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 [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)

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MessageSujet: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Ven 4 Mai - 22:46

She, she screams in silence.

Do you remember the silver walks? You used to shiver, and I used to talk.


Elle se lève. Comme tous les jours elle est seule dans son grand lit – celui que son père a choisi pour elle avec un clin d’œil et un sourire grivois : « il vaut mieux avoir de la place, eh ? ». La place n’a jamais servie. Elle est si maigre et si seule.

Elle marche en silence jusqu’à sa minuscule cuisine et grignote un bout de pomme en écoutant le bruit affreux de la radio. Ça ne capte pas ici mais le grésillement comble le Vide.

Le Vide. Il est omniprésent depuis qu’elle est là. Elle a choisi la ville pour le soleil, la mer, la fac et surtout l’absence de tout être qu’elle aurait pu connaître avant. Elle avait besoin de tout lâcher, de faire peau neuve. Maintenant elle a peur et cette peur lui enserre la gorge à chaque pas. Elle se dit qu’elle pourrait bien mourir ici, pour la différence que ça ferait. Puis elle se gourmande d’être si égocentrique. Où qu’elle soit, sa mort ne sera toujours qu’un brin comme tous les autres dans la botte de foin de l’histoire humaine. « Et un tout petit », songe-t-elle avec amertume.

Elle se douche et les gouttelettes scintillant sur son épaule l’émerveillent comme toujours. Depuis petite, elle voit quelque chose de magique dans ces petites sphères transparentes qui s’accrochent à sa peau : elle les voit comme des résistantes, elles sont Celles qui Refusent de Suivre la Masse. Elle trouve ça beau. Elle a toujours admiré le courage orgueilleux des individualistes.

Elle s’habille en vitesse et rit intérieurement de ses propres élucubrations. Quiconque fouillerait dans sa tête la trouverait sans doute d’une niaiserie effarante. Mais après tout, qui aurait envie de fouiller dans sa tête ?

Elle se rend à la fac où elle ne connaît personne et où personne ne la connaît. L’amphithéâtre est bruyant de la réunion de tous ces esprits en éveil et ces corps en chaleur. La présence de tant de monde autour d’elle lui est presque insupportable. C’est une présence hostile, oppressante, qui l’étouffe et ne comble en rien le Vide qui la poursuit. Elle suit ses cours avec application dans un effort de distraction tout pascalien, mais l’ennui la saisit bientôt et elle se prend à nouveau à ressasser le passé.

Elle se rappelle son corps chaud et musclé respirant doucement contre le sien et l’odeur de ses cheveux. Elle se rappelle le soleil couchant sur la plage – une vraie plage, avec du sable lisse et chaud qui coule entre les doigts, pas comme les horribles galets d’ici. Elle se rappelle son rire grave et l’odeur du pain perdu qui grésille dans la poêle.

Elle secoue la tête et fixe à nouveau son attention sur le professeur. Inutile d’essayer de revenir en arrière, ce temps-là est pour elle à jamais révolu. Sa camarade de droite – une grande fille brune avec les dents du bonheur et des ongles french-manucurés d’un mauvais goût à pleurer –lui donne un coup de coude et lui demande un stylo et son nom. Elle donne les deux avec une apparente indifférence, la solitude lui pèse mais elle reste méfiante. L’autre ne semble pas s’en offusquer et entame toute seule la conversation. Elle déblatère joyeusement sur sa vie sans rien attendre de plus qu’un hochement de tête ou un demi-sourire de temps à autres.

Elle se dit que cette fille lui plaît.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Sam 5 Mai - 12:15

Elle fait jouer la clé de l’appartement dans la serrure et un chaton tigré minuscule se jette sur ses converses. D’ordinaire elle éclate de rire et passe un bon quart d’heure à jouer avec lui mais elle a l’esprit encore tout embrumé de sa journée et l’impression de marcher comme un zombie. Elle se dirige vers sa minuscule cuisine, le chaton sur ses talons, et se sert un verre Mickey de Schwepps qu’elle sirote en repassant les évènements du jour dans sa tête.

Après leur bref échange en tout début de matinée, elle n’a plus quitté sa voisine d’amphi. Ca lui est venu naturellement, de la suivre, elle n’y a pas tellement réfléchi sur le coup mais maintenant elle se sent mal de s’être autant accrochée à ses basques. Peut-être que l’autre n’a pas apprécié. Peut-être qu’en ce moment même, elle est en train de raconter à ses amies en riant comment une espèce de cruche insipide lui a collé au train toute la journée parce qu’elle a eu le malheur de lui demander un crayon. Et ses amies rient fort, très fort, si fort qu’elle pourrait presque entendre leur rire résonner à ses oreilles, perforer ses poumons de leur méchanceté hilare, t’es nulle, t’es nulle, t’es nulle…

Elle se prend la tête à deux mains et s’oblige à calmer sa respiration. Plus probablement, elle ne l’a même pas remarquée. Elle ne vaut sûrement même pas la peine qu’on fasse d’elle une histoire drôle. Arrête de te prendre pour le centre du monde, pauvre cloche.
Elle se sent soudain terriblement lourde et vide.

Le chaton se hisse sur ses genoux et entreprend de lacérer son jean avec ses griffes minuscules. Elle sourit malgré elle. Est-il réellement possible d’être si mignon ? Elle songe que la musique et ce petit être qui tente de réduire sa garde-robe à néant sont les seules choses belles et justes dans sa vie. Et dire qu’elle est venue à l’une et à l’autre totalement par hasard…

Pour lui, c’était un soir. Elle sortait d’un cinéma avec un grand type blond dont elle a oublié le nom. Le film était nul, le type aussi. Elle avait entendu miauler, si fort et si mal qu’on aurait presque dit des aboiements. Le type avait haussé les épaules et tenté de la peloter contre un mur. Elle avait été tellement abasourdie qu’il lui avait fallu un peu de temps pour réagir. Les feulements minables continuaient tandis qu’il entreprenait de passer ses mains sous son tee-shirt. Quel gros con, avait-elle pensé. Elle avait oublié pourquoi elle avait accepté de passer la soirée avec lui. Il n’était même pas beau. Elle l’avait interrompu dans sa besogne avec sécheresse.

- Ben qu’est-ce que t’as ? il avait demandé avec une nuance de frustration beaucoup trop perceptible à son goût.
- T’es sourd ou tu le fais exprès ?

Il avait ri.

- Oh là là, c’est bon, on a mieux à faire que jouer à Brigitte Bardot non ?

Il avait dit ça avec un gros sourire gras qui avait achevé de l’écœurer. Finalement elle avait préféré s’abstenir de répondre et était allée chercher la minuscule boule de poils qui hurlait d’une voix si peu féline tandis qu’il se barrait en grommelant, comprenant que si jamais elle avait existé, sa chance de la tirer venait juste de disparaître. Le chaton était là, seul dans un carton avec un vieux tee-shirt, si petit que ses yeux étaient encore bleus. Adorable. Sauf qu’il miaulait à la mort. On aurait dit qu’il essayait de s’arracher les cordes vocales, non pour apitoyer qui que ce soit et trouver un foyer chaud et sécurisant mais pour tenter de punir les lâches qui l’avaient laissé là. Elle avait trouvé ça émouvant. Tellement punk. Ce n’était qu’un bébé chat maigrichon à peine sevré mais même misérable il refusait de se soumettre, même faible il avait préféré cracher sa haine plutôt que renoncer.

Elle l’avait baptisé Johnny Lyndon.

Sa rencontre avec la musique avait été tout aussi étrange et bruyante. Elle avait une douzaine d’années et la merde diffusée à la radio et à la télé ne signifiait rien pour elle. Ses parents vénéraient le silence, tout au plus devait-il y avoir dans leur petite maison deux ou trois CDs encore dans le film plastique. Et puis elle l’avait rencontré. Il avait un ou deux ans de plus qu’elle, des pantalons dans lesquels il aurait pu rentrer deux fois, un rire chaud et entraînant et un bonnet recouvert de pin’s de groupes aux noms improbables et barbares qui lui étaient totalement inconnus. Elle lui était rentrée dedans au self et elle avait été terrifiée. C’était un grand, il avait une présence, une carrure et une bande, elle était petite, faiblarde, timide et elle lui avait foncé dessus. Elle allait se faire laminer.

De fait, il avait rigolé si fort en voyant son visage pétrifié qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de rire aussi. Il lui avait proposé de manger avec sa bande et elle avait eu trop peur pour refuser. Ces gens représentaient une expérience tout à fait inédite pour elle. C’étaient des mômes comme elle - les plus vieux avaient quinze ans - mais tout en se bâfrant comme tout garçon de cet âge, ils parlaient. Ils parlaient de punk, de musique et de skate. Ils parlaient de se casser d’ici et d’essayer d’être libre, d’être soi. Ils riaient aux blagues de caca et discouraient sur la tolérance. Ils se préoccupaient des potins du collège et des SDF au coin de la rue. Ils étaient un mélange déconcertant de jeunesse et de maturité, de rigolade et d’envie d’en finir, de tendresse et de rage. Ils étaient sûrs de leurs opinions manichéennes et s’imposaient avec une naïveté qui la laissait sans voix, bruyants, sales, gamins, exubérants de vie et de bonne humeur. Ils étaient tout ce qu’elle avait toujours voulu être sans réussir à l’exprimer.

Elle songea à sa bande de petites filles propres et lisses pour qui le but premier dans la vie était de trouver un bon parti, un job stable et de faire des tas d’enfants dans une maison de banlieue avec jardin. Elle se souvint de la fois où elle avait dit à Clémence qu’elle n’en pouvait plus de cette vie qui n’avait aucun sens, de se lever le matin sans savoir pourquoi, d’étouffer dans un monde révoltant qu’elle n’avait pas choisi. Clémence avait ri et secoué ses longs cheveux impeccablement coiffés, « pff, tu te prends vraiment la tête pour rien ! ». Mais ces gens étaient différents. Muette à table au milieu de ce joyeux brouhaha, encore inquiète et mal à l’aise, elle sentait pourtant qu’ils étaient comme elle. Des presque-ados désillusionnés un peu clichés, un peu paumés, mais qui faisaient face avec leur rire et leur musique.

Une semaine plus tard, elle avait écouté tous les groupes des pin’s du bonnet et trouvé une raison de se lever le matin.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 6 Mai - 14:30

Elle soupire. Il y a eu l’époque de la Bande, puis les temps ont changé. Il y a eu cette histoire avec Théo, leur petit microcosme parfait a éclaté et elle a fui pour ne plus avoir à supporter leurs regards désapprobateurs. Elle aurait voulu laisser tomber leur musique, ne serait-ce que pour le symbole, mais elle n’a pas pu. C’aurait été laisser tomber ce qu’elle aimait, ce en quoi elle croyait, ce qu’elle était devenue. C’était impossible. Du coup, maintenant il y a toujours quelque chose d’un peu amer derrière le soulagement du punk rock coulant dans ses veines. Elle fait avec. C’est comme la solitude. On s’habitue.

Elle s’allonge sur le lit immense avec Peter Pan. Elle l’a déjà lu des centaines de fois mais elle aime cette impression de reconnaître chaque mot comme si c’était un vieil ami. Ca la rassure. Elle se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire les autres soirs. On n’est qu’au début de l’année et elle vient d’arriver dans une nouvelle ville, c’est encore normal qu’elle ne connaisse personne mais elle sait pertinemment qu’il lui faudra plus de temps qu’aux autres pour entrer dans un groupe et pouvoir sortir le soir, et qu’une fois qu’elle aura réussi elle sera comme toujours incapable d’apprécier l’un et l’autre. Quelque part elle espère presque qu’il y aura surcharge de travail. Ca lui fera une excuse.

Son portable sonne. C’est Clémence : nos vrais amis ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Ni ceux pour lesquels on a le plus d’estime. Elle décroche avec un soupir et se compose une voix de jeune fille épanouie-bien-dans-sa-peau. Clémence parle, parle, parle. Elle vient de s’installer avec son copain qui est le prototype du gendre idéal, aryen, cravaté, commercial. Elle l’aime vraiment tu sais, avec lui c’est vraiment différent, en plus c’est un dieu du sexe je te raconte pas c’est trop perso mais franchement c’est quelque chose hihihi. Elle est en train de se faire un appartement pas cher mais original, j’exprime ma personnalité tu vois, je me suis aidée des catalogues IKEA. Elle bosse de dingue dans son école de commerce mais elle est contente parce qu’elle est avec l’élite et que les filles sont trop sympas et trop mignonnes les mecs trop cools et trop beaux et d’ailleurs il faut que je te laisse parce que je vais à la soirée d’intégration mais je te rappelle ce week-end et tu me racontes tout tout tout hein ? Allez je t’aime bisous prends soin de toi.

Elle raccroche. Nouveau soupir. C’est de plus en plus dur à chaque fois. Elle s’en veut de la mépriser et de continuer malgré tout à entretenir leur amitié mais elle n’arrive pas à faire autrement. Parfois elle voudrait presque qu’elle lui fasse un sale coup pour légitimer un peu le vague dégoût qu’elle éprouve à son endroit, mais en plus d’être une des seules personnes qui tiennent vraiment à elle, Clémence est toujours adorable, attentionnée, digne de confiance. A force de subir sa gentillesse, elle a fini par se persuader que c’est son châtiment personnel pour ne pas avoir de cœur, qu’il est de son devoir de la protéger, de faire tout ce qu’elle attend d’elle - comme pour se punir d’être incapable de l’apprécier réellement. Elle se déteste, mais elle continue. Après tout, tant que Clémence ne se rend compte de rien, elle est la seule à en souffrir.

Elle s’allonge à nouveau sur le lit et contemple le plafond. Elle est ici depuis peu mais elle le connaît déjà par cœur. C’est dire si sa vie est palpitante. Elle se tourne et se retourne, scrutant les murs comme s’il y avait quelque chose à voir. Et finit par s’endormir tout habillée, Lyndon blotti contre son ventre.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 7 Mai - 18:07

Les journées défilent, toutes les mêmes. Elle fait de son mieux pour entrer dans le groupe mais c’est encore plus difficile que prévu. Valentine, la fille aux dents du bonheur du premier jour, est devenue son porte-parole et son mentor. Il est d’ailleurs plus qu’évident que c’est uniquement grâce à elle et à son enthousiasme entêté si les autres l’invitent à se joindre à eux. Sinon, elle est transparente. Ça ne la gêne pas la journée, ces gens-là sont gentils mais elle n’a rien à leur dire. Le soir quand le Vide la reprend elle réalise à quel point elle est seule et finit généralement en larmes sur le carrelage avec de la peau sous les ongles. Elle ne sait pas ce qu’elle veut. Elle sait juste que c’est autre chose et que ça ne viendra probablement jamais.

En attendant, elle reste avec Valentine. C’est une grande gigue qui possède la rare qualité de noyer tout un chacun sous un tel flot de paroles qu’il finit par se sentir à l’aise. Ceci allié a une bonne capacité à l’autodérision et une aptitude certaine à prendre la vie du bon côté. Valentine l’aime bien parce qu’elle la laisse parler et qu’elle rit à ses blagues. Elle aime bien Valentine parce qu’elle ne lui demande pas de parler et que ses blagues la font rire. Les autres ne comprennent pas trop mais ils laissent faire. Quand elle n’est pas là les garçons l’appellent la Femme Invisible, les filles rigolent et Valentine distribue des taloches en faisant celle qui est outrée. « Elle est un peu timide mais elle est vraiment sympa quand on la connaît vous savez. Vous devriez aller vers elle au lieu de ricaner comme des gros porcs ! »

Caro n’a pas apprécié d’être traitée de gros porc alors elle l’a invitée à sa fête du vendredi suivant.

Elle a dit oui même si elle la déteste. Elle s’est dit qu’une soirée pourrie vaut mieux qu’une putain d’émission. Ou de relecture de Peter Pan dans le cas présent : elle n’a pas la télé. Maintenant elle regrette. Valentine n’y sera pas et elle a l’impression que les autres l’attendent au tournant, que c’est ce soir-là qu’ils vont décider si oui ou non elle vaut quelque chose. Au fond, cette soirée n’est rien d’autre qu’un examen de passage. Et si elle veut réussir, il va falloir bosser. Il suffit de regarder Caroline. Toujours parfaitement droite, cou dégagé, déhanché léger, sourire freedent entouré de gloss, maquillage discret à la je-me-mets-juste-en-valeur, écharpe assortie au bonnet assorti aux gants assortis aux chaussures de la page mode du dernier Glamour. Rien que d’y penser elle a envie de pleurer.

