le fusil qui lui avait échappé des mains.
Il se redressa d'un bond, et noya sous une pluie de balles la chose qui s'agitait en face de lui jusqu'à ce qu'elle soit totalement immobile.
Il abaissa son fusil, et prit quelques secondes pour détailler la chose qui l'avait attaqué.
Elle avait la peau d'un blanc gris maladif, comme un cadavre. La chair déchiquetée laissant encore deviner le corps maigre et nerveux de la bête. Bien que recroquevillée, Jared réussit à discerne la forme générale du corps, pour y reconnaître une forme humanoïde. Et ses craintes face à ça furent confirmées par une examen du crane, surmontée de points d'os sorties un peu aléatoirement sur la tête de la créature : une stryge.
Jared secoua la tête, dégoûté.
La créature bougea.
Elle sauta, s'accroupit et, remarquant Jared juste à coté d'elle, feula comme un chat enragé. Il n'y avait nulle humanité dans ces yeux-là, rien d'autre qu'une folie meurtrière. Aucune considération de son état physique : elle ne semblait n'être gênée ni par les côtes brisées qui transperçaient sa poitrine, ni par sa chair déchiquetée, ni par sa mâchoire démise, ni même par les trois trous percés à travers son crâne par les balles perforantes.
Jared recula, lâcha son fusil et attrapa une grenade, mais la stryge se jeta sur lui. Elle envoya sa patte vers son visage, ratant de peu ses yeux, avant de lui attraper les épaules. Jared trébucha, mais réussit à se rattraper suffisamment vite pour esquiver un second coup de patte vers ses jambes. Il se retourna et commença à courir, mais la stryge sauta par-dessus lui pour atterrir entre lui et la porte,et feula à nouveau.
C'était ce qu'attendait Jared, qui lança sa grenade dans la gueule grande ouverte, en retirant la goupille par la pensée un instant avant que l'engin ne soit avalé par la stryge en colère. Un nouvel ordre mental et la stryge se retrouva projetée de l'autre coté de la pièce, percutant le mur avec assez de force pour que retentisse un craquement répugnant.
La bête se releva, et fit mine de se jeter à nouveau sur le jeune homme, mais la grenade explosa, répandant de la chair grisâtre dans toute la pièce.
Jared se redressa et souffla. Comment cette bête avait pu survivre, il n'en avait aucune idée. Il récupéra son fusil, recouvert de ces lambeaux de chair, qui semblaient se transformer en poussière sous ses doigts. Répugnant, pensa Jared en époussetant sa veste.


Il ressortit dans la rue, s'attendant à trouver d'autres Arpenteurs en train de se battre avec ces bêtes de poussière, mais non. Tout le quartier était silencieux. Les bruits de bataille étaient désormais lointains et sporadiques.
Il enfila son masque à gaz, prit bien soin de le mettre correctement, avant de consulter à nouveau le plan de Matthew. Il ne s'était qu'à peine rapproché du château.
Il rangea le plan, et balaya brièvement la rue du regard, mais s’immobilisa.
A sa gauche, dans la direction des remparts, il y avait quelque chose dans la rue. Ou plutôt quelqu'un. Ils étaient encore loin, ce qui obligea Jared à attraper une paire de jumelles derrière lui et à ressortir pour y regarder de plus près.
A un demi-kilomètre de lui, dans un silence parfait, marchaient les Nocturnes.


Ils n'étaient pas tous là. A peine une centaine. Mais à leur tête marchaient les deux Nocturnes que Matthew leur avait montré, Chronos et Darrash. Ils escortaient tout les deux une splendide jeune femme noire, à la beauté renversante. Vêtue de tulles transparentes, elle marchait pieds nus sur le béton, qui semblait se recouvrir d'une fine couche de gel à mesure qu'elle marchait.
Jared expira longuement. Il était tiraillé entre l'envie irrésistible d'aller faire la cour à cette femme, d'aller lui faire l'amour jusqu'à en perdre la raison, et a terreur instinctive, primale, qui lui donnait envie de détourner le regard et de fuir l plus loin possible. Ça devait être une puissante Nocturne, assurément.
Derrière ce trio infernal marchait d'autres Nocturnes. Ils étaient généralement habillés comme des gens normaux, avec des jeans, des polos, des joggings ou des costards. Mais tous ces vêtements étaient tachés de sang et de fluides. Ils avaient des crochets,d es couteaux ou des hachoirs dans les mains. Et leurs yeux, vides et froids comme le ciel d'hiver, ne pouvaient laisser de doute quant à leur nature. Jared frissonna, envahi par une horrible sensation d'engelure qui semblait se propager en dedans. Son estomac se tordit.
L'un des Nocturnes portait une bannière, comme Jared n'en avait jamais vue. Elle faisait au moins deux mètres de coté, et représentait un loup argenté aux babines sanglantes dévorer une lune blanche sur un fond d'étoiles.
Spoiler:
 
Jared lâcha les jumelles, et repartit en courant dans l'autre sens, désireux de fuir à tout prix ces êtres de cauchemar.