Un jour qu’elle était presque loquace, elle a lâché par inadvertance qu’elle ne s’était jamais maquillée parce que c’était du temps de sommeil perdu. Cri indigné de la gent féminine, Top Model USA la première. « Mais attends ma pauvre fille, tu fais pas du tout attention à toi et tu t’étonnes que personne te remarque ? ». Elle a accusé le coup, brusque envie de lui arracher les yeux. Elle a haussé les épaules, fait celle qui s’en fout complet. Et décidé de le réussir, leur putain d’examen.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 7 Mai - 22:45

Elle frappe à la porte de l’appart avec toute l’assurance dont elle est capable mais la musique à l’intérieur est si forte que personne ne l’entend. Elle insiste, plusieurs fois, de plus en plus fort, mais rien ne vient et quand elle se décide finalement à passer un coup de fil pour qu’on vienne lui ouvrir elle réalise qu’elle a oublié de prendre son portable.
Une terrible lassitude l’envahit soudain.

Tout ça pour rien.

Elle regarde la courte robe noire dont le bustier met galamment en forme sa poitrine imaginaire, les affineurs de jambes qu’elle a rafistolés à la hâte au vernis, les fabriques à ampoules qui lui ont coûté si cher. Elle rirait presque si son manque d’accoutumance au fond de teint ne l’empêchait pas de trop bouger le visage. Le temps passé devant la minuscule glace de la salle de bains, à se refaire une peau, dompter ses cheveux, essayer de mettre du crayon, juste un trait, pas trop, comme ça, on y est pres… Judas qui emporte brusquement le tracé parfait dans un flot sombre. Recommencer, patiemment. Trouver une nouvelle Bible dans ces magazines qu’elle exècre, pour juste une fois tenter d’avoir l’air jolie, d’avoir l’air fraîche, d’avoir l’air femme. Et tout ce temps la voix de Caro dans sa tête, rengaine insoutenable, « mais attends ma pauvre fille, tu fais pas du tout attention à toi et tu t’étonnes que personne te remarque ? », pauvre fille, pauvre fille, pauvre fille, personne te remarque, personne te remarque…

Tous ces efforts pour l’espoir indécent de peut-être une soirée être celle qu’on regarde, celle qui n’a qu’à choisir parmi les soupirants agenouillés, l’espoir de faire vivre une fois ses fantasmes de petite fille, restes idiots inconsciemment ancrés des après-midis pluvieuses à regarder Cendrillon lovée dans une couverture. Tous réduits à néant par l’imbécile force d’une porte en frêne qui la toise ironiquement. Elle se claquerait.

Débile, grogne-t-elle intérieurement. Tu croyais qu’en quelques heures de barbouillage tu allais devenir quelqu’un ? Tu croyais que tu allais rentrer et que tout le monde allais t’applaudir sous prétexte que tes pieds sont plus compressés que d’habitude ? Même la porte ne veut pas de toi. T’es ridicule. Tu ressembles à rien. D’ailleurs, depuis quand ton but c’est de leur ressembler ? Tu les détestes, toutes ces filles qui veulent juste plaire. Tu les méprises. C’est pas toi. Ou si c’est devenu toi, tu peux tout de suite rentrer te faire brûler la cervelle. Ça t’évitera la honte de te regarder en face.

Les larmes commencent à monter. De rage. Rage contre cette envie d’être comme tout le monde qu’elle sent pousser à l’intérieur d’elle-même. Rage contre ce besoin de plaire, d’être approuvée par ces gens dont elle se fout, quitte à se déguiser, quitte à devenir spectatrice écœurée et impuissante des actions d’une elle certifiée conforme à leur norme de merde. Elle se dégoûte. Sans réfléchir, elle s’écrase par terre, en tailleur. Balance son sac contre le sol, retire ses chaussures d’un mouvement frénétique, se fracasse le coude contre le mur. Éclate définitivement, sanglots mêlés d’éclats de rire à moitié hystériques tandis qu’elle se frappe mécaniquement la tête contre le mur. A l’intérieur, la fête bat toujours son plein, si son sang ne cognait pas méchamment à ses oreilles elle entendrait la rumeur joyeuse des gens bourrés par-dessus les boum-boums de la dernière daube électro du moment. Elle appuie ses genoux contre ses yeux comme pour les faire rentrer dans leur orbite. Une vague envie de vomir lui agite les intérieurs.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mar 8 Mai - 12:51

Elle relève brusquement la tête en entendant le ding de l’ascenseur qui s’arrête face à elle. La lumière du palier lui agresse subitement la rétine, elle n’avait même pas remarqué qu’elle se fût éteinte. Les portes s’ouvrent, bruit de ferraille, laissent sortir ce qui doit être un type assez grand – elle ne fait plus attention, ses yeux sont à nouveau fixés sur ses genoux. Les pas rebondissent avec une souplesse élastique sur la moquette, s’arrêtent à côté d’elle. Glissement de la veste contre le mur, puis doigts chauds qui lui enserrent l’épaule.

-Ça ne va pas ?
- Non.

Sans savoir trop pourquoi, elle refuse de détourner le regard, mais le contact de leurs genoux et l’odeur de shampooing qui s’est mise à flotter la troublent légèrement.

- Qu’est-ce qu’il y a ?
- De quoi je me mêle ?

Elle a envie d’être agressive. Elle a envie de faire peur, de frapper, de mordre. Elle a envie qu’on sache à quel point elle a mal, et qu’on paye pour ça.

On n’a pas l’air décontenancé du tout.

- Si tu veux pas en parler, c’est pas grave. Mais bon, il y a une super teuf à l’intérieur, alors on pourrait entrer et peut-être que ça te changerait les idées ?
- J’arrive pas à entrer. J’ai pas envie d’y aller de toute façon, à cette fête pourrie.

Elle a l’impression extrêmement irritante d’être un môme qui rejette un jouet pour ne pas montrer qu’il ne sait pas s’en servir. En plus, elle commence à avoir froid aux pieds. Et ce shampooing sent vraiment très bon.

Il rigole. Il a un rire de gamin, léger, un peu trop aigu pour lui. Il dit qu’il s’appelle Thibault et elle ne répond pas. Il dit aussi qu’il habite là et que donc il a la clé, si jamais elle change d’avis. Que sinon il attendra avec elle aussi longtemps qu’il faut.

- Et pourquoi t’irais pas plutôt rejoindre ta teuf de merde et tu me foutrais pas un peu la paix ? T’as cru que parce que t’as débarqué pendant un moment de faiblesse toi et moi on était amis ? D’où j’ai envie que tu restes avec moi ? Tu crois que je suis une pauvre fille désespérée qu’on réconforte avant de lui défoncer la chatte, c’est ça ?

Elle s’énerve toute seule dans le vide, crache sa haine de plus en plus fort comme jamais elle ne s’est autorisée à le faire, retrouve au passage la jouissance puérile d’aligner des gros mots devant une grande personne. La bonne odeur du shampooing l’excite encore plus. Elle connaît la marque mais n’arrive plus à retrouver le nom, ça lui donne envie de hurler. De blesser. Elle a réussi à identifier quelque chose qui ressemble à du citron, ou de l’orange peut-être. « Sûrement un truc avec agrume dedans », songe-t- elle sans cesser de le pourrir.

La lumière s’est éteinte mais elle a eu le temps de noter qu’il avait un visage rond et naïf, du genre qui n’a jamais été blessé par la vie. Elle lui en veut pour ça. Elle veut qu’il souffre. Elle veut qu’il soit comme elle, boule de chagrin minable, déçue, aigrie, alors elle l’insulte tant qu’elle peut tandis qu’il fixe avec application le bout de ses baskets. Des Nike, personnalisées. Un vrai truc de fils à papa. Il reste immobile, longtemps, tandis qu’elle vocifère comme une dingue à côté de lui. Puis il saisit l’instant où elle reprend son souffle pour planter son regard droit dans le sien et demande :

- Où est ton épine ?

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mar 8 Mai - 15:22

Elle pile net. Laisse passer un peu de temps, de quoi sortir son esprit du mode « tirade hargneuse ». Le fixe finalement sans comprendre.

- De quoi ?
- Ton épine, il répond avec un sourire gentil qui a l’air de s’excuser. T’as pas vu Kirikou ? Quand les gens sont méchants, c’est qu’ils ont mal quelque part. Alors, tu me dis où est ton épine, je te l’enlève et comme ça tu peux arrêter de t’égosiller et on va profiter de la fête.

Elle croit rêver. Il a tout dit d’un ton tranquille, aimable, comme si tout son mal-être c’était vraiment aussi simple qu’une épine dans la colonne, comme si ça lui faisait de la peine de la voir souffrir pour un morceau de ferraille sous la peau. Il a l’air bien, pas inquiet pour deux sous, il attend sa réponse avec sérénité. Comme s’il ne pouvait rien lui arriver de mauvais. Comme si elle allait lui désigner son dos, qu’il allait retirer le dard avec ses dents et qu’ils allaient tous danser au milieu des cases et de la rivière. Une confiance infinie. Rien ne peut m’arriver de mauvais.

Malgré elle, une bouffée d’affection remonte, qui vient de très loin à l’intérieur, du temps passé à raconter des histoires à ses petits cousins et à réconforter les mômes de la voisine, qui fraye son chemin là-dedans et éclate finalement quelque part dans sa gorge. Il n’a pas été brisé, non. Il croit encore que tout est bien qui finit bien. Elle ne peut pas le décevoir.

- Dans mon pied gauche.

Il sourit, acquiesce naturellement. Se déplace comiquement en araignée jusqu’à ses pieds. Ça ne devrait pas prendre beaucoup de temps, ses jambes ne sont pas particulièrement longues, mais il prend plaisir à zigzaguer en grimaçant le temps du minuscule trajet. Il a envie de la faire rire. Il y parvient.

Il finit par retomber lourdement sur les fesses avec un sourire satisfait et scrute le pied et le collant qui l’entoure d’un œil professionnel.

- Je regrette mademoiselle, je ne peux pas retirer votre épine au-travers du collant, déclare-t-il finalement avec le plus grand sérieux. Il faut que vous l’ôtiez.
- Je ne retire pas mes collants devant des inconnus, voyons ! fait-elle, faussement outrée, en songeant à son épilation douteuse.

Il prend l’air concentré de celui qui réfléchit beaucoup. Elle se retient de rire encore, il est manifestement un peu plus vieux qu’elle mais elle n’arrive pas à savoir s’il croit vraiment ce qu’il dit ou pas. Au fond, elle s’en fout. Toujours très sérieux, il finit par lâcher :

- Je ne peux rien faire pour l’épine si vous n’enlevez pas le collant, néanmoins si elle ne vous gêne pas pour marcher on peut toujours rentrer dans la pièce à côté et essayer de vous faire penser à autre chose pour la soirée. Pas d’objection, c’est la seule chose à faire ! ajoute-t-il précipitamment en la voyant ouvrir la bouche.

Elle ne peut s’empêcher de rigoler devant son air docte. Ça la réchauffe, ce grand gamin qui a l’air de vraiment se soucier d’elle et qui s’échine depuis un quart d’heure à essayer de la faire marrer alors qu’il ne la connaît ni des lèvres ni des dents. Elle hoche la tête, c’est comme une récompense. Le visage de Thibault s’éclaire. Il a un sourire interminable, elle songe que ça va bien avec sa démarche, chez lui tout est élastique, étirable à l’infini, comme si sa peau était en chewing-gum. Elle remet ses chaussures, il l’aide à se relever, tourne les clefs dans la serrure, lui indique galamment le passage. Elle hésite encore un peu, par habitude, en pensant à son apparence actuelle qui ne doit plus avoir grand-chose à faire avec l’originale, encore moins avec celle de Miss Top Model. Il éclate de rire et la pousse en avant :

- Allez, Karaba, let’s rock !

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mar 8 Mai - 18:17

A peine ont-ils fait trois pas que Caroline les accueille avec le grand sourire de celle qui a déjà trop bu et qui est trop dans la vibe. Caroline n’a pas besoin de s’appliquer, Caroline est jolie, Caroline est fraîche, Caroline est femme. Caroline claque une bise sur chaque joue et repart aussitôt vers un petit groupe à dégaine de rugbymen. Caroline ressemble à tout le monde.

Mal à l’aise, elle pose son sac dans un coin et commence à se demander ce qu’elle fait là quand il l’entraîne en riant vers la piste de danse improvisée au milieu du salon. Un nombre incroyable de beautés en robes courtes-mais-pas-vulgaires et jeunes glandeurs pseudo-rebelles se dandinent déjà, ils ont du mal à se faire une place. La musique et l’odeur de weed qui enfume la pièce l’insupportent mais elle tâche de se concentrer uniquement sur Thibault. Il a l’air si content d’être là, si heureux de vivre qu’elle n’a pas envie de briser son enthousiasme naïf. Il se trémousse en rythme sans y penser, rebondissant de-ci de-là comme si tout était simple et naturel, comme s’ils n’étaient pas entourés de visages hypocrites qui pourraient d’une remarque acérée découper sa réputation et sa vie flambant neuve en lambeaux.

Il la fait tournoyer en la regardant avec l’air de ne pas voir son maquillage coulé, ses cheveux en pagaille et sa robe trop moulante, l’air de penser qu’elle est cool et qu’il a envie de la connaître. Et elle danse, essayant vainement d’atteindre cette insouciance, ne pas trop réfléchir, surtout ne pas penser aux autres et à leur jugement de merde, juste se fixer sur ce visage poupin face à elle, juste essayer de ne pas le décevoir, lui qui en quelques instants s’est trouvé meilleure une place dans son estime que tous les clones qui les entourent.

Et la soirée se déroule exactement comme s’ils avaient été seuls. De temps à autres il décide qu’il faut boire et l’entraîne vers le bar, alors ils rient comme des bossus le temps de descendre deux verres de mojito et d’en renverser quatre autres, puis il l’entraîne à nouveau sur la piste et la fait danser à en perdre haleine sur ces tubes qu’elle méprise en l’appelant Karaba. Elle est suspendue à sa main, son rire chaud la mène tranquillement là où il veut et elle se laisse faire avec reconnaissance – douce impression d’être tirée vers le haut, enfin. Puis, sans qu’elle sache comment, ils se retrouvent seuls à prendre l’air dans sur le balcon, une vodka-pomme à la main. La soirée touche à sa fin, l’intérieur leur renvoie la rumeur des gens qui font la bise et remercient avant de partir, quand ils ne sont pas trop défoncés pour ça. Il la fixe d’un regard rieur qui prend une note plus tendre, pose son verre sur la rambarde, place une main sur sa nuque, l’attire doucement contre lui. Elle se laisse embrasser avec complaisance, surtout ne pas le briser, lui qui y croit encore, surtout ne pas tout gâcher. L’odeur du shampooing mystère lui chatouille agréablement les narines. Sa bouche est chaude contre la sienne, ses mains aussi, de plus en plus pressantes contre sa peau. Elle réalise avec étonnement qu’ils vont coucher ensemble, et par le miracle de l’alcool, cette idée la fait incroyablement rire. Il ne comprend pas mais rigole avec elle, il aime la voir comme ça, il la trouve très belle, presque émouvante, plus que sur le palier. Il enfouit sa tête dans son cou et elle rit de plus belle. L’air frais lui donne la chair de poule mais elle s’en moque, elle se sent complètement détachée d’elle-même et se toise avec un étonnement hilare. Elle ne se reconnaît pas, elle ne se soucie plus de ce qu’elle devrait faire ou ce que les autres vont dire, elle voit juste ce petit être candide qui lui réchauffe l’âme et les seins et elle a envie de lui faire plaisir.

Garnier Fructis citrus-détox, réalise-t-elle tandis qu’il lui fait l’amour sur le canapé-lit miteux de l’appartement.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Sam 12 Mai - 11:05

A son réveil, elle est seule. Il y a un mot sur la table de la cuisine : « Désolé la sorcière, j’ai dû partir bosser, il y a du Nutella dans le placard de gauche et du PQ en réserve dans le tabouret de mon bureau (je t’expliquerai). Caro ne rentre pas avant 18h donc tu peux rester tant que tu veux, je passerai vers 14h en espérant que tu seras là, sinon je te laisse mon numéro et je croise les doigts pour qu’il te prenne l’envie de me rappeler. Bisous ! »

Elle a un sourire amusé devant sa franchise bienveillante. Elle aime la façon dont tout à l’air si simple avec lui, enfantin. Elle n’en revient pas qu’on puisse rester ainsi imperméable au cynisme et au dégoût ambiant, ça lui confère un caractère presque magique. Elle songe que s’il y a bien une licorne sur cette Terre, c’est lui. Et puis elle noie sa honte d’avoir une pom-pom-girl attardée comme référence première dans le gras et le sucre.

*
**

Quand il rentre, elle est affalée sur le canapé qu’elle a replié avec un tee-shirt à lui et regarde une émission débile sur des mannequins à la télé. Il fait son sourire chewing-gum et s’aplatit à côté d’elle en étalant ses jambes caoutchouteuses sur la table basse :

- T'as bien dormi ?
- Ouais.
- Tu viens juste de te réveiller ou… ?
- Nan.
- Ca va, t’as trouvé tout ce qu’il te fallait ?
- Ouais.

Les réponses sont de plus en plus sèches. Il songe que si ça continue bientôt elle lui fera la communication par clignement de paupières. Ca l’embête, il a oublié ses faibles notions de morse depuis longtemps déjà.

- Ben qu’est-ce qu’il y a, t’es de mauvais poil ?
- Nan.
- T’es fâchée ?
- Nan.
- Alors quoi ?
- Tu m’empêches de regarder.

Il ouvre la bouche, la referme. Il ne comprend pas. Elle l’a blessé et elle le sent. Elle ne se comprend pas elle-même. Elle n’a jamais été aussi désagréable avec quelqu’un, encore moins quelqu’un que deux minutes auparavant elle considérait comme une sorte de miracle. Elle sait qu’il faudrait qu’elle s’explique, qu’elle fasse quelque chose pour qu’il sache qu’elle ne lui en veut pas, qu’elle clarifie la situation.

Mais c’est justement ça son problème, elle n’a pas envie de clarifier leur situation. Elle voudrait rester là, se blottir contre lui et dire du mal des poupées anorexiques qui défilent devant eux en finissant le Nutella à la petite cuillère. Baiser encore une fois peut-être, et puis rentrer à la maison, se servir du Schwepps dans son verre Mickey et dire à Rotten qu’il est le plus beau. Elle a le sentiment que les mots devraient être inutiles, que ça devrait être simple et naturel comme ça l’était la veille, qu’ils n’ont pas besoin de savoir s’ils sont un couple ou juste des potes qui aiment bien se frotter, pas besoin de décider de se revoir ou non ni de la façon dont ils doivent se parler, et ça l’irrite de sentir que c’est ce qu’il attend d’elle. Elle s’était réveillée avec l’impression de quelqu’un à part, apaisant, magique, et maintenant elle est déçue de réaliser que sa licorne est juste un cheval que l’alcool et la peine ont rendu étincelant.

Thibault est perdu. Il voit bien qu’il l’énerve mais il n’arrive pas à comprendre ce qu’il a bien pu faire de mal, après tout il a juste voulu être sympa et personne ne peut lui tenir rigueur de ne pas parler morse. Il observe sa stature parfaitement droite et figée tandis qu’elle fixe obstinément l’écran et finit par lâcher en haussant les épaules :

- Elle est vraiment moche celle avec les cheveux courts, je comprends même pas pourquoi ils l’ont prise. En plus elle a vraiment une démarche de dindon.

Il lui jette un regard en coin, remarque le sourire léger qui commence à naître sur ses lèvres.

- Non mais sérieux. En plus non mais pourquoi elle met ses bras comme ça ? Ok son sac est peut-être lourd mais là on dirait les poulets en barquette dégueu qu’on achète chez Carrefour.

Elle rigole. Lui plante un bisou sur la joue, se blottit contre lui.

- Ben quoi, j’ai pas raison ?
- Si, fait-elle avec un sourire. Les licornes ont toujours raison.

Et sans prêter attention à son regard interrogateur elle s’empare du Nutella et de la petite cuillère.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 13 Mai - 17:00

Elle s’allonge à nouveau sur son lit, yeux fixés sur le plafond. Quand la grande blonde pulpeuse a décroché un contrat indécent avec une firme de cosmétiques mondialement connue, il lui a fait des crêpes en chantant fort et faux Island in the Sun qu’il passait en boucle sur sa station i-pod. Elle s’est mise à danser sur le canapé en tee-shirt-trop-grand-culotte, ça l’a fait rire, après il a chanté encore plus mal. Ils ont mangé devant Futurama, il connaissait les trois épisodes par cœur et disait toutes les répliques de Bender avant qu'il ouvre la bouche. Ca l’énervait alors elle s’est jetée sur lui, ils ont fini par coucher ensemble à nouveau, dans son lit cette fois, ils n’ont pas eu le temps de déplier le canapé. Sa chambre était pleine de posters de Led Zep, ça faisait un peu peur alors elle a fermé les yeux presque tout le temps. Il s’est endormi ensuite avec une main sur son épaule, elle a eu beaucoup de mal à se dégager sans le réveiller pour aller prendre une douche. Elle n’est pas restée longtemps dans la salle de bain, la pièce avait l’air d’appartenir exclusivement à Top Model USA tant il y avait de tubes de truc et de crèmes de machin, elle avait l’impression d’étouffer. Elle a essayé de dessiner une Karaba avec un sourire sur le post-it de la cuisine pour dire au revoir mais c’était si peu ressemblant qu’elle a fini par rouler le papier en boule et le balancer par terre. Il est sorti de la chambre, l’a embrassée dans les cheveux. Elle est partie. Pas un mot n’avait été prononcé.

Elle se demande ce qu’il va se passer maintenant. Ce que vont dire les autres, Caroline en particulier. Elle a remarqué plusieurs photos de vacances où ils apparaissent ensemble sur le frigo, ils ne sont apparemment pas devenus colocataires par petites annonces. Elle se demande comment un type comme lui peut être ami avec une fille comme elle. Peut-être que c’est juste parce qu’elle est bonne et qu’il espère se la tirer. Il n’a pas pu alors pour cette nuit il s’est rabattu sur elle et il n’a pas osé la virer dès le réveil parce qu’il ne veut pas passer pour un connard. Et maintenant il regrette. Quand Caro rentrera il lui dira qu’il était bourré et que bordel mais POURQUOI elle l’a pas empêché de choper ça, elle fera son rire Hollywood fraîcheur et lui demandera ce que ça fait de baiser la Femme Invisible en faisant papillonner son mascara et il dira rien, rien du tout je sais pas comme j’ai réussi à jouir il a fallu que je pense à toi et elle lui sautera dessus, hourra ! Jackpot pour l’Homme-Chewing-gum.

Elle ravale ses larmes. Après tout, ça n’a pas tellement d’importance. Il lui a évité l’angoisse de la soirée, si ça lui a permis de se faire sa coloc tant mieux pour lui, c’est un juste retour des choses. Elle se relève, fait trois pas en direction du salon, s’arrête. A dire vrai, elle ne sait pas quoi faire. Personne ne l’attend. Elle n’a envie de rien. Ou plutôt si. Elle a envie de quelque chose, mais elle ne sait pas quoi. Ca l’irrite. Elle fouille la pièce des yeux, cherchant vainement une réponse. Son regard tombe finalement sur l’angle que font les murs avec le sol. Suit l’arête jusqu’au plafond.

Subitement, elle étouffe. Impression angoissante d’être coincée dans une boîte comme les gendarmes qu’elle capturait petite. Peu importe de toute façon, personne ne l’attend. Et le plafond-couvercle descend, descend, descend. Bientôt elle sera aplatie. Emmurée vivante. Peu importe de toute façon, personne ne l’attend.

Il faut qu’elle sorte. Tout de suite.

Elle attrape un manteau, fourre du fric dans son sac bandoulière, claque la porte derrière elle. Dévale les escaliers comme une perdue, rentre dans la vieille réac du deuxième qui grogne quelque chose sur la mauvaise éducation de ces jeunes de nos jours, se répand en excuses que l’autre n’entend pas à cause de ce gaucho de médecin qui l’a arnaquée sur la qualité de l’appareillage. Atteint finalement l’extérieur.

La nuit est en train de tomber sur la ville, ça fait un ciel presque violet derrière les immeubles. Elle ferme les yeux, inspire un grand coup, sent l’air frais et les gaz d’échappement gonfler ses poumons. Ses paupières se rouvrent et elle éclate de rire en percevant les battements désordonnés de son cœur. Elle a conscience que c’est ridicule, qu’elle vient de courir comme une dératée pour rien du tout, mais elle est bêtement heureuse d’être là. Personne ne l’attend, non. Elle est libre. Enfin libre.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 14 Mai - 18:43

Elle s’assied au bord de l’eau, écouteurs dans les oreilles. Ses pieds l’ont menée d’eux-mêmes jusqu’au vieux port, elle a bu un verre dans un bar irlandais juste pour le goût mais l’appel de l’air frais est revenu et elle est ressortie presque aussitôt. Elle regarde les petites lueurs que les lampadaires font danser sur les vagues, les bateaux un peu plus loin. D’you want to go to the seaside ?

Elle a toujours aimé la mer, la façon dont elle finit par se confondre avec le ciel. Elle a le sentiment qu’il suffirait de se laisser glisser doucement dans le courant pour devenir infinie, disparaître dans l’immensité d’un tout toujours renouvelé, omniscience coulante et tranquille.

Elle laisse échapper un petit rire – c’est la partie grinçante d’elle-même qui se moque de ses accès de sensibilité pseudo-poétiques. Son regard se pose sur les deux ou trois couples qui traînent par là, chuchotant des niaiseries en se tripotant furieusement, avec cette manie insupportable de faire comme si le monde leur appartenait. Elle se relève finalement, ils lui gâchent son plaisir. Il doit être tard désormais, elle ne sait pas combien de temps elle est restée là les yeux fixés sur l’eau mais la nuit est totalement tombée et les bars sont remplis. Elle erre dans les rues au hasard, se fait une petite frayeur en pensant qu’on la suit, finit par se réfugier dans la gare par réflexe. Elle aime bien les gares, les gens qui la frôlent à qui elle est libre d’inventer une histoire, le contraste familier entre la voix claire de madame SNCF et le bruit grave du train qui part, les noms de villes sans cesse différents qui s’affichent, impression grisante qu’elle n’a qu’à choisir pour aller où elle veut.

Aller où elle veut. Elle s’éclaire brusquement de l’intérieur. Elle n’est pas venue là par hasard. Partir. C’était ça qu’elle voulait. Partir. Partir d’ici. Partir loin. Elle se sourit à elle-même en songeant à toutes les fois où elle a rêvé de faire ça sans pouvoir. Trop de famille, trop de travail, pas assez d’autonomie. Mais aujourd’hui, elle peut. Elle est majeure, elle n’a de comptes à rendre à personne. Elle a le droit d’aller tout de suite au guichet et de prendre n’importe quel billet pour n’importe quel train. Libre. Vraiment libre.

Elle ferme les yeux, doucement, savoure le feu d’artifice dans sa boîte crânienne. I’m so fucking happy I could cry.

Un quart d’heure plus tard, les lumières de la ville qui s’éloignent.

*
**

Elle a choisi la gare dont le nom faisait le plus paumé. Elle s’est retrouvée comme une conne sur le quai à deux heures du matin, à réaliser qu’elle n’avait nulle part où aller parce qu’ici elle ne connaît rien ni personne. Ca l’a fait rire, de s’apercevoir qu’elle n’avait même pas envisagé la question du coucher. Elle n’aurait jamais pu faire ça, avant. Au final, elle a décidé de passer la nuit dans la gare mais un gorille de la SNCF l’a virée en pestant sur ces crétins de djeunes qui n’en mettent pas une à l’école et se retrouvent ensuite à squatter dans sa gare. Elle a été vexée – sa scolarité est la seule chose qui ait toujours fonctionné dans sa vie. Elle lui a dit qu’il était un connard de réac bourré de préjugés primaires et que ce n’était pas parce qu’il était analphabète et coincé dans un job pourri qu’il fallait rejeter la faute sur les autres.

Elle aurait aimé en tout cas. En vrai, elle a bégayé pardon monsieur désolée monsieur je savais pas monsieur et elle est partie en baissant les yeux. Elle est beaucoup moins enthousiaste maintenant. Elle en veut au type de la SNCF, elle a l’impression qu’il lui a volé sa nuit. Elle a un peu peur, ça commence à grimper insidieusement en elle, lâche envie de s’asseoir dans le caniveau en pleurant jusqu’à ce que sa maman la prenne par la main – allez viens on rentre à la maison.

Elle secoue la tête, respire profondément. Elle s’encourage. Allez ma grande, c’est ta nuit, tu es libre, libre bordel, tu attends ça depuis tellement longtemps, tu ne vas quand même pas laisser un vieux con tout gâcher ! Elle s’applique, fait une petite boule de papier mental avec sa peur et le balance sur le carrelage de la cuisine Thibault. Le sourire renaît. Elle n’a toujours pas la moindre idée de ce qu’elle compte faire de cette liberté mais elle n’a plus peur. Elle marche au hasard, peu importe, la nuit toutes les rues sont grises. Elle croise des gens sans oser leur parler, quelques putes, beaucoup de bourrés, beaucoup de paumés. Au début elle se demande un peu où et si elle va dormir, en plus la batterie de son i-pod est morte, elle va bientôt être en manque de musique, il lui faut une prise. Elle cherche vaguement un hôtel, n’en trouve pas, sent l’angoisse poindre à nouveau, tout au fond. Et puis elle décide qu’elle s’en fout.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mar 15 Mai - 22:30

C'est la musique qui la décide à choisir ce bar-là. Elle pensait traverser la petite place sans s'arrêter, Rancid l'a coupée dans sa course. Elle hésite, piétine sur place quelques minutes. Les Sales Majestés. Se mordille les joues. Train In Vain. Elle entre.

Manifestement, elle n’aurait pas dû. Tous les regards se tournent vers elle. Instantanément, elle vire tomate. Il y doit y avoir une dizaine de personnes, tous des habitués apparemment, le barman est assis avec eux. Elle a l’impression de tomber sur une réunion top secrète de mafieux. Des mafieux qui auraient les fringues déchirées, les visages troués, les cheveux hérissés et l’air particulièrement imbibé. Elle baisse les yeux, bafouille quelque chose que personne n’entend, tente de se retourner vers la sortie et s’étale finalement à terre avec un gémissement lamentable.

Ca a le mérite de briser le silence : l’hilarité est générale. Ses joues brûlent. Elle songe que peut-être le ridicule tue, en fin de compte. Elle se relève péniblement en essayant de rassembler un semblant de dignité, on lui tend la main.

- Ca va, tu t’es pas fait mal ?

La fille qui a parlé est un peu plus vieille et un peu plus petite qu’elle. Cheveux violet sombre retenus par un lacet, nez fin, sourire hilare ponctué d’un piercing à la lèvre. Les yeux sont violemment maquillés, pourtant elle a un regard très doux, ça fait un drôle de contraste. Elle répond en tentant vainement de raffermir sa voix que oui ça va très bien merci, qu’elle est désolée, qu’elle va y aller maintenant.

- Oh bah non, pars pas, pour une fois qu’on a une nouvelle ! Beugle une voix à l’arrière.
- Ta gueule, lâche-la la pauvre, tu m’étonnes qu’elle veuille se barrer, sûr que c’est toi qui la fait flipper avec ton gros rire dégueulasse ! réplique Cheveux Violets sans aménité.

L’intéressé rigole à moitié et crache une ou deux injures, un autre renchérit et en un instant la réunion de mafieux devient place de marché où chacun hurle sur son voisin avec un plaisir manifeste. Elle est paralysée. Cheveux Violets pousse le soupir de la maman qui fait mine de se plaindre de son gosse turbulent mais crève de fierté de le voir sain-et-plein-de-vie et se retourne vers elle avec un sourire d’excuse.

- Fais pas gaffe, ils sont un peu cons mais c’est pas leur faute. Moi c’est Sarah.

Elle donne son nom. Sa voix est presque redevenue normale mais ses joues sont toujours en mode plaque de cuisson.

- T’arrives d’où ?
- Pourquoi, ça se voit tant que ça que je suis pas du coin ? Elle riposte avec un sourire qui se veut sûr de lui.

Sarah rigole. Elle a les dents jaune nicotine.

- Oh oui. Si t’étais du coin, tu serais jamais entrée ici !