Il quitta l'avenue principale dès que possible, et emprunta des ruelles sombres et sales. Son seul sens de l'orientation lui garantissait son chemin, et il savait que se perdre signifiait mourir dans la ville désormais assaillie par les Nocturnes.
Un bruit de course derrière lui l'avertit qu'il n'était plus seul, et il accéléra encore, comme si le Diable lui-même était à ses trousses.
Mais les pas se rapprochaient. Il dégoupilla une paire de grenades et les laissa derrière lui, espérant retarder un peu ses assaillants. Il profita de l'explosion qui suivit pour pénétrer dans un immeuble par une porte battante, qu'il barricada avec des poubelles et une chaise qui traînait. Mais cela ne les retarderait pas longtemps. Il allait devoir improviser.
En face de lui, les escaliers indiquèrent à Jared la suite de sa fuite vers le château : les toits.
Il s'engagea dans les escaliers en trombe, montant chaque étage le plus vite possible. Mais il finit par s'arrêter, épuisé, entre le quatorzième et le quinzième étage.
Il s'assit sur les marches et retira son masque, tentant de reprendre son souffle envolé, quand tout à coup, il fut percuté par quelque chose.
Il se redressa, et avait déjà à moitié sorti un poignard quand il s'aperçut que c'était une petite fille, qui pleurait à chaudes larmes. Elle était blonde, les cheveux longs, et encore en pyjama.
Il rengaina, et attrapa la petite par les épaules.
- Chuuuut, chuuut, s'il te plaît, arrête de pleurer, la supplia-t-il en murmurant. Tais-toi ! Ils pourraient nous entendre !
Mais la fillette ne semblait pas être capable se refréner ses larmes. Priant pour qu'elle n'ait pas vu par une fenêtre quelque chose fait par les Nocturnes, il la prit dans les bras et monter jusqu'à l'étage suivant, avant d'entrer dans le premier appartement.
Il tendit l'oreille quelques secondes, mais aucun son ne semblait provenir de l'escalier. A peine rassuré, il ferma la porte et la verrouilla, avant de prendre la petite fille et de l'amener dans le salon.
Il l'assit sur le canapé et s'affala à coté d'elle, épuisé, avant de la prendre dans ses bras.
- Calme-toi.... chut. Voilà, calme-toi. Tout va bien. Je suis Jared. Tout va bien se passer, ne t'inquiètes pas.
Au bout de quelques minutes, la fillette finit par se calmer.
- Comment t'appelles-tu ?
- Je suis Lucie, baragouina-t-elle en reniflant. J'ai huit ans.
- Très bien Lucie. Je suis Jared. Pourquoi es-tu toute seule ?
- Papa et Maman sont partis se battre contre ceux qui marchent dehors,
répondit la petite. C'est pour sauver le monde. Mais ils m'ont oublié ! Continua-t-elle en recommençant à pleurer.
Jared maudit ces parents irresponsables et reprit la petite fille dans ses bras.
- Tout va bien se passer, Lucie. Je te le promets. Il faut que j'aille quelque part. Dans un grand château. On pourra y retrouver tes parents. Tu veux venir avec moi ?
Lucie hocha la tête.
- Très bien. Tu es une petite fille très courageuse, tu sais ? Mais il faudra l'être encore plus. Car il ne faudra pas pleurer, pour être discrets. D'accord.
- Oui,
dit-elle en ravalant ses larmes.
- Très bien. Ne bouge pas, je vais voir ce qu'il y a ici, et après on s'en va.



Ils avaient inspecté l'appartement, et récupéré deux rouleaux de corde que Jared avait passé en bandoulière. Il avait pris la petite contre lui, un revolver dans la main gauche, et se préparait maintenant à sortir.
Il retira les barricades de la porte, paré à faire feu dès que la porte serait ouverte, mais il n'y avait rien derrière le panneau de bois, et rien non plus dans l'escalier. Un peu de chance, c'est assez rare pour en profiter, songea-t-il en commençant à monter vers le toit.
La montée fut difficile, surtout à cause de la petite qui s'accrochait à son cou comme à une bouée de sauvetage, mais ils finirent par arriver en haut de l'immeuble.
Jared soupira de soulagement. Devant ses yeux, les toits des immeubles s'alignaient les uns derrière les autres en un chemin libre de problèmes.
Il posa Lucie quelques secondes, et se pencha vers la rue, attiré par les bruits qu'il y entendait.
- Reste derrière moi, Lucie, ordonna-t-il en sortant ses jumelles.
Spoiler:
 
- Monsieur ? dit doucement Lucie. Ça va pas ?
Il rangea ses jumelles, et se redressa.
- Si, Lucie. Ca va, réussit-il à répondre.
- Qu'est-ce qu'il y avait, en bas ?
- Rien. Rien du tout.
- Regardez, Monsieur. Je vois un château. C'est là qu'on va ?

Jared regarda ce qu'indiquait la petite fille, et vit le château. Mais aucune émotion ne s'empara de lui. Quelque chose s'était brisé.
- Oui, Lucie, c'est là qu'on va.
Il regarda la petite, se raccrochant à son innocence comme à un phare pour contrer la pluie grise et froide qui s'abattait sur son cœur, et la prit dans ses bras.
Elle le serra fort, comme à un sauveur, et les larmes lui montèrent sans qu'il ne puisse les contrôler. Il lui rendit son étreinte, et commença à marcher vers le chateau.

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