Elle se sent mieux, d’un coup. La musique lui réchauffe les intérieurs, la rassure si jamais le regard bienveillant de Sarah vient à s’égarer, elle commence à être presque à l’aise. Et puis, la fausse bagarre en bruit de fond, ça lui rappelle le collège.

- Pourquoi, vous allez me tuer ?
- Bof, je pense qu’à l’heure actuelle ils sont tous trop bourrés pour ça, et moi c’est pas trop mon truc les petites bobos pour le dîner, fait l’autre avec un clin d’œil. Non, c’est juste que pour les gens comme toi ici c’est… pas très fréquentable.

Elle a dit ça avec une note de fierté provocante dans les yeux qui a transformé son visage. Une demi-seconde, elle a été la petite pré-ado surexcitée à l’idée de montrer à ses parents surtout-pas-avant-le-mariage qu’elle sort avec un rebelle aux cheveux longs.

Elle se retient de rigoler. Désolée de te décevoir, si tu pensais que j’allais m’enfuir en pleurant tu as frappé à la mauvaise porte. Cette micro-métamorphose a suffit à éliminer tout souvenir de honte et gommer toute trace de peur. Au fond, ils ne sont pas différents de la Bande – juste un peu plus vieux, juste un peu plus crades. Elle est en terrain connu. Son sourire s’élargit.

- J’adore les gens pas fréquentables.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Jeu 17 Mai - 14:40

Ils l’ont assise à leur table, l’ont fait boire en la bombardant de questions sur sa vie. Ils essayent de lui apprendre leurs noms, surnoms en fait pour la plupart, elle confond tout, ça les fait rigoler, bruyamment. Elle laisse faire, de plus en plus assurée au fur et à mesure que l’alcool se diffuse dans son organisme. Ils se foutent gentiment de sa gueule, de ses petites réflexions de bourge qui ne connaît rien de la vie et croit avoir souffert, dès qu’elle ouvre la bouche c’est le délire, ça hurle, ça se marre, ça s’insulte, ça se cogne, parfois ça lui fait presque peur mais elle est toujours miraculeusement épargnée, comme si son apparence propre et nette les tenait à l’écart.

Ils finissent par parler musique parce que c’est leur seul point commun, du moins le seul visible. Plus la conversation avance, plus elle réalise que les groupes punks qu’elle était fière de connaître pour leur rareté passent ici pour commerciaux, le hit-parade tout au plus, pas « des vrais » en tout cas. En temps normal elle aurait probablement été vexée de se rendre compte une fois de plus de son écrasante banalité mais les shots de vodka qu’elle descend consciencieusement lui évitent ce genre de questions existentielles. Quand elle commence à fatiguer vers 6h du matin elle se retrouve sans savoir comment dans l’appart de Fab et Linda – ce sont les seuls à avoir un toit fixe autre que le bar et c’est un grand privilège, d’habitude ils partagent pas, « si on se crève le cul à payer un loyer c’est pas pour avoir la même bande de connards qui nous regarde baiser que si on était dehors ». Du coup les autres les saquent un peu, parce que ce sont aussi les seuls à avoir un vrai boulot, alors quand Franck-le-barman a besoin de fric pour pouvoir garder le bar ouvert ils s’y cognent avec résignation.

Elle, elle aurait bien voulu dormir à la belle étoile, pour être une vraie-grosse-rebelle-de-la-société, mais elle était tellement raide que les autres ont préféré lui éviter le coma éthylique dans le froid. A cause d’elle ils ont même évité la bagarre avec une bande de wesh ; ils les attendaient à la sortie, cinq-six jeunes avec le jogg Adidas ras-du-cul et l’argot facile. Ils ont été déçus les pauvres, à peine quelques bouteilles cassées. La Vieille Bande était vaguement déçue aussi quelque part mais au fond aucun d’eux n’avait vraiment le choix. Ca s’est fait comme ça, sans réfléchir, d’instinct ils ont tous senti ce besoin de la protéger. Elle est le petit animal qu’on recueille et qu’on réchauffe, parce qu’on voit bien qu’il est blessé, même s’il n’est pas comme nous. Parce qu’au fond tout ce qu’on peut lui offrir c’est un peu de compassion éphémère avant de le renvoyer à la cruauté de son milieu naturel.

*
**

Elle est réveillée par le soleil qui lui frappe directement sur la tête, personne n'a eu l'idée de fermer les volets, il faut dire que ce n'est pas souvent qu'il y a des invités ici. Elle se retourne sur le matelas et se retrouve face à une masse de dreads qu'elle finit par identifier comme appartenant à Fab. Elle se lève lourdement, poids de la vodka au fond de la gorge, de la fatigue au fond des yeux. Elle s’apprête à faire quelques pas quand Linda entre brusquement avec un pack de bières qu'elle vient apparemment d'acheter et la dégaine agressive de la fille qui en veut. Son visage change d'expression en la voyant debout, lueur attendrie dissimulant un instant la douleur acérée qui affleure habituellement à la surface azur de ses iris :

- Alors ça y est, la Bourge au Bois Dormant est réveillée ?

Elle dit ça avec un sourire ironique qui fait danser le tatouage sur sa joue. Des espèces de volutes qui s'enroulent le long de la mâchoire supérieure gauche. Ca fait un déséquilibre étrange entre les deux parties de son visage ovale, le côté obscur de la force, petite schizophrénie esthétique.

Elle hoche la tête, se fait offrir un café dégueulasse qu'elle boit recroquevillée contre un empilement de livres et de planches que Linda a fièrement qualifié de bibliothèque - sinon le matelas prend toute la place de ce qui n'est pas la partie cuisine. Linda se roule un pétard à la fenêtre en écoutant une radio pirate qui crachote, Fab étalé de tout son long en caleçon ronfle allègrement à côté. C'est seulement alors qu'elle réalise qu'elle vient de se réveiller au lit avec deux inconnus après avoir été bourrée, qu'elle ne se rappelle absolument pas de comment elle est arrivée là et qu'il y aurait vraiment de quoi paniquer. Elle cherche en elle des traces de peur. Il n'y en a pas. C'est comme ça, elle a plus confiance en une bande de clodos braillards rencontrés la veille qu'en ces gens fréquentables qu'elle connaît depuis des années. Linda lui propose de l'herbe, fait la conversation. Elle aime bien l'écouter parler, elle a une voix rauque, un peu sèche, un peu agressive sans trop malmener la gueule de bois. Fab finit par se réveiller, grogne quelque chose au sujet de ces meufs toutes les mêmes, infoutues d'arrêter de tcharer cinq minutes pour laisser les braves gens pioncer peinards. L'instant suivant le Rasta au Bois Râlant se voit balancer un coussin dans la figure et Linda recommence à parler comme si de rien n'était. Elle pense à Thibault. Elle n'arrive pas à réaliser que la veille à la même heure elle était devant sa télé, ça lui semble un autre monde, comme si elle était partie depuis une éternité, comme si c'était dans une autre vie.

Une autre vie à laquelle il va falloir retourner. Elle n'en a aucune envie. Ses yeux se troublent quand elle dit au revoir aux autres sur le quai. Il y a Sarah et Fab et Linda et Jim et Yoan et Gary et Dan, elle se souvient de tous leurs noms maintenant. Il en manque, ils ne sont pas tous venus, autre chose à foutre que d’escorter la mioche à la gare. Elle ne leur en veut pas, elle non plus elle n'aurait pas pris la peine de raccompagner la petite bourge de la veille, mais ça lui fait de la peine quand même de ne plus jamais les voir. Elle se retient de pleurer - inutile qu'en plus ils se foutent de sa gueule - mais ils voient bien qu'elle est émue et même s’ils refusent de le reconnaître, ça les remue un peu aussi. Ils la serrent contre eux ou lui tapotent le bras, lui disent qu'ils ne l'oublieront pas, qu'elle est ici chez elle, qu'elle peut revenir quand elle veut si elle n'a pas trop les jetons de quitter son confort bècebège et d'affronter Fab au réveil ; ils rigolent, font comme si de rien n’était, mais elle le sait, elle le sent, elle ne les reverra pas. Tout son corps proteste de l'intérieur. Déchirure dans son ventre. Elle a envie de hurler, de se fracasser contre un mur, de leur dire qu'elle s'en branle et qu'elle reste ici, avec eux, là où elle est en paix, là où elle se sent bien. Elle a envie de tout foutre en l'air.

Tout foutre en l'air mais après ? Elle n’est pas comme eux. Elle ne pourra jamais être comme eux, ça perce les pupilles. Trop lâche, trop raisonnable, trop bien conditionnée. Il lui manque cette folie des extrêmes, cette violence sans compromis, la capacité d’aller jusqu’au bout de ce qu’on croit et de ne rien regretter. C’est dans sa nature, ancré en elle, quoi qu’elle fasse c’est indéniable : elle est parfaitement intégrée au système. Ils l’ont ressenti tout comme elle, elle peut bien tenter de tout lâcher aujourd’hui, demain sa tentative de fuite sera soldée par un échec - retour à la case départ la queue entre les jambes et le bide plombé par les regrets.

Elle s'installe dans son compartiment, submergée par le dégoût d’elle-même. Ils lui font signe à la fenêtre tandis qu’elle s’applique à faire celle qui ne souffre pas. Ca ne lui demande pas un gros effort, elle a l’habitude : sa vie n’est que mensonges. Bientôt elle ne voit plus d'eux que les cheveux de Sarah, violet qui tranche sur le ciel bleu, et puis ils sont remplacés par des parkings et des toits et des champs et des champs et des champs et des champs. Elle détourne son regard, siège gris-vert défoncé 2nde classe en face d'elle. Retour au milieu naturel.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Ven 18 Mai - 13:28

Home, we’re coming home again. Rotten l’accueille avec le regard accusateur de qui a été privé de croquettes. Elle n’a pas de courrier, logique, on est dimanche. Elle le sait mais malgré tout ça la déprime profondément, impression écrasante d’être seule et délaissée. Elle songe que c’est quand on lui écrira le dimanche qu’elle saura qu’elle a enfin trouvé ce qu’elle cherche. En attendant elle se plante devant Docteur Who pour oublier qu’elle se méprise.

*
**

- Hé, la nouvelle.

Elle lève distraitement les yeux de sa feuille. Super Mannequin est là, qui la surplombe de sa beauté écrasante, les joues rouges et le regard glacé.

- Oui ? Il y a un problème ?
- Un peu ouais, acquiesce Caroline, sa voix sonnant étrangement vulgaire dans une bouche aussi raffinée. De quel droit tu te tapes mon frangin ?

Ses muscles se contractent tous brusquement sans qu’elle ait rien demandé. Les paroles de Miss Monde ont fait buguer le système. Elle la regarde sans comprendre.

- Je… pardon ?
- C’est ça fais genre, tu crois que je t’ai pas vue le chauffer à la soirée ? siffle l’autre entre ses dents parfaites. T’as cru quoi, que ça y est t’es invitée une fois c’est bon c’est la fête, tu peux te faire n’importe qui ? Putain mais t’as aucun respect ou quoi, personne t’as jamais dit qu’on se jette pas sur la famille de ses potes ?

Le venin monte subitement au cerveau. Flash-back soudain des photos de vacances sur le frigo. La lumière se fait.

- Thibault c’est ton… frère ? demande-t-elle sans parvenir à dissimuler une certaine note de déception dans sa voix.
- Ben voyons, comme si tu le savais pas. Non, ta gueule, articule soigneusement Beauté En Colère de ses lèvres éblouissantes comme elle s’apprêtait à répondre. J’en ai rien à foutre de ce que tu vas dire pour te justifier, les chaudasses comme toi je les connais, il en est passé plein par là, et je te jure elles en sont pas ressorties indemnes. Alors maintenant si tu veux un conseil, t’approches plus de lui, c’est tout.

Et elle repart bruyamment, escarpins furieux malmenant le sol, claquement sec du sac heurtant les cuisses, déhanché énervé ondulant d’autant plus.

Elle est complètement abasourdie. Comme chaque fois qu’elle se prend de plein fouet la vitre épaisse de la connerie humaine, elle a un peu de mal à y croire. Mais non, elle n’a pas rêvé, deux secondes plus tôt Caroline était bien là, dans toute sa beauté savoureuse, ses cheveux à l’amande soigneusement après-shampooinés, ses lèvres rouge Dior, son odeur sucrée, impossible de s’y tromper. Et dans tous ses états en plus ! Elle pouffe joyeusement. Elle refuse de se l’avouer mais au fond ça lui fait bien plaisir qu’ils soient frère et sœur, elle l'aime bien, ça l’aurait emmerdée qu’il soit vraiment du genre à se taper des Carolines. Elle rayonne de satisfaction interne, petite boule chaude au creux du ventre, douce sensation de pouvoir. C’est drôle, elle a très envie de voir Thibault, tout à coup.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 20 Mai - 12:54

Elle sort de la bibliothèque où elle était venue travailler – pas qu’elle ait besoin des ressources, mais elle aime bien être entourée de livres, ça lui fait oublier qu’elle est seule à en crever. Le vent à l’extérieur la noie dans une bourrasque qui sent bon la mer et lui fouette les sangs, l’obligeant à se réfugier dans un tabac pour passer son coup de fil. Elle achète une grosse poche de crocodiles et passe chercher Thibault à son boulot trois arrêts de bus plus loin, une bâtisse imposante avec des tas de plaques dorées à l’entrée mais aucune qui porte son nom. Elle ne sait pas en quoi consiste son job exactement, ça la taraude assez le temps qu’il descende enfin la rejoindre mais une fois qu’il est là la concentration que demande le maintien à niveau de la poche de bonbons rend finalement toute autre considération secondaire.

Il lui offre un café brûlant sur une terrasse glaciale. Elle lui raconte l'épisode Caroline en gloussant, il lève les yeux au ciel, se confond en excuses, il est vraiment désolé désolé désolé, c'est qu'ils étaient très proches avant mais il la supporte de moins en moins et comme elle refuse d'admettre que ça puisse être sa faute elle tient toutes les filles qu'il approche pour responsable, il faut dire aussi qu'elle est jeune, la pauvre, et puis ils ont pas eu de père alors c'est lui qui s'est occupé d'elle tu vois, ça doit sûrement avoir quelque chose avoir avec son complexe de Thésée – non, t’es pas sérieuse, c'est vraiment Œdipe son nom ? Ben putain sa mère devait être vraiment mal baisée pour avoir choisi de se venger comme ça sur le gosse. Désolé en tout cas.

La conversation dévie peu à peu, ils parlent de tout et de rien, surtout de rien en fait mais c'est sûrement mieux comme ça. Au bout d'un certain temps il sort une cabine téléphonique de sa poche : un pote lui propose un ciné, elle vient ? Elle accepte sans réfléchir. C'est surtout ça qu'elle apprécie chez lui : elle n'a pas besoin de réfléchir à la façon dont elle doit se comporter. Il la prend comme elle vient, sans rien exiger d'elle que les crocodiles en gélatine (et encore, franchement c'est pas beaucoup, juste un, le jaune là, il me regarde, alleeez, s'il te plaiiit...).

Ils marchent côte à côte jusqu'au cinéma, mains dans les poches, lui colorant le temps épouvantable de ses commentaires enthousiastes sur le moindre élément du décor, elle l'observant affectueusement avec cette admiration incrédule de qui voit chez l'autre ce qu'il sait pertinemment ne jamais parvenir à atteindre. Ils traversent un petit parc au milieu d'une place, il tend la main, désigne une forme vague assise de dos sur un petit poteau de l'autre côté au milieu du brouillard, « arf, c'est mes potes, on est à la bourre ». Ils s'avancent, guère plus pressés, sourire aux lèvres. Il y en a un debout à côté qu'elle n'avait pas vu, lui et Pote Assis sont manifestement en grande conversation. Pote Debout les aperçoit enfin, s'approche de Thibault avec le regard accusateur de celui qui a trop poireauté. Pote Assis se tourne, pose son regard sur elle.

Et c'est le début de la fin.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 20 Mai - 16:16

She sings the Revolution, the dawning of our lives.
She brings this liberation that I just can’t define – well nothing comes to mind!


Elle ouvre brusquement les yeux.

Elle est encore toute haletante à cause du Rêve mais son souffle se calme tandis qu’elle s’applique à le régler sur le sien. Elle sent son corps chaud contre le sien et ne sait pas si ce contact la rassure ou la dégoûte. Elle n’aime pas l’odeur de leurs sueurs qui se mêlent alors elle se lève et tâtonne maladroitement jusqu’à la salle de bains. L’ampoule l’éblouit. Elle entre dans la douche pour lui échapper et se lave par réflexe. Le Rêve l’oppresse toujours. Elle sort et se retrouve face au miroir. La vision de son corps nu la révulse alors elle s’allonge sur le carrelage frais et suit des yeux les carreaux, bleu, blanc, bleu, blanc, blanc, bleu, et, soudain, le lavabo. Elle tourne légèrement sa tête sur le sol pour l’apercevoir en entier et ses cheveux se froissent contre sa joue.

L’ampoule l’éblouit à nouveau, elle l’avait oubliée celle-là, alors elle ferme ses yeux, lentement, très lentement pour essayer de voir ses longs cils noirs se rejoindre et laisser danser les petites lueurs vertes et violettes devant le lavabo. Elle s’oublie dans ces petites lumières qui dansent maintenant dans l’obscurité rassurante de ses paupières closes. Le carrelage la maintient juste à la bonne température.

Puis une goutte d’eau, oh, toute petite, une minuscule perle transparente qu’elle avait oublié d’ôter glisse silencieusement de la pointe d’un cheveu jusqu’à sa joue.

Son cerveau sort brusquement de sa torpeur, elle se rend compte qu’elle est allongée entièrement nue et trempée sur le carrelage d’une salle de bain qui n’est même pas la sienne et qu’il aurait très bien pu entrer et la trouver dans cette position. Qu’aurait-il pensé alors ? Qu’aurait-elle dit ? Elle ne sait pas elle-même comment expliquer son geste, mais elle est lasse, si lasse…

Elle s’empresse de se sécher et se glisse à nouveau dans la chambre. L’odeur d’amour et de sommeil qui y règne lui soulève l’estomac et elle s’empresse de récupérer son mp3, ses cigarettes son feu et ses vêtements avant de sortir dans le couloir. Elle s’habille à la hâte, short-débardeur-veste, et sort sur la minuscule terrasse. Elle s’assoit dans un coin, entre deux murs de béton et une famille d’araignées, met sa musique dans les oreilles, sa clope dans la bouche, et étend ses jambes jusqu’à ce que le bout de ses orteils effleure les quelques brins d’herbe complètement desséchés qui poussent là. Elle regarde la nuit en essayant de se convaincre que les phares des avions sont des étoiles filantes et que sa vie est heureuse. Quand elle n’y arrive pas, elle tire une taffe pour se donner un peu d’espoir. Doucement ses yeux se ferment sur la voix de Damien Rice.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 21 Mai - 18:40

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Pote Assis s’appelait Jules. Il avait la cheville élégante, le mollet athlétique, le torse doré, les épaules rondes, le visage avenant et la démarche dynamique. Il secouait négligemment ses cheveux bruns en affichant des dents parfaitement alignées disposées entre les lèvres les plus parfaites qu’elle ait jamais vues et posait sur elle un regard bleu tendre entouré de longs cils. Il était gentil, drôle, attentionné, brillant, intéressé par tout et tout le monde, sensible et charmeur, avec juste ce qu’il faut de timidité et de modestie pour que ça soit attendrissant plutôt que pitoyable. Elle l’avait détesté tout de suite. Il lui avait fait la cour, discrètement, présent sans être lourd, se débrouillant pour la croiser, la raccompagner chez elle, glissant un compliment par-ci, une gentille attention par là, sans jamais rien tenter, toujours très correct, très classe, un peu vieux jeu.

Elle ne le supportait pas. C’était plus fort qu’elle, il la répugnait physiquement. Elle avait essayé de se l’expliquer mais n’était finalement parvenue qu’à la vague conclusion que ses qualités innombrables devaient lui renvoyer au visage ses propres imperfections, ou quelque chose dans ce goût-là. Quoi qu’il en fût sa seule présence lui révoltait les intestins et elle n’avait pas eu à attendre la fin du film pour décider de l’éviter le plus possible. Malheureusement, c’était plus facile à dire qu’à faire. De fait, elle était forcée de le voir régulièrement, à cause de Thibault qui le fréquentait depuis longtemps et qui, depuis que Caroline avait convaincu les autres de la boycotter, était devenu du même coup son grand frère et son échappatoire, et, surtout, à cause de Valentine. Elle l’avait croisé par hasard une fois qu’ils étaient ensemble et depuis lors pour sûr c’était Lui, l’Homme de Sa Vie, le Vrai, le Bon. Or pour qu’il puisse s’en apercevoir évidemment il fallait aaaaa-bsolument qu’elle les présente et qu’ils se voient le plus possible, allez tu peux bien faire ça pour moi s’il te plaît s’il te plaît s’il te plaît ? Et comme Valentine était la seule à continuer à lui adresser la parole, elle lui était effectivement redevable et se voyait donc obligée de passer la majeure partie de son temps libre avec Canon-boy, lequel, de toute évidence, percevait la chose comme un signe des plus encourageants et rayonnait littéralement en sa présence, ce qui avait le chic pour créer des tas de difficultés avec Valentine.

Elle faisait de son mieux pour ne faire de mal à personne mais la situation l’épuisait. Si elle conservait la froide distance qui lui venait naturellement avec Super Beau Gosse, il était peiné et faisait la tête toute la soirée, ce qui peinait Valentine. Si elle prenait sur elle pour se forcer à discuter et à rire avec lui, il dégoulinait de bonheur et lui tournait autour toute la soirée – ce qui peinait Valentine. Le pire était qu’au fond, tout ceci la laissait totalement indifférente. Leurs histoires ne la concernaient pas. Et malgré l’affection qu’elle avait pour elle, au fond elle en voulait à Valentine de se plaindre sans arrêt et de lui reprocher son insuccès, d’autant qu’elle la trouvait un peu ridicule de s’accrocher comme ça à quelqu’un qui s’en foutait ostensiblement. Quand elle réussissait à se l’avouer, elle se trouvait monstrueusement insensible et se voyait forcée de passer des heures à la réconforter pour apaiser sa conscience, qui finissait inévitablement par lui faire remarquer qu’une démarche aussi intéressée était tout aussi amorale. C’était vraiment une mauvaise période, les semaines passant elle atteignait des records en matière de dégoût d’elle-même et quand elle essayait d’en parler, que ce soit à Thibault ou à Clémence, elle avait droit à la même réponse, assortie de grands yeux étonnés : « mais pourquoi tu te prends la tête comme ça ? ».

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mer 23 Mai - 16:31

En désespoir de cause, elle avait fui. Ils avaient droit à trois jours de vacances pour Noël, elle en avait profité pour accepter avec reconnaissance l’invitation de ses grands-parents à venir passer le réveillon chez eux. Son père était venu la chercher en voiture – elle détestait conduire – et elle avait été accueillie à bras ouverts par la famille au grand complet qui l’attendait devant la maison. Elle n’avait pas réalisé jusqu’alors combien elle aimait cet endroit. Ce n’était pas très grand, pas très riche, elle était obligée de partager sa chambre avec trois petites cousines remuantes et n’avait pas accès à Internet mais elle n’aurait échangé sa place pour rien au monde. Ici tout était doux, chaud, moelleux. Le mobilier comme les membres de sa famille qui l’entouraient de leur présence tranquille semblaient dire ne t’en fais pas, tout ira bien, nous t’aimons, nous ne te comprenons peut-être pas toujours mais nous sommes de ton côté, quoi que tu fasses, quoi que tu souhaites, nous serons toujours là pour toi. Et partout, comme diluée dans l’air, cette odeur de gentil, de calme, de rassurant. Ca n’enlevait pas le Vide, mais c’était déjà ça.

Plus tard en y repensant, il lui sembla qu’elle avait passé trois jours dans une faille temporelle spécialement conçue pour la gaver de nourriture. On ne sortait de table que pour préparer le prochain apéritif. La cuisine était devenue la pièce centrale, témoin des rires et chamailleries des enfants comme des discussions et ragots des adultes. Elle observait tout en silence, avec l’impression d’être d’un autre monde. Elle écoutait les histoires familiales, se tenait au courant des uns et des autres, le nouveau boulot d’unetelle, la maladie du fils de trucmuche – comme si ça avait de l’importance, comme si ça comptait pour elle alors qu’elle n’avait qu’une vague idée de qui ils étaient et qu’ils n’avaient aucune influence ni sur ce qu’elle était ni sur ce qu’elle faisait. C’était plus fort qu’elle, elle avait beau aimer l’endroit, se sentir en sécurité, elle n’arrivait pas à être vraiment à l’aise. Ca lui avait toujours paru bizarre, cette façon de s’insinuer dans la vie des gens au nom d’un ancêtre commun. Il y avait les proches, ceux qu’elle connaissait vraiment, ceux qu’elle aimait, mais les autres ? Elle en savait plus sur l’enfance de son arrière-grande-tante que sur celle de Thibault. Elle savait pourtant qui comptait le plus. Elle restait des heures à table, à écouter ses oncles et tantes parler, parler, parler, et le mal-être grondait en sourdine : est-ce que c’est grave si je me fous de ces gens ?

Elle finissait par étouffer, comme partout. Le Vide, toujours. Elle sortait brusquement, les autres ne disaient rien, c’est bon, laisse-la tranquille, la petite, elle fait sa vie. Elle s’asseyait contre le mur recouvert de chaux, regardait les étoiles en tremblant un peu. Son père la rejoignait, gentiment, avec une veste, sans poser de question. De toute façon, elle n’aurait pas su quoi répondre. Elle s’en voulait de ne pas savoir apprécier ce qu’elle avait. Elle s’en voulait de vouloir être ailleurs et une fois ailleurs de vouloir être ici. C’était le Vide, toujours, le Vide qui la travaillait de l’intérieur, qui prenait toute la place, la remplissant à l’en faire déborder. Son père ne parlait pas. Il ne comprenait pas mais il était là quand même, au cas où. Ca empirait encore les choses. Elle avait l’impression de ne pas le mériter, de ne mériter aucune des personnes qui étaient là, heureuses simplement d’être ensemble, qui auraient toutes donné leur vie pour elle, juste parce qu’elle était de la famille, juste parce qu’ils l’aimaient. Elle avait une chance démesurée et elle n’arrivait pas à s’en satisfaire. Elle était la dernière des crevardes.

Son père recouvrait ses sanglots de la veste.


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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Sam 26 Mai - 23:14

Inévitablement, la faille temporelle avait fini par se refermer ; et comme cette fois personne n’avait pu faire le trajet elle s’était retrouvée comme d’habitude dans un wagon deuxième classe pourri, avec en plus son sac trois fois plus gros qu’à l’aller à cause des provisions que sa grand-mère estimait nécessaires pour un tel voyage (en quatre heures, effectivement, les risques de mort par famine étaient bien trop élevés pour qu’elle puisse se permettre de n’emporter qu’un sandwich). Elle était seule dans le compartiment alors elle avait décidé d’en profiter pour prendre toute la place sur la banquette et rattraper le sommeil que lui avaient volé les heures de gavage intensif. Le mouvement du train la berçait, Deryck Whibley chantonnait un au revoir en boucle dans ses oreilles et le sac obèse lui faisait un oreiller presque confortable ; paupières fermées elle tentait de se faire la plus lourde possible, jusqu’à s’enfoncer dans le siège comme on s’enfoncerait dans l’eau, y reposer, paisible, une petite éternité où deux… Elle s’était endormie sans presque y penser.

Un tremblement de terre l’avait tirée de sa torpeur. Ou peut-être une secousse. Une secousse qui aurait été brûlante, bruyante, bouillonnante. Finalement, c’était plutôt un incendie. Une éruption. Presque un volcan. Ça grondait, ça éructait, ça faisait trembler le sol, en une fraction de seconde ça l’avait remuée de partout, lui tournant la tête à l’envers.

Ca s’appelait Sam et ça voulait une putain de place sur cette putain de banquette.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 28 Mai - 15:39

Elle s’empourpre inutilement en repensant à la tête qu’elle avait dû faire sur le coup, tire une nouvelle taffe Ce n’est pas très juste il faut dire, elle s’était fait avoir par surprise. Au réveil, comme ça, forcément… C’est ce qu’elle se dit pour se réconforter mais au fond elle sait bien que c’est faux. Même si on l’avait prévenue des mois et des mois à l’avance, jamais elle n’aurait pu se préparer à ça.

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Des prunelles mordorées la poignardaient du regard. Les prunelles en question appartenaient à des yeux furieusement soulignés de noir, eux-mêmes enfoncés de part et d’autre d’un visage fin, tout en os, qui avait le bon goût de contenir également et dans le bon ordre : un nez de forme non répertoriée, un certain nombre de taches de rousseurs, des joues creuses et une bouche d’autant plus fine que son propriétaire se pinçait les lèvres pour ne pas crier. Les oreilles, rouges d’énervement, étaient petites, délicatement ourlées, rendues très visibles par la coiffure à l’iroquoise, cheveux bruns rasés de chaque côté de la tête, dégradé de orange rassemblé en jet d’eau enflammé au sommet. Noir à la base, orange vif, puis de plus en plus clair, presque jaune, petite flambée sur le crâne. Du jamais-vu. Elle en avait eu le souffle coupé. Instantanément, ses intérieurs avaient commencé à danser la samba tandis que ses pensées explosaient en tout sens comme un feu d’artifice. Dans un bref sursaut de lucidité, elle avait voulu ouvrir la bouche, trouver un truc intelligent à dire. La Flamme l’avait devancée.

- Putain mais tu vas te bouger le cul oui ?!

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**

Elle rigole doucement. Elle devait avoir eu l’air vraiment plouc, pour le coup. Elle secoue la tête, autodérision de dernière minute. Damien Rice commence à l’énerver alors elle coupe la musique, pour une fois les bruits de la nuit suffiront. En réalité, c’est parce qu’elle n’aime pas avoir de parasite quand elle se repasse ses souvenirs. Elle écrase sa clope dans l’herbe du bout du pied, en prend une autre qu’elle allume d’un geste précis – une cigarette, ça ne compte pas, ce n’est pas un parasite, c’est un soutien. La petite flamme tranche l’obscurité. Elle est de retour dans le train.


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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Jeu 31 Mai - 18:56

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Elle s'était relevée en bafouillant, comme à son habitude - la moindre situation inhabituelle et elle se mettait inévitablement à trembler comme une feuille. L'apparition avait grommelé quelque chose comme quoi putain c'était pas trop tôt. Elle avait cru mourir de honte. Son battant s'affolait comme jamais, n'importe qui qui aurait pris sa tension à ce moment-là aurait cru qu'elle sortait d'un marathon. En une fraction de seconde la certitude s'était imposée à elle, indéniable, écrasante, éclatante comme la flamme sur la tête de cet être improbable qui rouspétait à côté d'elle en essayant de se rouler une clope : il était en train de se passer quelque chose, quelque chose qui allait changer sa vie. A nouveau elle avait voulu parler, mais les mots étaient resté bloqués dans sa gorge. Elle avait attendu, sonnée, qu'il se passe quelque chose. On ne pouvait pas en rester là, un tel bouleversement allait forcément avoir des conséquences. A cet instant elle n'aurait pas été surprise si le compartiment avait changé de couleur ou des arbres s'étaient mis à pousser du plafond.

L'autre roulait son tabac, soigneusement, sans plus lui prêter la moindre attention. La banquette d'en face était pleine de gens apparus pendant son sommeil, une femme enceinte avec une gamine, un gros type avec un béret, un militaire qui avait l'air de rentrer de perm. Aucun d'entre eux n'avait l'air d'avoir remarqué quoi que ce soit. Elle était totalement abasourdie. Personne n'avait rien remarqué. Le monde venait de basculer et personne n'avait rien remarqué.

Elle avait eu envie de pleurer. C'était ridicule. Youpi, une nana un peu chelou vient d'interrompre ta sieste, la Terre va s'arrêter de tourner, c'est clair ! Ses neurones avaient recommencé à fonctionner, à un régime dix fois plus puissant que la normale. Ca se bousculait dans sa tête, des dizaines de versions d'elle-même l'abreuvaient de conseils et d'interdictions en tout genre, c'était la confusion totale – il faut que je lui parle non ça va l'énerver mais il faut bien faire connaissance et si je souris juste oh mon dieu et s'il me restait des bouts de sandwiches entre les dents c'est quel tee-shirt que j'ai aujourd’hui non ne vérifie pas après je vais passer pour superficielle il faut que je lui parle non je vais être ridicule il faut que...

Elle baignait en pleine hystérie. Jamais il ne lui avait paru si monstrueusement compliqué de conserver un visage impassible. De peur de se trahir, elle avait finalement opté pour l'option camouflage. Le plus discrètement possible, elle avait ramené ses genoux contre elle et posé sa tête au sommet - comme par hasard dans sa direction -, yeux à demi fermés, innocents au possible. Seuls ses ongles enfoncés compulsivement dans son jean auraient pu témoigner de l'ouragan interne mais la Flamme était trop occupée pour y prêter attention et le reste du compartiment s'en foutait royalement.

Elle l'avait observée, longtemps. Sans qu'elle en ait vraiment conscience, son cerveau s'était mis à enregistrer le moindre détail de l'apparence et des faits et gestes de l'autre, n'importe quoi qui aurait pu lui fournir une information sur elle. Ca doit bien faire six mois maintenant, pourtant elle se rappelle encore de tout. Le mouvement des lèvres qui murmuraient les paroles d'une chanson inconnue. Le dodelinement imperceptible de la tête emportée par le poids du casque. Le frémissement du pied battant silencieusement la mesure. Le souffle régulier traversant les narines pour soulever doucement la poitrine.

C'était ça surtout qui l'avait hypnotisée. Elle se perdait dans la contemplation de cette respiration, s'oubliait dans cette machinerie stupide qu'elle avait déjà vue chez des millions d'êtres humains et qu'elle croyait découvrir pour la première fois, nez-gorge-poumons-gorge-nez, nez-gorge-poumons-gorge-nez, encore et encore, boucle interminable et parfaite. A force elle en avait mal aux yeux de suivre mécaniquement le cheminement de l'air dans ce tout petit corps, mais il lui était impossible de s'en détacher, il lui semblait que rien ne pourrait être plus terrible que de cesser de le regarder - cela reviendrait à coup sûr à déclencher les cataclysmes les plus terrifiants de l'histoire de l'humanité, le déluge, un tsunami, au moins. Ou peut-être le monde cesserait-il tout simplement d'être au moment où ce petit cycle admirable disparaîtrait.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 3 Juin - 15:31

La porte vitrée coulisse doucement. Jules porte juste un jean et une veste ouverte, ça lui fait un corps à tomber, avec la lune et le lampadaire d’en face on pourrait presque voir les abdos qui sculptent la peau de l’intérieur. Il la regarde avec un sourire ému qui la hérisse de partout. Elle lui tend sa clope pour se donner une contenance, il refuse gentiment, s’assoit. Chuchote tendrement :

- T’arrive pas à dormir ?

Elle hausse les épaules.

- J’ai fait un cauchemar.

Le mensonge est sorti tout seul. Ce n’est pas contre lui, elle sait bien qu’il n’a rien fait de mal et qu’il est sûrement plus digne de confiance que la plupart des gens qu’elle connaît mais elle ne peut pas lui parler du Rêve. Il prend un regard inquiet, se presse un peu plus contre elle, lui caresse la joue.

- Pourquoi tu m’as pas réveillé ?
- Bah, c’était rien, j’allais pas te réveiller pour ça quand même…
- Tu aurais pu.

Son regard se perd un instant, il cherche ses mots, longtemps. Ca n’a pas l’air facile ; pour le coup, elle aurait presque de la peine pour lui. Toujours hésitant, il finit par lâcher :

- Ecoute, je voulais te dire, je… je tiens vraiment à toi tu sais. Je veux pas juste qu’on soit ensemble pour le cul, je voudrais que tu saches, enfin, je, tu, tu peux compter sur moi tu vois ? Vraiment.

Il se gratte la nuque, détourne un peu les yeux, ça va avec le ton gêné et la grande déclaration. Comme ça, il est encore plus beau. Elle a envie de pleurer. Comme c’est triste. Pauvre amour, tu es en train de te faire avoir. Fuis. Fuis tant qu’il est encore temps. Trouves-en une autre, une qui se souciera vraiment de toi, une qui méritera toute cette perfection. Laisse-moi tranquille, je ne suis pas celle que tu crois, arrête de vouloir me sauver. C’est trop tard pour moi, c’est trop tard…

Doucement, elle se penche en avant et lui embrasse la bouche.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Jeu 7 Juin - 9:18

*
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Tout à coup sans crier gare, la Flamme avait tourné la tête vers elle.

- Pourquoi tu me fixes ?

Elle était devenue rouge de la pointe des orteils à la racine des cheveux. Avait vaguement tenté de nier, mais non mais pas du tout, c'est juste que vous êtes là et c'est confortable comme position et enfin je...

- Ah mais tu me fixais vraiment en fait ! Avait rigolé l'autre. Moi je disais ça, c'était histoire de faire la conversation. Mais c'est pas grave, je comprends, moi aussi je me regarderais si je pouvais, j'ai tellement la classe. Tu t'appelles comment sinon ?

Elle était restée sur le cul. Le regard droit dans le sien, le son de sa voix, la danse de la langue dans sa bouche, le flot de paroles, c'était trop d'un coup. L'autre avait encore rigolé. Elle avait cru à un miracle. C'était incroyablement bon, ça se déversait en elle, chaleureux comme l’alcool, ça prenait toute la place, dans la peau et les os et les muscles et le reste, la laissant presque ivre et complètement euphorique. Elle aurait voulu que ça dure toujours.

- Bon ben c'est pas grave hein, je vais parler toute seule...

Dans un bref sursaut de normalité elle avait réussi à donner son nom, bafouillé une ou deux banalités. Sam avait enchaîné sans difficulté. Manifestement elle n'avait pas l'habitude d'être écoutée, elle parlait tellement et tellement vite qu'on aurait dit qu'elle essayait de caser un maximum de mots avant qu'on lui vole la parole.

Elle répondait à peine, laissait faire, baignant dans une sorte de ravissement béat, sentiment que les choses étaient exactement telles qu'elles devaient être. Elle absorbait la moindre miette de renseignement comme un prêtre la parole divine, ne voyait pas le temps passer. Le train avait finit par ralentir, elles étaient sorties en même temps, c'était drôle à voir, elle avec son sac bandoulière obèse et Sam à côté qui traînait deux valises et un sac à dos deux fois plus large qu'elle – elle avait refusé toute aide en secouant la tête avec obstination, la flamme s'était agitée dans tous les sens, elle s'était dit que ça devait drôlement chatouiller. Elles s'étaient finalement retrouvées devant la gare et Sam avait dit que bon ben elle elle allait par là, salut.

Une seconde plus tard, la Flamme avait disparu et elle s'effondrait sur le trottoir.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Sam 9 Juin - 10:32

Ils ont fini par retourner au lit, Jules s’est endormi en lui tenant la main. Elle a fixé le plafond, longtemps, ressassant le Rêve encore et encore. Quand il s’est réveillé il a parlé d’avenir en la regardant avec ce regard qui dit qu’elle est merveilleuse. Elle n’a rien écouté, son corps a répondu machinalement. Elle s’en veut maintenant mais c’est trop tard et au fond c’est toujours pareil, elle regrette ses erreurs puis s’empresse de refaire exactement les mêmes. Elle pense à Sarah et Fab et Linda et tous les autres, ce qu'ils diraient si elle pouvait leur demander conseil. « Comme disait ma grand-mère, qui savait de quoi elle parlait : laisse tomber, tant qu'y a pas de MST, t'as tout gagné ! »

Elle rit, bêtement, un peu à cause de l'image d'un Fab à peine réveillé qui a fait irruption dans sa tête, un peu pour se rassurer. Le romantisme gnan-gnan de Jules lui fait peur. Elle aimerait bien être le genre de fille qui couche pour le fun et oublie le lendemain. Le fun. Est-ce qu'il y a encore quelque chose de fun là-dedans ? A part les petites déclarations copyrightées « homme sensible » de Super Canon après...

Elle se sent lourde et vide. Moite, aussi. Mais son corps refuse de s'extraire du matelas où il s'est enfoncé dès son retour à l'appart. Désespérante, cette impression de passer sa vie à l'horizontale. Comme si il ne restait plus qu'à attendre que quelqu'un daigne lui rouler dessus.

Le fun. Il n'y a pas de fun, il n'y en a jamais eu. Et il n'y en aura pas. Jamais. Elle n'oublie pas. Ni le lendemain ni aucun des jours qui suivent.

La vérité sort de la bouche des enfants.

Son portable qui vibre avec obstination sur son ventre la tire brusquement de ses réflexions. L'écran affiche une photo couleur de Clémence où elle la tient par le cou. Elle soupire. Ce n'est pas le moment. Ce n'est jamais le moment. Elle pousse le portable sous l'oreiller, se lève et attrape un Posca noir dans sa trousse. Sur sa tête de lit elle écrit en gros « LEAVE US KIDS ALONE. » Et puis, comme l'effet produit est très loin de celui escompté, elle se rend au London's Bridge en priant pour que le peu de fric qui lui reste suffise à la rendre saoule.

Le bar est presque vide. Il y a deux vieux sur la terrasse qui discutent PMU et prostituées, un SDF qui fixe obstinément le fond de son verre vide et la propriétaire, une petite Arabe aux traits fatigués et aux gestes soignés qui fait mine d'essuyer des verres derrière le comptoir. Elle commande un chocolat chaud qui n'aidera aucunement à la rendre saoule mais tout compte fait être saoule à trois heures de l'après-midi est sans doute une mauvaise idée. Elle s'endort à demi au-dessus de sa tasse, la fatigue lui donne mal au crâne et elle regrette d'avoir bougé de son lit. Le monde autour lui paraît effroyablement lourd. Lourds les gestes de la propriétaire, lourdes les blagues des deux vieux, lourd le poids de l'insécurité sur le clodo, lourdes ses paupières qui se ferment.

Elle sursaute quand deux types font claquer la porte de l’entrée.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Ven 15 Juin - 10:37

Le plus grand lui adresse un hochement de tête et un sourire avant de se pencher sur le bar pour commander deux bières. Son ami ajoute deux chaises autour de la table et s'assoit à côté d'elle en crachant quelque chose qui doit s'apparenter à « b'jour ».

Ce sont des nouveaux et elle les aime bien. Ils ont débarqué un soir sans qu'on sache trop comment, compressés dans une voiture vieille voiture rouge qui contenait tout ce qu'ils possédaient, les habits froissés et le sourire aux lèvres. Ils avaient fait sensation en entrant dans le bar, il faut dire qu'ils faisaient sensation partout où ils passaient.

Séparément, ils n'étaient pas tellement du genre à marquer les esprits pourtant. Ou peut-être que si. Clitandre ressemblait à ces étudiants fauchés qui sortent de fac de philo, petit, blond, sec, la barbe fine et le jean troué, les gestes nerveux et le sourire en coin, il avait une discrétion bien à lui qui frappait là où ça fait mal au moment où on ne s'y attend pas. Les mauvaises langues disaient que son égo avait dû beaucoup souffrir de sa taille napoléonienne et que c'était sans doute ce vieux complexe enfoui qui l'avait rendu si incisif, mais au fond peut-être que c'était juste sa façon d'être, une manière comme une autre de se sentir exister. Il posait sur les autres autant que sur lui-même un regard sans aménité mais vaguement rigolard, comme si tout ce qu'il voyait lui paraissait ridicule. Ses conquêtes le lui avait souvent reproché, il avait toujours eu le même réflexe alors : il resserrait les bouts de tee-shirt accrochés à ses poignets, passait la main dans sa barbe naissante et leur lançait avec un regard grave : "tu crois qu'on survit longtemps, avec un prénom comme le mien, si on prend la vie au sérieux ?" Généralement, c'était à ce moment-là qu'il se faisait larguer. A la longue il avait fini par se traîner dans le regard une sale forme de fragilité, de celles qui crient "aime-moi ! Si tu me plais je jure de faire en sorte que rien ne marche entre nous." Ca plaisait, le côté mélodramatique avait quelque chose de touchant. La plupart du temps il dissimulait le truc sous une épaisse chape de blagues racistes et quelques tatouages douteux mais n'en demeurait pas moins un type tout petit et passablement névrosé.

A côté de lui, Soufi aurait dû être beaucoup plus imposant - immense, la peau très sombre, des épaules de garde du corps et des jambes de coureur jamaïcain, il avait quelque chose du gros black de film d'action dont le rôle principal est de remplir les quotas et de se faire buter au début pour sauver le bon Américain. Son visage cependant abolissait les clichés. Il avait une bouche de fille, en forme de cœur façon Betty Boop, et des cils excessivement longs, de ceux que tracent les enfants qui viennent d'apprendre à dessiner. Sa joue était marquée par une ancienne brûlure, quand on lui posait la question il répondait avec un sourire sibyllin qu'on avait essayé de l'allumer et se passait la langue sur les lèvres avec un coup d'œil suggestif. On ne lui connaissait pas d'amants mais il était ostensiblement gay, de ceux qui en font une affaire d'Etat et draguent tous les mecs qui passent pour bien montrer qu'ils s'assument. Clitandre l'avait renommé la Grande Sophie, et c'est comme ça qu'il se présentait d'ailleurs dès qu'il avait affaire à une administration. Exubérant mais avec une grande douceur, il parlait peu, rigolait beaucoup, et sortait régulièrement son harmonica pour ponctuer ses phrases et celles de son ami d'un jingle inconnu dont il soutenait mordicus qu'il provenait d'une vieille radio pirate qu'il écoutait enfant, même si beaucoup doutaient fortement de la véracité de la chose. Son accoutrement avait toujours quelque chose de bizarre, il avait pris l'habitude de mêler plusieurs styles pour se créer le sien, le rendu n'était pas toujours heureux mais le rendait globalement sympathique.

Ni lui ni Clitandre n'avaient accepté de parler de leur rencontre ou des circonstances qui y avait mené. Toute question sur le sujet entraînait systématiquement un silence froid et obstiné, ponctué d'un "tu veux mon poing dans ta gueule ?" de Clitandre si l'insistance était jugée trop vive. Soufi nuançait, conciliant "on est là, c'est ça qui compte non ?". Son regard hypnotique rappelait alors celui du Dr Facilier et il était impossible de ne pas changer de sujet.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 25 Juin - 10:49

- Ben alors, t’es déjà là toi ? demande Soufi en s’asseyant entre eux.
- On dirait bien.
- T’as pas cours ?
- Je sèche.

Clitandre laisse échapper un rire sec :

- Elle ment.
- Bien sûr qu’elle ment. On est dimanche.
- Jour du Seigneur.
- Amen. Hé, ça te dirait de venir voir notre groupe répéter ?
- T’es folle. Les gars vont nous tuer.
- Les gars s’en foutent.
- T’es folle ma grande, t’es folle, tu viens de péter un putain de câble.
- On jure pas. Pas le jour du Seigneur.
- Amen.
- Ca te dirait de venir voir notre groupe répéter ?

Elle les fixe avec hébétude. Entre eux, ils parlent tellement vite qu’il est dur de déterminer qui a dit quoi. Elle n’est pas sûre d’avoir tout suivi.

Clitandre a l’air réticent, il renifle au-dessus de sa bière avec un air qui ne promet rien de bon. Elle jette un coup d’œil à sa montre, trois heures et demie, l’après-midi va être longue.

- C’est où ?
- Oblivion, répond le sourire carnassier de Clitandre.

L’harmonica apparu par magie entre les doigts de son ami joue le début de la Marche Funèbre.

- J’en suis.


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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mer 27 Juin - 16:47

La musique s’entend à dix mètres du bâtiment. Si on peut appeler ça de la musique. Etrangement, Clitandre paraît de plus en plus détendu au fur et à mesure qu’ils se rapprochent tandis que Soufi gagne en nervosité. Elle songe qu’elle aurait peut-être mieux fait de rester là-bas à aligner les chocolats chauds mais de toute façon c’est trop tard, Clitandre ouvre déjà la porte d’un coup de pied.

L’endroit est immense et pratiquement désert. C’est en fait un vieux parc des expositions qui attend depuis des années une restauration qui n’arrive pas. Toutes les cloisons ont été enlevées à part les quatre murs extérieurs, on peut voir une rangée de toilettes alignés dans un angle. Le lino est parti, il ne reste plus que du béton, et les murs quand ils ne sont pas recouverts de tags laissent apparaître parpaings et tuyaux. La lumière ne passe plus que par les petites fenêtres qui courent en frise le long du plafond, plongeant le tout dans un éclairage douteux.

Vers le fond on été installés sur ce qui semble être un assemblement de cageots une batterie et quelques amplis. Les trois qui jouaient à son arrivée se sont arrêtés à présent et les regardent s’approcher d’un œil mauvais.

- Salut tout le monde, fait Clitandre en arrivant près d’eux.
- On avait dit « personne », siffle le guitariste le plus proche.
- « Personne » et encore moins la meuf que tu comptes te tirer ! renchérit l’autre.
- Aaah… ça, sourit Clitandre avec une satisfaction manifeste. C’est à régler avec la Grande Sophie. Moi, j’ai rien à voir là-dedans.

Les regards des trois jeunes se tournent vers Soufi qui n’a pas l’air perturbé le moins du monde.

- Elle vient. C’est tout.

Son ton calme dépourvu d’agressivité provoque une vague d’hésitation chez ses interlocuteurs. Il faut dire qu’il a de l’autorité, quand il veut.

Le troisième membre du groupe, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, se lève alors de derrière sa batterie et vient se camper devant elle à coups de grands pas énervés. Elle soutient de son mieux le regard bleu ciel qui la juge, espérant faire bonne impression - elle a toujours eu de la sympathie pour les filles avec des salopettes. Celle-là a l’air particulièrement féroce, peut-être à cause des ses dents, elle a des petites canines luisantes et pointues qui lui donnent un style de mangeuse de viande, quelque chose de vaguement animal.

- T’es qui ? crache-t-elle, et son souffle est rafale qui lui arrache la peau.
- Moi, répond-elle, parce qu’elle est salement intimidée et que c’est la première chose qui lui passe par la tête.

Les autres se marrent mais la Louve n’a pas l’air d’humeur à plaisanter.

- Tu sais où tu es ?
- Oblivion.
- Oblivion. Tu sais ce que ça veut dire ?

Elle hoche la tête en signe de négation. L’autre commence alors à lui tourner autour à pas lents comme font les meurtriers dans les films avant de planter à leur victime un grand couteau dans le ventre, ça lui ferait presque peur si cette histoire n’était pas aussi ridicule. Elle tâche de son mieux de ne pas laisser échapper le regard blasé qui la tente. On a pas idée de faire un flan pareil pour un putain de hangar.

- C’est moi qui ait trouvé ce nom, reprend la fille. Moi et moi seule. Tu comprends ?

Elle comprend. S’interroge cependant sur l’intérêt de l’information, mais sans oser protester. Le lieu est baigné dans un silence mortuaire.

- Tu ne te demandes pas pourquoi ?

Non. Elle ne se le demande pas et d’ailleurs elle s’en fout. Une vague alerte lui résonne dans le ventre. Elle a envie de partir.

Elle reste.

- Pourquoi ?

Nouveau silence, jubilatoire cette fois. Elle a posé la bonne question, enfin.

- For some things, déclame alors la Louve, there is no explanation, there is no way out. There is no happy ending to this story.

Le temps s’est arrêté. C’est peut-être à cause du ton grave de la jeune fille, de la bouteille de bière sortie d’on ne sait où dont elle lui plaque le culot contre le front, ou peut-être que c’est elle qui s’imagine des choses, mais le souffle de tous semble s’être suspendu, comme si quelque chose venait de se passer, quelque chose de plus gros qu’elle. Malgré elle, sa gorge s’assèche, et ses oreilles se mettent à résonner, elle se surprend à être happée comme les autres par le solennel incongru de la situation.

- Welcome to the unknown, welcome to eternal darkness. Welcome to oblivion.

La main de la Louve se lève et fracasse la bouteille sur son crâne.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 1 Juil - 20:51

Le regard de Soufi au-dessus d’elle est rieur.

- Ca va ?

Elle se redresse un peu grâce à sa main tendue, les murs vacillent autour d’elle. Soufi l’entoure d’un sourire chaleureux et attend patiemment qu’elle reprenne ses esprits. Les autres ont l’air d’être partis, c’est étrange, elle n’a pourtant pas l’impression d’être restée évanouie très longtemps. Ses pensées nagent dans un flou qui n’a rien d’artistique. Ce qui est arrivé l’a laissée dans une hébétude moite qui l'empêche de juger.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Première rencontre avec Diane, sourit-il. Ca fait ça à tout le monde. Enfin, on s'évanouit pas tous... Bref. Elle est cinglée mais ça n’a pas d’importance. Tu peux revenir quand tu veux maintenant.

Il lui tend à nouveau la main comme pour l’entraîner vers ailleurs, mais elle reste en retrait. Elle a du mal à comprendre.

- C’est quoi son problème en fait ? C’est quoi toute cette histoire d’obscurité éternelle et…

Il l’interrompt d’un regard gentil de vieux sage qui ne lui va pas du tout.

- Laisse tomber. Ca ne compte pas. Elle avait besoin de ça, c’est tout.
- Comment ça « elle avait besoin de ça » ? C’est quoi cette réponse sibylline à deux balles ? D’où elle avait besoin de me sortir ses grandes phrases pseudo-grandioses en anglais et de me fracasser le crâne ?

Elle est têtue. Elle a envie d’être têtue. Après tout, qu’est-ce qui l’empêcherait d’aller porter plainte ?

Soufi soupire, laisse osciller ses cheveux tressés avec une nonchalance étudiée. Il aime se faire prier. Il aime aussi raconter les histoires. Mais Clitandre, qu’elle n’avait pas vu arriver, lui coupe sèchement la parole au moment où il allait la reprendre.

- On n’en sait rien. On sait juste qu’Oblivion ça vient d’une attraction bidon dans un parc ricain. Un truc tiré d’un jeu vidéo. Elle est arrivée et elle a décidé que ça s’appelait comme ça, et comme c’est la meilleure batteuse du coin je vois pas pourquoi on l’aurait contredit.
- C’est surtout la seule qui veuille jouer avec nous.
- La meilleure donc.
- Quand elle veut.
- Elle veut.
- Pas toujours.
- Souvent quand même.
- Surtout le dimanche.
- Jour du Seigneur.
- Amen.
- Que le dimanche, en fait.
- Ouais. Jour du Seigneur.
- Amen.

Ils se tiennent côte à côte avec un sourire complice d’enfant qui a réussit à gruger. Et ils ont réussi : elle a mal à la tête. Ou peut-être que c’est juste une bosse qui commence à lui pousser. Elle hausse les épaules, abandonne la partie pour aujourd’hui.

- Et on fait quoi maintenant ?
- Qu’en dis-tu ? demande Clitandre en direction de son ami.
- On bouge.
- Définitivement. On bouge.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Dim 8 Juil - 12:01

Ils ont traversé l’endroit à pas pressés, Clitandre a ouvert la porte vers l’extérieur d’un coup de pied comme à son habitude. Les deux guitaristes sont là, clope au bec, et Diane et son regard bleu froid qui lui sourit maintenant et entraîne le petit groupe vers une haie jamais taillée qui sert de garage à vélo. Elle se retient de rire, ils ont tous l’air de se prendre tellement au sérieux que s’il avait fallu penser à un moyen de transport elle aurait plus pensé à des motos ou quelque chose du genre, mais au moins ça elle sait le conduire.

Il fait étrangement doux pour un hiver mais la nuit a déjà commencé à s’écraser sur le toit du hangar. Ils vont vite, elle aime ça, le vent quand elle pédale qui lui fraîchit le visage et siffle à ses oreilles. Ca lui donne un peu l’impression d’être libre - comme s’il suffisait d’un peu d’air et de vitesse pour voler par-dessus tous ces gens engoncés dans leurs petites vies laides. Ils suivent une piste cyclable tracée dans une forêt parallèle à la route, les phares des rares voitures les aveuglent parfois quand leur lumière parvient à traverser les arbres et le bruit la fait sursauter. Ils arrivent finalement dans un petit village dont Soufi lui souffle que c’est celui de Diane. Les vélos sont soigneusement attachés contre des poteaux à l’entrée et ils cheminent en bande jusqu’à la place centrale entre chuchotis pressés et rires contenus. Etrangement, elle se sent bien. Peut-être est-ce le coup qu’elle a pris sur la tête qui lui a fait perdre la moitié de ses neurones ou peut-être que pour une fois elle est juste contente d’être là, avec des gens qu’elle connaît juste assez pour être à peu près à l’aise avec eux et pas suffisamment encore pour les mépriser.

Il y a une scène déserte montée sur la place centrale. La Louve escalade sans peine les quelques barrières qui en bloquent l'accès, suivie des deux guitaristes sans guitare dont elle n'a pas réussi à retenir le nom. Elle hésite. Elle a toujours été nulle pour l'escalade, la peur du ridicule lui chatouille l'estomac. Mais Soufi en un sourire montre qu'il a compris et s'empare sans effort apparent d'une des barrières, lui laissant le champ libre. « Pas mal pour une tapette », souligne Clitandre avec un sifflement.

La Louve sur la scène vide a l'air dans son élément. Les yeux brillants et la voix blanche, elle harangue une assemblée imaginaire.

- Bonsoir mesdames et messieurs de Paumé-City la ville la plus merdique du monde, est-ce que vous êtes chauds ce soir ? VOUS ETES CHAUDS ?

Les bras levés, elle accueille les vivats de la foule en délire, salue à droite, à gauche, encore à droite, et fait un bras d'honneur dans le vide.

Elle Soufi et Clitandre se sont assis au bord de la scène à côté des deux guitaristes, les pieds dans le vide. Les garçons discutent et rigolent entre eux tandis qu'elle fixe, médusée, Diane qui continue de vociférer et présente au public son prochain morceau.

- Cette chanson est une spéciale dédicasse pouuuur... TON CUL !

Et tout de go elle entame une série de vagissements, quelque part entre le cri et la plainte.

Elle cherche une explication dans le regard des autres, ou au moins une certaine surprise qui puisse faire écho à la sienne mais la gent masculine n'a pas l'air de réagir beaucoup.

- Hé, tu veux faire un tour ?

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mer 18 Juil - 11:04

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Jules est en train de courir. Il fait toujours un jogging l’aprèm après avoir bossé, après tout ce n’est pas parce qu’on est un homme qu’il faut se laisser aller, et puis, c’est agréable, le vent qui caresse le visage, l’odeur du froid et de la ville, la rumeur des volets qui se ferment et des poubelles qui se ramassent… ça l’aide à se vider un peu plus la tête. D’ordinaire en tout cas. Aujourd’hui il pense à elle. En vérité, il pense tout le temps à elle. C’est juste qu’aujourd’hui, c’est différent. Elle a dit oui. Enfin. Il repense à ses yeux fermés sous lui. Il est sûr qu’elle a joui. La question ne se pose pas : il est un super bon coup. Et il est fait pour elle. Il le sait depuis qu’il l’a vue, ça l’a traversé, tchac, une bonne vieille flèche à la Cupidon, droit dans le cœur, le foie et n’importe lequel de ces organes qu’il tente d’entretenir avec son programme de musculation et ses oligo-éléments. Elle a ressenti la même chose, bien sûr. Il n’en doute plus maintenant. Mais comme c’est une fille et que les filles ont toujours besoin de faire des tas d’histoires pour se sentir vivantes, elle l’a fait poireauter. Il a presque eu peur, un instant. Il a failli douter de lui. Tout ce temps à hésiter, un coup je te parle un coup je t’évite... Mais ce n’était rien que de très classique en somme, le coup de la femme distante, histoire de s’assurer sa fidélité. Il y avait bien eu autre chose qui lui avait fait un peu peur quand enfin elle avait dit oui… Quelque chose au fond de ses yeux, comme une vague lueur de dégoût quand il l’a prise dans ses bras. Mais ça s’était effacé tout de suite. Il avait dû rêver.

Il repense à cette soirée, le jardin où il l’a entraînée pour presser son nez dans ses cheveux, la blancheur du pied sous la lune quand elle avait retiré ses Doc Martens comme on enlève une carapace… l’émotion qui l’avait pris à la gorge quand elle avait finalement accepté de passer la nuit chez lui. Il l’avait entraînée jusqu’à sa moto sans attendre qu’elle se rechausse de peur qu’elle ne change d’avis, avait conduit à toute bringue sous les étoiles, déjà excité rien qu’à sentir la pression de ses mains se retenant à son torse. Elle était descendue d’un geste souple qui lui avait paru le comble de la grâce, il lui avait retiré son casque avec douceur et embrassé le nez suivant une inspiration bizarre. Mais ça allait bien avec elle après tout. Elle n’était pas comme les autres. Les autres était toujours plus pressées que lui, elles minaudaient, elles se donnaient des airs qu’elles pensaient affriolants. Mais elle ne bougeait presque pas, n’essayait pas de le diriger. Elle avait accepté de se donner à lui mais il fallait qu’il vienne la chercher. Il était seul maître à bord. Et il adorait ça.

Il l’avait entraînée dans la maison, celle que ses parents lui avaient offerte pour ses dix-huit ans. Il avait pensé qu’elle devait être un peu fatiguée du voyage, lui avait proposé à boire. Elle avait hoché la tête avec gravité et ils avaient bu du vin rouge, comme les gens classe dans les films. C’était drôle de la voir avec un verre ballon à la main dans sa maison design, elle qui portait un short en jean défraîchi et un simple débardeur sous sa veste. Et ses pieds nus et sales sur le carrelage glacé… Elle devait être frigorifiée. Il lui avait demandé si elle voulait des chaussons, et puis il avait ri parce que c’était ridicule. Elle avait gardé un visage sérieux et il avait eu terriblement envie d’elle. Il l’avait embrassée, doucement au début mais il avait rapidement perdu le contrôle et c’est tout juste s’il n’avait pas éjaculé avant d’avoir pu la mener à sa chambre. Mais ça n’avait pas d’importance. Ca lui avait plu, il le savait. Il était fait pour elle, fait pour la satisfaire. Il y avait eu ce moment de légère panique à son réveil, quand il avait cru qu’elle était partie, mais au final ce n’était rien de plus qu’un cauchemar allié à un léger besoin de nicotine. Il lui avait dit qu’il tenait à elle… Il sourit dans le vide entre deux petites foulées. Toutes ces autres qui avaient tellement attendu qu’il le dise et n’avait jamais rien eu de plus qu’un petit sourire d’excuse ! Il s’était réservé pour elle, voilà tout. Il l’attendait. Et maintenant elle est là. Mieux encore, elle est à lui. Il ne la rappellera pas aujourd’hui, pour être sûr qu’elle l’attende demain, mais tout est déjà tout tracé. Comme ils vont être heureux ensemble !

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Ven 20 Juil - 15:09

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- Hé. Tu veux faire un tour ?

Elle sursaute à nouveau. C'est Clitandre, qui lui tapote l'épaule accroupi derrière elle. A croire qu'il tient de Flash MacQueen – ou que Diane frappe vraiment très fort.
Ils descendent ensemble de la scène et s'éloignent peu à peu des rires de leurs amis et des hurlements de la Louve. Ils se dirigent sans trop réfléchir vers la plage, le sable glisse entre les orteils et la nuit qui tombe aux alentours est une vraie tarte aux pommes, chaude et parfumée. C'est Clitandre qui brise le silence le premier.

- Alors, tu penses quoi d'elle ?
- Diane ?
- Qui d'autre ?

Elle hausse les épaules et c'est exactement ce qu'elle en pense : pas grand-chose.

- C'est son vrai nom ?
- On sait pas. Elle a jamais rien voulu dire. C'est Soufi qui a trouvé celui-là, il trouve qu'elle a l'air d'une chasseresse.
- J'aurais plutôt dit une louve.
- Peut-être bien, acquiesce-t-il, mais les louves n'ont pas de nom.

Haussement d'épaule le retour. Ils quittent le sable pour la jetée, s'arrêtent un instant pour qu'elle puisse remettre ses chaussures.

- Elle est tout le temps comme ça ? reprend-elle soudain.
- Comme quoi ?
- Tu vois très bien ce que je veux dire.
- Si ce que tu veux dire c'est que cette fille c'est un individu, un vrai, et pas un énième clone sorti du moule, alors oui je vois très bien et oui elle est toujours comme ça, réplique-t-il sèchement.

Elle rit.

- T'es amoureux ?
- Non.
- Et elle veut pas de toi c'est ça ?

Soupir.

- Non c'est pas ça, il grince. Soufi adore raconter ce genre de trucs aussi mais c'est pas ça. Du tout.
- C’est quoi alors ?
- C’est... compliqué. Disons que j'apprécie de voir enfin quelqu'un qu'on a toujours pas fini de cerner au bout d'un an a traîner ensemble. Et puis, elle et moi, on est un peu pareil.
- Ah ?
- Elle a eu une histoire compliquée tu sais, il poursuit, leurs jambes pendant maintenant tout au bout de la jetée. On sait pas exactement d'où elle vient mais apparemment c'est assez loin d'ici, un pays nordique, Norvège peut-être, ou Suède, un truc froid en tout cas vu ce qu'elle nous en a dit. Soufi penche pour l'Alaska à cause du truc du parc d'attraction mais ça paraît déjà suffisamment dingue d'avoir traversé l'Europe toute seule pour atterrir ici quand on est comme elle alors bon, l'océan...
- Et c’est quoi ton histoire compliquée, à toi ?
- Oh pas grand-chose à côté, il sourit.

Elle aimerait bien creuser un peu, avoir droit aux confidences du type-qui-fait-le-fort-pour-dissimuler-une-vieille-blessure mais il a le ton léger de celui qui a largement dépassé tout ça et son regard se promène entre la mer et elle sans faire mine de fléchir alors elle se tait juste. Sursaute finalement quand le ponton tremble sous eux.

C’est Soufi qui arrive en courant avec la Louve hurlant sur son dos.

- Chaud devaaaaant !

Leur plongeon les trempe jusqu’aux os. Elle sent une main la saisir par le mollet, se retrouve l’instant d’après hoquetant de rire dans l’eau glacée. Clitandre qui ronchonne à ses côtés se voit aussitôt couler par une Diane hilare que le choc thermique n’a pas semblé perturber le moins du monde.

Elle échange un regard avec Soufi alors que les deux autres se chamaillent.

Tandis qu’il lui enfonce la tête sous l’eau elle songe qu’il n’y a aucun endroit sur Terre où elle aurait préféré être.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Sam 21 Juil - 12:42

Elle se réveille frigorifiée sur la plage, coincée entre les deux garçons. La Louve s’est évaporée mais après tout ce n’est pas tellement surprenant de sa part. Elle rejoint l’appart en grelottant.

En sortant du bain chaud qu’elle s’est octroyé elle tombe sur un message de Clémence en larmes, « rappelle-moi tout de suite je t’en prie c’est urgent ». Elle appelle : l’Homme Parfait est un gros connard, il l’a trompée, elle en a trop trop marre de la vie, tout est fini, le salaud, en plus il l’a foutue à la porte.

Elle songe à la Louve, à Soufi et à Clitandre, au sentiment d’euphorie qui l’a collée toute la soirée. A la sensation de liberté qu’elle a en leur présence, à Clémence qui en est à jamais exclue.

Elle sait ce qu’elle a à faire.

- Pourquoi tu viendrais pas ici une semaine ou deux ?

Impression glaçante d’écouter quelqu’un d’autre utiliser sa voix. Elle ne veut pas la voir. Elle ne veut pas la voir. Elle ne veut pas la voir.

- Mais non je te jure y’a pas de problème, ça me dérange pas du tout, ça te fera du bien, il faut te changer d’air un peu, c’est bon, je te cale sur le canapé, c’est pas le top du confort mais ça va être cool je t’assure. Je te ferais visiter.

Clémence hésite, un vieux reste de politesse l’empêche encore de montrer que c’est exactement pour ça qu’elle a appelé.

- Mais si allez fais pas ta chochotte, puisque c’est moi qui te le propose ! Mais non ça me gêne pas du tout, viens ça va être sympa, je te présenterai mes potes, t’as besoin de rencontrer des gens… Mais non allez arrête, tu me dis quand t’as ton billet je viens te chercher à la gare et en rentrant on se fait des cookies avec des formes comme au collège !

Clémence rigole, fait semblant de céder, ok, ok, puisque t’insistes, c’est vrai peut-être que ça me fera du bien dans mon état, bon je vais aller voir alors, t’es sûre ça dérange pas ? Et elle s’entend dire avec cette voix gentille et chaleureuse que non bien sûr que non pas du tout je t’assure tu ne me déranges jamais. Clémence remercie mille fois, envoie des bisous, elle va regarder les horaires, à tout à l’heure alors hein.

Elle se retient de hurler. Elle pose le téléphone au ralenti, fixe le mur d’en face sans le voir. Puis c’est l’explosion.

Quand elle revient à elle elle se retrouve à terre, les yeux brûlants, le visage pétrifié par les traînées de sel qui partent dans tous les sens, membres crispés, peau sous les ongles. Elle se demande pourquoi elle fait ça. Pourquoi elle continue à se foutre en l’air toute seule, à saboter sa propre vie avec cette espèce d’application consciencieuse qui la caractérise. Personne ne la force à être amie avec Clémence. Personne ne la force à coucher avec Jules. Personne ne la force à faire ce qu’elle fait. POURQUOI ? Sa bouche se déforme, sa mâchoire crie mais aucun son ne sort, elle a mal, elle en crève, elle en a des courbatures dans les joues de ce putain de cri qui refuse de sortir – serpent trop bien lové au fond avec le Vide, juste là dans le creux de son absence de ventre. Elle crache, elle vomit, ça ne sort pas, ça ne sort jamais, il lui reste juste cet arrière-goût dégueulasse au fond de la langue, elle n’en peut plus. Elle prend un couteau, poids parfaitement équilibré dans la main. Elle voudrait s’ouvrir en deux, là juste là sous les côtes, que ça sorte, bordel, que ça sorte ! Son visage est trempé de larmes, elle est traversée par un hoquet effroyablement décalé. Elle se sent ridicule. Elle glisse sans bruit sur le carrelage, mains crispées sur le couteau. Le hoquet la déchire de façon périodique.

Peu à peu son corps se détend. La crise passe, elle finit toujours par passer. Calmement elle se relève, commence à préparer l’appartement pour l’arrivée de Clémence. Comme si de rien n’était. Elle recommence. Elle sait que ça ne s’arrêtera jamais. Ca la transperce mais c’est comme ça. Personne ne peut trouver la solution d’un problème qui n’existe pas.



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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mar 31 Juil - 16:48

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Ils sont presque tous là ce soir, Thibault et Valentine et pas Jules qui a une réunion et Clitandre et Soufi et pas la Louve qui est en retard et quelques autres dont elle confond encore les noms. Le bar est plein de bruits qu’elle n’aime pas, elle voudrait boire pour oublier que Clémence arrive dans deux jours mais son porte-monnaie est vide. Les conversations s’agitent autour d’elle, les bouteilles s’entrechoquent, les liens se créent et elle regarde faire, impuissante. Avec un verre à la main les gens se ressemblent tous et elle n’a rien à leur dire. Tant pis pour elle.

L’entrée de la Louve est fracassante. Aujourd’hui ses cheveux noirs sont sagement ramenés en une toute petite couette sur sa nuque et ses yeux brûlants écrasés sous une masse de vert douteux. Diane n’a pas besoin d’être ivre pour l’intimider mais elle est contente de la voir malgré tout. Elle se pousse même un peu pour la laisser s’installer au centre du cercle et de l’attention.

Et puis la porte s’ouvre à nouveau et elle voit.


C’est un désastre climatique. Désertification instantanée dans sa gorge, pluies acides sur sa peau. Le métronome devient fou dans sa cage thoracique.

Sam s’assied d’un bond léger sur le tabouret le plus proche de l’entrée, commande quelque chose sans qu’elle puisse entendre quoi. Apparemment, elle est venue seule. Un instant elle croit à un mirage – à force de la chercher, elle aurait pu le perdre, son souvenir, après tout - , mais non, tout son corps le crie, il n’est même pas besoin de la regarder, il suffit de sentir le trouble au fond de son ventre, la fine brise le long de son échine – et puis enfin elle la regarde quand même, et ses yeux sortant de ses orbites, et ses jambes tremblant sous la table, et son sang bouillonnant dans ses veines sont unanimes : c’est elle.

Elle engloutit son image avec un appétit de réfugié du goulag. Sam porte un tee-shirt des Ramones bien trop grand que la sous-qualité de l’éclairage fait paraître jaune et, ainsi ramassé, son sarouel d’un violet sombre semble une jupe immense sur ses Converses oranges. Elle songe qu’il est physiquement impossible d’avoir la classe avec un sarouel violet et des Converses oranges. Elle avale sa bière d’un seul trait, secoue la tête, pose à nouveau les yeux sur elle. Il n’y a pas de doute possible : cette fille est un énorme doigt d’honneur aux lois de la physique.

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Mar 11 Sep - 20:47

Elle marmonne quelque chose pour les autres et se précipite dans les chiottes qui sont minuscules et ne font qu’ajouter au sentiment de panique qui gronde dans son estomac. Elle se fixe dans le miroir. Il est brisé et dégueulasse. Elle y voit un mauvais présage, veut se frapper la tête contre, n’en fait rien de peur de représailles du patron, tourne plusieurs fois sur elle-même sans savoir pourquoi, se scrute à nouveau avec une angoisse sourde. Et maintenant, je fais quoi ? Elle se plonge la tête sous le robinet, en ressort avec un visage de démente. On s’est mis à tambouriner à la porte, ça amplifie le stress, elle a eu l’impression ridicule d’être comme ces agents secrets géniaux qui ont une mission à accomplir dans un laps de temps très court alors que mille dangers les menacent, sauf que personne ne l’a informée de sa mission (et que bien entendu elle n’est ni pressée par le temps ni en danger de mort, quoi que trop nerveuse pour s’en apercevoir). Fébrilement, elle tente de se sécher avec le torchon mis à disposition, résultat : maintenant, en plus d’être mouillée, elle est rouge – décidément le monde est en crise, elle n’est plus très loin de penser que le sol va s’ouvrir sous ses pieds pour l’engloutir tout entière et, réflexion faite, il y aurait de quoi être soulagée par comparaison avec ce qui l’attendra quand elle retournera en salle. En désespoir de cause, après maintes problématiques tout aussi existentielles et stupides, elle tire la chasse pour faire genre et ouvre la porte.

Les yeux de Sam s’agrandissent sous le maquillage violet et un éclat de rire traverse son corps mince :

- Ben alors toi, t’as vraiment le chic pour squatter les coins dont j’ai besoin !

Elle rit aussi, c’est bon de l’entendre, c’est bon de la voir ; en silence, les craintes de la minute précédente viennent s’échouer sur l’onde naissante aux commissures de la bouche fière de la Flamme, et elle se sent maintenant toute pleine d’une gratitude béante qui a pour nom elle se souvient de moi et lui donne envie de danser.

Elle l’attend un instant devant la porte, la regarde religieusement se laver les mains, et ensemble elles vont rejoindre les autres.

- SAM !

Le cri de Diane a fait sursauter tout le monde. Elle s’est levée en donnant des coups de genoux à tous ses compagnons de banquette et se précipite contre la Flamme qui la serre dans ses bras avec un air ravi. C’est Diane qui, indifférente aux regards surpris qui l’entourent, entame :
- Nous sommes de retour…
- Pour vous jouer un mauvais tour !
- Afin de préserver le monde de la dévastation…
- Afin de rallier tous les peuples à notre nation…

Elle les observe sans comprendre poursuivre en chœur le petit speech de la Team Roquet et éclater de rire ensemble. Elle a un gros nœud dans la gorge.

Elle aussi, elle aurait voulu l’enlacer pour lui dire bonjour. Elle aussi, elle aurait voulu ce gros rire complice avec elle qui dit qu’elles ont leur monde à part. Elle aussi, elle voudrait pouvoir la faire asseoir à côté d’elle et dire à tous les autres qu’elles sont meilleures amies depuis l’enfance, qu’elle habite loin et qu’elle est juste venue lui faire une surprise pour son anniversaire.

Elle n’est juste pas la bonne personne.

L’annonce de l’anniversaire de Diane a provoqué un grand remue-ménage, Clitandre a décidé qu’il fallait fêter ça dignement. On écrit à Jules pour qu’il ramène des bougies, Thibault offre sa tournée de Truc Rouge – « le cocktail préféré d’Uma Thurman ! » - , Soufi se lance dans une réadaptation douteuse de Joyeux Anniversaire à l’harmonica et bientôt Sam et la Louve invitent Val à se mêler à leur grande conversation parsemée d’éclats de rire.

Elle observe et se tait. Comme d’habitude. Il y a toujours cette espèce d’amertume au fond de sa gorge, mais c’est peut-être moins douloureux cette fois-ci. Le sarouel de la Flamme qui lui effleure la jambe a quelque chose d’apaisant, quelque chose qui lui souffle qu’elle est à sa place et qu’elle n’a rien à prouver. Elle ravale sa salive et laisse filer la nuit.




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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Lun 24 Sep - 17:29

Elle ouvre les yeux et le nez de Sam à 5cm du sien manque la faire sursauter. Son épaule gauche lui fait mal, totalement engourdie sous son poids, mais la Louve qu’elle sent dans son dos l’empêche de se retourner. Mauvaise idée que de se réveiller la première quand on dort au milieu des trois dans un canapé-lit deux places.

A sa grande surprise le réveil au-dessus de Sam annonce 10:06, vu la lumière fadasse qui filtre au-dessus des volets et la lourdeur de son crâne elle aurait plutôt dit l’inverse. Tant mieux après tout, elle n’arrive jamais à se rendormir de toute façon.

La nuit a été longue pourtant. Une fois Jules arrivé avec les bougies ils se sont aperçus qu’ils n’avaient rien dans quoi les planter et ont décidé de se mettre en chasse. Leurs rires parfum Truc Rouge s’égrenaient dans les rues entre deux lampadaires tandis qu’ils défilaient, aventuriers déglingués à la recherche de l’Epicerie de Nuit Perdue. Elle aurait voulu marcher en tête avec Sam et la Louve, mais Jules avait emprisonné sa main avec une tendresse émouvante alors elle avait juste suivi du regard le balancer de sa Flamme dans la nuit.

Ils avaient fini par dénicher une petite boutique au carrelage dégueulasse où un petit type fatigué leur avait vendu des bières et de la brioche. Continué la route jusqu’à leur recoin de plage habituel où ils s’étaient installés en rond pour souffler les bougies et distribuer à chacun son bout de brioche. Gueulé Joyeux Anniversaire dans toutes les langues possibles, très fort, jusqu’à ce qu’un flic les bouscule un peu au milieu d’une version que seule Diane connaissait – du suédois avait-elle pensé en se remémorant les paroles de Clitandre, à moins que ça ne soit finlandais ou norvégien. Une soirée sympa, pas trop de vomi, à part Valentine qui avait un peu forcé et qu’elles ont dû porter à moitié jusqu’à l’appart. Elles ont gardé le grand lit pour elles et l’ont fourrée sur un tas de couvertures, « fuck, c’est mon anniversaire, pis elle avait qu’à pas boire comme un trou ».

Sam s’ébroue. Ses yeux s’ouvrent et se ferment à plusieurs reprise, elle regarde faire avec amusement, se demande si elle va s’éveiller, mais non. C’est drôle comme son visage est différent quand elle dort, beaucoup plus lisse, c’est apaisant quelque part mais ça ne lui va pas vraiment, autant de sérénité, on dirait un peu quelqu’un d’autre. Elle a défait sa coiffure avant de dormir et les cheveux s’agitent sur l’oreiller, Flamme miniature qui vient lui barrer le visage.

Non, elle pense. Non non non non non. C’est une blague ?!

Elle lance un regard rageur à sa main qui s’est soulevée instinctivement, réflexe millénaire sorti tout droit d’un mauvais film à l’eau de rose pour remettre la mèche à sa place. Juste s’avancer un peu là, faire un petit cercle pour la placer derrière l’oreille, là, juste là. C’est pas si…

Non mais STOP qu’est-ce que tu fabriques là, ça va pas bien dans ta tête ou ?

- Hey, marmonne Sam en s’étirant. Bien dormi ?

Putain bravo tu l’as réveillée en plus mais imagine si tu l’avais ce qu’elle aurait enfin mais qu’est-ce qui t’as pris ma pauvre fille t’as vraiment pas assez dormi depuis quand t’es maniaque de la coiffure t’es en manque d’affection ou quoi non mais faut se calmer là un peu c’est pas possible ce genre de conneries tu t’es prise pour Jules et ses pulsions langoureuses à deux balles ou et merde il déteint sur moi bordel bordel et qu’est-ce que je…

- Nickel, sourie-t-elle. Du café ?

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MessageSujet: Re: [Whatsername] She, she screams in silence (Roman)   Aujourd'hui à 22:59

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